Ulysse est-il passé par là…

, par  Laid Mokrani , popularité : 2%

La figure d’Ulysse, fatalement, vous astreint à l’appréhension d’un monde où le fracas des mots, des armes et des flots serait non plus à l’instigation des seuls humains ; mais où les dieux , en toge ou torses-nus , des dieux sortis de l’imagination des hommes , des dieux à leurs images et à l’ambivalente présence ; au piètres agissements et au pittoresques injonctions , seraient eux aussi partie prenante dans cette inexorable aventure littéraire , dont l’ultime vocation est de vous faire aimer l’exploit et la renommée .

Pour un enfant musulman qui a ouvert les oreilles à des récits de tous les jours où la perception de la divinité, bannissait jalousement tout anthropomorphisme et s’élaborait dans l’abstraction d’une puissance omnipotente mais invisible ; supérieure à l’univers et dont on a connaissance que dans une foi absolue et sans égale et qui ne se révèle que dans la démesure infinie du Verbe qui voulait l’incarner ; pour cet enfant musulman, comme il convient de le comprendre , affronter par l’imagination le monde d’Ulysse tenait de la gageure. C’est une chance inouïe aussi, qu’il faudrait saisir avec une charge dans la sensibilité qui nous ferait reculer devant rien, passée la frontière entre l’ordre prosaïque de la vie et l’abondance complexe de ses songes et de ses merveilles.

La réalité du monde d’Ulysse étant tôt ou tard la fille ainée de la littérature, à vrai dire, je n’avais strictement rien à perdre à aimer les livres d’aventures et à connaître le périple de ce héros dans l’Iliade et dans l’Odyssée.

Aux aurores de cette aventure, il y avait un livre. Un vieux livre de lecture des écoles indigènes, à la couleur du skaï de sa couverture cartonnée aux minuscules hachures. La reliure était encore fort bonne. Le souvenir m’est encore imprécis, mais c’était je cois bien une édition Nathan des manuels scolaires des années 50.

Cette même année, quand je n’étais qu’un petit collégien en classe de cinquième, mes cousins Djamel et Saad Sedira avaient passé leurs vacances d’hiver chez nous à Bordj. Comme ils étaient ses derniers, ils avaient accompagné leur mère, ma tante Khadidja, dans son séjour. Parmi leurs effets de voyage, ils avaient avec eux leurs cartables fourre-tout, bourrés de crayons, de plumes, de livres et de cahiers ; dans l’intention de profiter de leur passage en ville pour réviser leurs leçons de CM2.

Cette même année donc, où j’étais en cinquième, mes deux cousins préparaient leur examen de sixième à l’école de Aïn Soltane, non loin de leur ferme des Ouled Sedira, à 2 ou 3 kms de là, sur les flancs Est des collines Merissane.

Les jours qu’il pleuvait fort ou faisait très froid, nous ne partions pas au centre ville .On nous mettait douillettement, pour travailler ensemble à nos leçons , dans la grande pièce cossue du fond, prés du poêle à charbon, là où trônait au milieu des carpettes en peaux de moutons, l’immense « Meyda » des grandes circonstances. Cette « Meyda » aux lourdes planches vertes, de mes premières études, était une sorte de table basse en losange et en bois épais qui servait tant aux ripailles des banquets qu’aux travaux scolaires qui me réunissaient souvent à mon camarade Abdelkader Rouabah ou à mes deux cousins de passage.

C’était dans leur barda d’écoliers que j’ai trouvé ce vieux livre de lecture. L’avaient-ils emprunté à quelque stock, dans les casiers de cette école de l’ancienne Blondel ?

A mesure que je les faisais travailler pendant des heures à la dictée et à l’arithmétique, je prenais mes aises de pion et de maitre de maison. En attendant leurs corrigés, je profitais, contre l’ennui de ma tâche, pour jeter des coups d’œil à leurs affaires ou à lire ça et là dans leurs cahiers ou dans leurs livres.

Et c’est à la suite de ces courtes incursions, que j’ai plongé plus longtemps dans les entrailles de ce vieux livre, un manuel que je n’ai guère connu dans mon cursus.

Des images d’abord m’attirèrent. Une lithographie de Fénelon dans sa robe ample d’ecclésiaste, prenant la posture du penseur et du précepteur. Ensuite un autre dessin, montrant le jeune Duc de Bourgogne et le présentant sous son meilleur jour d’élève princier écoutant le vieux prélat.

Quelques pages plus loin, au milieu des paragraphes, un autre dessin encore, celui de Télémaque avec sa chevelure au vent, posant un pied sur un rocher du promontoire, face à la mer Ionienne en furie. La jetée est une des extrémités de l’ile d’Ithaque. Nous sommes en Grèce, dans les temps archaïques.

Ce qui m’avait attiré dans la pose de cet éphèbe, c’était son regard intense, adulte, résolu, noble et décisif. Son jeune âge contrastait avec sa froide détermination.

Télémaque regardait la mer mais la portée de ses yeux se projetait si loin vers quelques chose qui dépassa les traits de plume élagués qui dessinaient la mer jusqu’à la marge de la page .Il attendait un navire ? Pensait-il à quelqu’un ?
Tout de suite, j’ai compris que le destin de ce garçon se trouvait au-delà de l’encadré du dessin .Une passion dévorait ce jeune prince et le mettait au-delà des flots, au dessus de son être.

A la lecture rapide, immédiate et virulente du paragraphe sous mes yeux, j’étais déjà dans les prémices de l’Epopée. L’Odyssée est ouverte. Télémaque partirait à la recherche de son père absent : le roi d’Ithaque Ulysse. Me voici donc dans la Télémachie.

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L’Epopée homérique nous était familière, sans la savoir, dés que nous fûmes enfants ; bien avant d’avoir rencontré ses personnages dans la plénitude des manuels scolaires et des auteurs qui les ont enseignés.
Déjà, dans les cinémas de Bordj , nous avions appris à aimer ces péplums italiens naïfs qui parlaient d’Ulysse , d’Hercule , d’Achille , d’Hector et de Troie .Nous ne pouvions savoir alors que ces films « d’épée » , comme nous les désignions selon la formule populaire consacrée au genre , que ces personnages sortis des salles de musculation , aux biceps enflés , aux jupettes serrées aux fesses et aux abdomens , aux sandales de cuir et aux casques à crinières nous racontaient des épisodes de la sublime Epopée .

Nous avions une vague idée qu’il s’agissait là de temps anciens et d’antiquités…Mais jamais nous ne doutions que nous avions affaire à des héros grecs à la gloire éternelle.

Ces films digestes pour bon nombre d’enfants des quartiers, à l’imagination fiévreuse et enflammée, disponible pour toutes sortes d’aventures pourvu qu’elles les transportent hors du temps, ces films nous racontaient des histoires où la partie se jouait aux bras et aux boucliers. Mais aucun de ces péplums ne montrait toute l’imagerie des vers d’Homère, ni les dieux et les lieux de la Mythologie ; car pour cela, il fallait en venir aux effets spéciaux coûteux et aux techniques onéreuses et compliquées pour les productions de Cinecitta et des films des séries Z américaines.

Même si la plupart de ces films nous parlaient des épisodes cruciaux de la guerre de Troie et des nœuds de l’Iliade et de l’Odyssée ; aucun, hélas ! Ne nous montrait dans toute son ampleur homérique les œuvres folles des dieux de l’Olympe.

Pourtant, selon l’exégèse littéraire qu’on a toujours faite de cette Epopée, ce sont les œuvres divines qui expliqueraient mieux que tout celles des mortels et fixeraient pour toujours la geste des héros et sa trace dans les temps à venir.
Il manquait à ces films ce que le récit épique a de si déterminant et de si utile. Il ne traite pas une réalité historique transposée ou déformée. En faisant intervenir les dieux, c’est une histoire sainte qu’il institue pour propager et ranimer le culte des héros qui sont en vérité des demi dieux ou même encore et simplement des émanations divines habillées en surhommes.

C’est donc par leur filiation Olympienne ou leur intime commerce avec les dieux que les héros accèdent à l’immortelle renommée et que le récit hisse l’insignifiante anecdote historique ou narrative à la stature de l’événement unique en son genre, l’événement primordial , fondateur et digne d’entre tous d’être retenu , répété et chanté .

Bien avant que je les découvre et que je les étudie grâce à la littérature, dans l’éclat et la démesure de leur épopée impérissable, il fut un temps où nous allions voir leur cinéma au Rex et au Lux de Bordj. Je croyais comme beaucoup d’autres enfants que ces films n’avaient d’autres motifs que de nous montrer les prouesses athlétiques d’acteurs musclés, déguisés en Achille et en Ulysse de pacotille.

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On ne sait encore rien de précis sur l’origine des Grecs ou Hellènes .D’origine aryenne et sans doute nordique, ils s’infiltrèrent par vagues successives dans la péninsule et les iles Balkaniques, au cours du 2ème millénaire. La première invasion ramena les Achéens vers 2000 avant J.C .Les Achéens absorbèrent les populations autochtones (les Pélasges) et fondèrent surtout dans le Péloponnèse et au nord de l’Isthme de Corinthe des villes fortifiées ou Acropoles, dont la principale fut Mycènes en Argolide. Ils se civilisèrent au contact des Crétois (peuple maritime d’origine orientale), puis vers 1400, ils les attaquèrent et ruinèrent leur empire.

Selon une histoire controversée, vers 1200, Mycènes entraina tous les Achéens dans une expédition contre la puissante ville de Troie, sa rivale commerciale qui dominait dans l’ouest de l’Asie Mineure. Troie fut prise et rasée après un siège de 10 ans.

Ce sont les principaux épisodes de cette guerre aux proportions réelles d’un conflit entre Sétif et Bordj qui forment le sujet de l’Iliade, long poème épique dans lequel Homère, plusieurs siècles plus tard, rassembla les diverses légendes orales à son sujet.

Homère passe aussi pour avoir composé l’Odyssée, récit des pérégrinations d’Ulysse, balloté durant 10 ans sur les mers, à son retour de la guerre de Troie.
Imaginez une guerre entre Cherchar et Ouled Agla. Inventez une histoire de femme et d’honneur entre les deux tribus. Mettez les épisodes de ce conflit dans la tête de poètes superstitieux qui feront intervenir des dieux mythologiques aux côtés de personnages à l’héroïsme enflé …Et vous aurez la recette d’une Epopée Homérique.

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Ulysse était un roi. Le roi d’Ithaque, tenez-le définitivement pour dit. Ulysse était un roi, pas comme les autres rois.
Un souverain de l’Epopée ne peut être un monarque comme ceux de ce monde ici-bas, comme ceux d’hier ou d’aujourd’hui. Un roi fainéant ou un roi sans raison .Un roi qui ne règne pas ou un roi qui a peur de son peuple parce qu’il lui vole ses deniers. Un roi arabe qui se fait botter le derrière par un faux yankee né en Ukraine. Un roi trouvé, un roi trouffion, un roi tyran. Un roi suspect .Un roi des rois d’Afrique ou un roi d’opérette. Il est si difficile pour les rois d’avoir le destin d’Ulysse.

La royauté d’Ulysse tenait en ce qu’il n’avait pas d’autres soucis hors de l’ordre héroïque de l’Epopée. Ulysse est né roi, non pas sur une conjecture tribale ou par la grâce de dieu ; car là aussi, il devrait rendre compte aux prêtres qui le surveillent. Ulysse est roi par la seule volonté d’Homère et son génie.
De cette façon, la majesté d’Ulysse n’est redevable qu’à la seule force qui soit honorée par l’Epopée : le sublime sans partage que seule la littérature peut accorder.

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Il m’arrive souvent que je relise certains livres .Une fois j’ai relu l’Odyssée dans mon petit bureau de salarié. C’est un bureau où le mieux à faire toute la journée était de lire ou de relire des romans.

Je ne dirai ni les lieux, ni les noms, ni les années .Mon bureau était à quelques lieues de ma maison et comme il arrive de faire des journées continues, j’ai passée celle-ci dans une sorte de transe, plongé dans les vers et l’univers d’Homère. Quoi de plus princier que de côtoyer Ulysse et de plus prodigue que de relire l’Odyssée.

Le soir quand je suis rentré, en chemin, je ne sais quels dieux de l’Olympe avaient décidé de mettre de l’airain à mon casque et une lueur à mon front. Peut être alors, sans le savoir, j’avais comme une armure à ma poitrine. Aux jambes brillaient ces cothurnes écarlates des nobles Achéens. J’avais mes armes, mes fers et mon javelot …

Quand je suis revenu à ma Pénélope, la Pénélope de ma journée ouvrable m’attendait au seuil de la porte. Aussitôt, elle avait vu je ne sais quoi sur ma figure : « Qu’est-ce-qui t’arrive aujourd’hui, tu es si rayonnant ».
Elle devrait ajouter : « comme Ulysse ». Pour lui dire : « j’étais en Odyssée ».

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Tous les garçons qui ont lu l’Odyssée sauraient inventer leur Calypso. Pour les embellir, il suffirait d’en rêver.

Les unes seraient les émanations féminines d’un univers douillet, au coin d’un feu, dans une si belle demeure .Elles nous retiendraient une nuit ou toute une vie, pour nous réchauffer les pieds et nous faire oublier les affres d’un hiver trop froid.

Les autres, ou bien celles-ci, de belles étrangères fugaces et mystérieuses, aux voyages au long cours ; qui nous emporteraient dans leur force bagages.
Parfois, c’est des passantes auprès desquelles on respire l’humeur du temps. Un instant, leur parfum vous retient puis elles s’en vont dans l’anonyme fourmilière de la foule.

Sinon, sans le savoir, une femme à son balcon ou la voisine si prés ; une camarade de classe, une collègue de cantine que le style ou la voix, le regard furibond vous donnent toute l’envie de se faire retenir. Mille et une chimères des Calypso d’un jour …

Ah ! Mes Calypso à moi. Je ne pourrais dire si elles étaient nombreuses ou bien combien elles m’avaient retenu. Celle d’Ulysse, dans l’Odyssée l’avait retenu sept ans. Elle fut nymphe, d’extraction divine et fille d’Atlas, donc berbère ou hilalienne. Elle était peut être née si prés de là ou dans quelques tribus Zenatiennes aux prunelles si ardentes .Et pour ce qu’elle était reine d’Ogygie et propriétaire de cette ile non loin de l’actuelle Tanger, elle fut sûrement très belle, à l’esprit retors, dévoreuse, possessive, éloquente, insatiable ogresse aux seins lourds et au venin obstiné. Elle ne voulait sous aucun prix lâcher Ulysse. Elle l’avait retenu si longtemps à en lasser Homère lui-même.

Et sans l’intervention énergique d’Athéna auprès de Zeus qui chargea Hermès d’intimer à Calypso de délivrer le héros ; sans ce tranchant des dieux de l’Olympe ; il aurait croupi sa vie entière sous les jupons de sa belle geôlière.
Mais l’épaisseur de la figure « calypsoyenne », pour tout élève d’Homère, ne prendrait forme qu’au fil des années qui suivirent le premier choc de l’Epopée. Ce que le sens commun admet comme une nécessité de la nature, les anciens grecs en font un don des dieux. Faut-il être donc Ulysse pour supporter l’amour d’une femme qui nous retiendrait si longtemps. Comment est-ce possible qu’un homme, fût-il un roi, puisse être aimé d’une autre femme que sa mère ?

L’Epopée n’a pas été dénuée de ces contraintes posées à l’esprit de ces enfants qui se bousculent à ses portes. Et bien avant de prendre en compte ce don divin comme le pensaient les anciens grecs, cette expérience sans pareille de l’existence, cette nécessaire et lumineuse essence de l’espèce, il faut cependant revenir vers ces moments si troubles et si fiévreux quand la captivité « ulyssienne » chez les Calypso en gestation n’était féconde que dans notre imagination séduite par le faste de l’Epopée et qu’elle était non seulement rêvée, idéalisée , revendiquée mais qu’elle fut encore elle-même une quête littéraire , un voyage dans les tréfonds du moi , une aventure qui ressemblerait à une espèce d’Odyssée .

C’était une fois, dans le cirque qui passait à Bordj ; quand les énormes chapiteaux de la tribu ténébreuse de ces forains de l’aube couvraient toute l’étendue du terrain vague de mon enfance.

De toutes les attractions et exhibitions des trapèzes, des clowneries, des dompteurs et de la ménagerie ; il y avait pourtant un numéro qui m’a subjugué et m’a retenu dans cette atmosphère suave et insolite du cirque.

Comme l’univers surchargé et onirique de la Mythologie grecque, le monde du cirque est vraiment l’autre monde. Il y avait des dieux, des demi-dieux, des monstres apprivoisés, des déesses, des animaux étranges et si bien civilisés des nymphes, des hercules, des centaures et des Calypso …

Dans sa mystérieuse et malsaine effraction, la réalité du cirque s’installe à chaque ressort de votre perception. Le cirque plus que tous les autres spectacles convoque vos maitres sens et travaille à n’inviter que votre émotion.
L’odeur puante de la faune tropicale qui s’insinue sous les bâches et à travers les barreaux, les notes assourdissantes de l’orchestre en fanfare, la vue de ces chairs tout à coup dénudées sur les trapèzes, les couleurs, les maquillages et les habits des clowns, les bruits, les objets, la foule, les vivats … Le cirque vous prend votre enfance , la captive , la capture , la retient comme le faisait Calypso .

Le numéro en question était si trouble, si tendu, si vénéneux. En une seule séquence, sur un socle couvert d’une étoffe douteuse comme une ile au milieu de la piste. On entendait les souffles et les gosiers dans le silence noir de l’après-midi. La scène était si franchement sublime mais si révoltante, en ce qu’elle nous montrait une femme en bataille, presque nue et autour d’elle, collé au corps, visqueux et énergique, s’enroulait une espèce de serpent monumental presque irréel tant qu’il était dans ses proportions attaché à la minutie de la chorégraphie de la charmeuse.

Etait-ce un reptile en matière synthétique ou vrai animal musclé et éructant, plein de sang et de vie. Je ne pouvais le dire à cet instant. J’étais abasourdi. Je suffoquais comme un enfant perdu.

Le monstre en tout cas, était dans la discipline synchrone du merveilleux numéro. Il s’enroulait en enroulant sa maitresse dans une espèce de danse pathétique où l’un et l’autre étaient lovés en une parfaite étreinte.

Mais ce qui était par dessus tout encore infâme et en même temps d’une si amère beauté, c’était la pose outrageante de la sorcière ; sa peau huileuse, ses chairs tantôt dures tantôt douces à la mesure de son domptage, son nez bossé de gitane, ses yeux méchants et hypnotiques , ses cheveux noirs et fournis chavirant sur ses rondes épaules et que séparait une raie blanche jusqu’au front légèrement ridé, sa tunique en crêpe Georgette et sans couleurs si mince qu’on l’aurait mise dans la paume d’une seule main , la ligne véhémente de son buste qui se tordait , ses seins de fillette , l’ondulation de ses hanches adultes , ses ballerines souples et enflées dont on détaille les prémices de l’orteil et des doigts de son petit pied …Et son regard d’Olympe , le regard envoûtant qu’elle jetait aux écoliers . Le numéro de Calypso dura sept bonnes minutes ou sept années.

Après le cirque, pauvre Ulysse que j’étais, je savais qu’elle ne me retiendra pas dans son ile aux serpents. Je suis rentré penaud chez moi, aux pieds de ma mère, transi.

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De tout temps chez nous, c’est mon père qui racontait, sûrement la nuit et c’est ma mère qui disait. Homère affirmait à l’aède : « Ton dire est selon l’ordre ».

Entre autres à ce que nous disait ma mère sur l’ordre de la filiation, au-delà des grands- pères, il y avait la figure de l’ancêtre suprême, Sidi Ahmed Amokrane ; auquel se rattachait aussi bien le Nom que le Verbe de toutes les légendes d’épées. Il suffisait qu’on prononce ce nom pour que se déclenche un étalage de l’Epopée.

Avant d’avoir eu accès, plus tard, à sa réelle primauté, dans ma petite tête alors cette figure était mêlée à toutes celles de mon Iliade intime. Des fois je l’associais aux batailles d’Ali Ibn Abi Taleb, à la geste des compagnons du Prophète, à la renommée de Sayed Alakma, à la gloire d’Hassan et Hocine, à la réputation de l’Emir et même aux exploits d’Amirouche et de Si Hmimi … Nous ne répéterons jamais que l’Iliade est une affaire de guerre, d’honneur et d’épées.

C’est dans ce processus brouillon et dépourvu de tout ordre chronologique et géographique dans la petite tête des enfants qui écoutent les adultes que nait le phénomène littéraire de la Cosmogonie.

Pour moi, toutes ces figures emblématiques de mon enfance faisaient partie d’une seule et même cosmogonie. Mais comme processus prélogique, cette fresque à chaque fois se construisait et se reconstruisait selon un certain ordre induit par la parole. Un ordre comme un réceptacle qui donne du sens et qui prépare à la sensibilité épique. Le mythe a donc précédé le récit épique et c’est l’Epopée qui élabore le sens du moi, du surmoi ; le sens de l’identité.

Pour Cervantès, Il n’y a aucun doute sur l’universalité de la vérité épique et son aptitude spécifique à distraire et à enseigner. Pour tous les érudits de la littérature, qu’elle soit une création collective ou au contraire l’œuvre d’un seul, voyant dans Homère un auteur au sens moderne du terme et responsable des deux ou d’un seul poème ; l’Epopée fonde sa propre vérité, en tirant une sorte de transcendance de son mode même de diffusion.

« L’Epopée, dit Joseph Bédier, se développe par le jeu d’une force interne et nécessaire. C’est que le peuple la produit aux jours de son enfance et de sa jeunesse, et tant qu’il préserve encore en lui l’intégrité de ses mœurs primitives. Elle est donc toute ingénue, toute pure, toute vraie. A chaque moment de son développement tout ce qu’elle doit être, elle est parfaite ; L’Epopée est une vérité révélée. »

Sur sa valeur pédagogique, Héraclite le Rhéteur écrit : « Dés l’âge le plus tendre, à l’esprit naïf de l’enfant qui fait ses premières études, on donne Homère pour nourrice, c’est tout juste si, dés le maillot, on ne fait pas sucer à nos âmes le lait de ses vers. Nous grandissons et il est toujours prés de nous …nous ne pouvons le quitter sans avoir aussitôt soif de le reprendre. On peut dire que son commerce ne prend fin qu’avec la vie. »

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De toutes les femmes contées par Homère, Hélène me semblait la plus équivoque. Hélène, faut-il le rappeler, était la plus belles des reines. Bien qu’elle eût été le déclencheur de la guerre de Troie, la femme par qui le scandale est arrivé ; dans l’Iliade, elle a eu un rôle si effacé et si mal distribué, que cette incongruité m’avait parue comme un manque flagrant de discernement commis par Homère. Avait-il peut-être ses raisons ou bien alors le poète ne pouvait prévoir mes aspirations littéraires juvéniles et mes attentes déçues.

J’aurais voulu qu’Hélène soit un contentieux entre Troie et les Atrides certes ; mais qu’en même temps elle fût l’aimée d’Achille ou l’amante d’Ulysse. Ce sont les deux seuls héros qui à mes yeux, l’auraient méritée.

Dans l’Iliade, il n’en est rien. Au lieu de cela, Homère s’est contenté de lui assigner un rôle lâche et sans saveur. Sa propre et fatale tragédie était d’abord ses épousailles avec Ménélas, un obscur roi de Sparte, prince peut être de haute lignée mais chef médiocre et pleurnicheur ; cocu de surcroit et vite abandonné. Ce roi à cornes et mal aimé n’avait aucun panache et aucune étoffe des héros flamboyants de l’Epopée .Au milieu des guerriers de l’Iliade il n’a fait que végéter sous l’ombre de son frère ainé le grand Agamemnon, roi Mycénien et rassembleur des Achéens partis à la conquête de la cité d’Ilion pour rendre Hélène à son mari.

Ensuite et par amour indu pour Pâris, le prince troyen, frère d’Hector et fils cadet du vieux roi Priam ; elle s’est laissée enlever comme un garce par ce jeune fanfaron sans consistance, auquel Homère donna tous les traits du froussard et de l’intriguant.

Pâris souvent sauvé dans les champs de bataille par la déesse Aphrodite subjuguée par la belle gueule du prince débauché et chez qui il avait du piston , me fait penser aux stupides bellâtres qui avaient les faveurs des non moins stupides lycéennes de Bordj et dont ils avaient ruiné la carrière conjugale en les séduisant puis en les abandonnant au sadisme outrancier de leurs cruelles et stupides mères .

Achille lui s’est entiché de Briseïs , captive troyenne sans relief et sans éclat , une proie de guerre tout juste bonne à se prêter comme le motif d’une de ses colères et de son indiscipline et comme un point de plus au litige qui devait l’opposer à son chef Agamemnon .

Quant à Ulysse, que plus tard l’Odyssée nous le montra sous son vrai jour de mari fidèle et maladivement attaché au souvenir de sa femme Pénélope, dans l’Iliade, il était occupé à fourbir ses ruses de guerre et réconcilier les chefs des armées Achéennes.

Les histoires d’amour dans l’Epopée étaient parfois assommantes ou bien Homère le faisait exprès. Je suis donc resté sur ma faim quant à l’idéalisation et à l’érotisation du rôle d’Hélène parmi ces héros. Ces dispositions d’esprit, influencées par le romantisme ambiant des auteurs du programme et ce trouble de mon émotivité ont fait rater ma rencontre littéraire avec Hélène et n’allaient pas sans avoir des conséquences sur ma perception du monde qui m’entourait au collège.

Après la cinquième, les attentes déçues que j’ai reprochées justement à l’imprévoyance d’Homère, m’étaient restées longtemps et je ne saurais dire mes nombreuses déceptions quand je voyais des couples mal assortis dans mon voisinage ou dans les épisodes absconses comme les amours d’Hélène dans l’Epopée.

Des fois je ne supportais pas les couples mal faits de quelques célébrités du cinéma et de la chanson. Je me souviens que j’étais scandalisé le jour où j’ai appris le mariage d’Ava Gardner avec Mickey Rooney .Comment ! La belle Ava Gardner, cette reine de l’écran, avec ce nabot boutonneux de Mickey Rooney. Elle qui devait porter l’alliance d’un Robert Mitchum ou d’un Gary Cooper .J’étais vraiment indigné par cet outrage fait au destin des stars. Pauvre Ava. Et Brigitte Bardot avec ce pou de Serge Gainsbourg, ce mec infect qui pue l’alcool et les mauvaises manières. Et Alain Delon avec Mireille Darc. Pauvre Alain.

Je me disais par exemple qu’Elisabeth Taylor ne pouvait convenir qu’à Paul Newman, après son divorce avec Richard Burton. Paul Newman s’est avéré un mari très fidèle tout comme Ulysse d’Ithaque et Robert Redford. Je voyais mieux Kim Novak avec Marlon Brando ; encore que ce dernier semble préférer les femmes quelconques et intellectuelles. Samia Gamal je ne la voyais pas du tout avec Farid El Atrach, surtout quand il avait pris un peu d’âge. Avec ses bretelles et ses pantalons à la poitrine, on dirait un employé de la mairie de Bordj. Ahmed Ramzi aurait été plus classe avec elle. Et Sophia Loren après son désastreux mariage avec Carlo Ponti. Une catastrophe. J’aurais aimé qu’elle soit la femelle de Burt Lancaster.

Wardia et Daïmallah auraient fait un couple parfait. Récemment Brad Pitt a tenu le rôle d’Achille .Sa performance fut, parait-il, mitigée. Vous imaginez Wardia dans le rôle d’Hélène avec Daïmallah dans celui d’Ulysse ; Hector serait alors Didi Krimo, Achille Krikèche et Diomède : Nouari .On me confiera le travail d’Homère avec Yahia Benmabrouk en Agamemnon et toute l’Odyssée se déroulerait sur le fleuve Harrach, entre Belcourt et Baraki … Et c’est ainsi que je décidais qui devrait aimer ou se marier avec l’autre , selon un étalon de la beauté et du charisme de ma seule convenance d’enfant .
C’était idem pour les profs du collège. A cette époque , nous percevions encore nos profs comme des personnages désincarnés , des entités inaccessibles et des êtres auréolés d’une aura mystérieuse et souveraine qui les montrait à chaque fois sous le meilleur jour d’un idéal scolaire intact et à l’épreuve du quotidien .

Comme les héros de l’Epopée, nos profs étaient en quelque sorte des princes grecs ou des demi-dieux. Pour moi Hélène était là parmi eux, fidèlement propice à l’idée que je me faisais de la princesse Achéenne. Elle avait les cheveux blonds, le port divin, l’éclat royal, le charisme olympien, l’autorité inaltérable d’une belle et intelligente impératrice … Elle n’aurait pas manqué d’attirer l’attention de Zeus et d‘attiser la jalousie d’Héra. Mon camarade Abdelkader Rouabah avait sûrement les mêmes pensées que moi.

Les autres profs, algériens ou coopérants, quoique demi-dieux eux aussi, avaient cependant en chacun d’eux soit une malchance physique, soit un médiocre allant, soit une déficience quelconque qui les mettaient tous à un ou deux degrés plus bas sur l’échelle de la majesté sur laquelle régnait sans partage notre Hélène des collèges.

Comme nous n’étions que des enfants Abdelkader et moi, nous la voulions pour un autre, mais pour quelque Achille des parages, que nous ne voyions guère ni dans les collèges de Bordj ni dans toutes ses sphères.

Nous souhaitions du plus profond de notre enfantine candeur qu’un héros descende de l’Olympe ou de n’importe quel ciel, pour venir la prendre et la mériter.

Nous nous disions pourquoi pas à la limite un jeune et beau ministre des affaires étrangères ou bien encore Saint-Exupéry s’il était encore vivant. Ulysse ou Achille, Nestor ou Ajax, Omar Charif ou un guerrier palestinien …Seul un fiancée héroïque, sorti de n’importe quelle Epopée ancienne ou nouvelle était cet homme là que nous désirions voir apparaître et prendre Hélène.

Un jour, Abdelkader Rouabah vint de bon matin en classe, pris d’une panique qui lui sortait par les yeux : « Tu ne sais pas qui a demandé Hélène ? C’est ce sale prétentieux de X… »

« Akhah ! Par Jupiter ! Tu plaisantes Kader ! C’est impossible ! »

« Si si mon ami, la rumeur court au collège qu’il s’agit bien de X et il a même envoyé sa mère avec la boite de mille feuilles. » Pouah !

Il s’agissait d’un instit qui a toutes les horreurs d’Abdelkader et des miennes (sur ce point précis) et qui aurait été une véritable ruine Homérique pour le destin de notre Hélène.

Nous avions eu, Abdelkader et moi, une si glauque tristesse, les jours qui suivirent cette mauvaise nouvelle ; comme si c’était une tragédie qui aurait frappé nos propres grandes sœurs.

Mais comme la Mythologie d’Hélène était de loin plus active et plus merveilleuse que celle de toutes les grandes sœurs du monde, mon âme fragile et neuve, travaillée par la lecture de l’Iliade et de l’Odyssée ne s’est vraiment apaisée qu’après le démenti de la rumeur du collège.

Peut-être, l’avais-je pensé, que les dieux de l’Olympe avaient été sensibles au noble courroux d’Abdelkader et à ma triste résignation. Jamais donc X n’a pu enlever Hélène et ne l’a mise dans sa couche. Jamais je n’ai vu Abdelkader plus heureux que ce jour là.

Pour avoir sûrement lu l’Iliade lui aussi et pour avoir été si inquiet du sort d’Hélène, je pourrais, haut et fort, confirmer pour le compte des âges futurs, que Feu Abdelkader Rouabah avait le sens Homérique de l’Epopée.

*

Je devrais revenir au Chant 12 de l’Odyssée, pour vérifier entre les lignes, si Ulysse toutefois n’a pas été tenté au moins un instant de rester de son propre gré auprès de Calypso.

Si tel était le cas, Homère ne l’avait pas prévu .Calypso aurait alors employé un sortilège, un « S’hour » du tonnerre ou quelques autres procédés de sorcellerie maghrébine.

Seul un tour de magie grise du terroir pourrait faire détourner Ulysse de son fatal retour dans son royaume d’Ithaque.

Puisque nous sommes à cette hypothèse et qu’en bonne maghrébine, Calypso serait sûrement une femme à « S’hour », faiseuse de philtres et autres talismans. Elle m’en rappelle beaucoup de ces histoires que j’ai entendues, durant les années 60, sur les femmes qui ensorcelaient les hommes pour les retenir.

Je pense particulièrement à celle d’un cousin très proche, un jeune maquisard qui a fait plus tard une carrière de soldat et qui était suspecté d’être la victime du « S’hour » de sa bonne femme.

Cette accusation montée par sa vieille mère, ma tante « A », l’avait poursuivi très longtemps sans que son ménage en subisse le moindre frais, malgré la méchanceté assidue et manifeste qu’entretenait sa mère contre ce couple, fourbissant ses ragots interminables sur la réputation d’ensorceleuse de sa bru pour la déloger de la fidèle passion que lui vouait son fils.

Comme le garçon était sûrement et simplement amoureux de son épouse, sans qu’il y ait le moindre artifice de sorcellerie et la moindre médiation d’aucun sordide maléfice, je voyais souvent ma tante « A » jacasser sur leur compte avec la servile complicité de ma mère et des autres mégères du clan qui appuyaient ses sempiternels réquisitoires.

Elle passait des heures à râler sur le pouvoir supposé, étrange et infaillible de sa belle-fille et sur le bonheur conjugal exhibé et mirobolant qu’avait éprouvé son fils auprès de sa femme.

Pour la plupart de ces vieilles grincheuses, elles faisaient semblant d’être à la rescousse de ma tante « A » , qui trônait au milieu d’elles avec son énorme « guennour » comme celui d’un sultan Moghol , cette inquisition redoublait de férocité à chaque fois qu’elle leur racontait dans les moindres détails les cadeaux qu’offrait son fils à sa bru et qu’elle surprendrait à tous les coups pour mettre à rude épreuve la discrétion suspecte qu’aurait observé son timide rejeton .

« Et vous ne savez pas disait elle à ma mère, il lui achète même des chocolats d’Alger et elle ne prend même pas la peine de cacher l’emballage » et à chaque fois « sans parler des bijoux qu’il lui fourni et qu’elle dépose chez sa mère à Zemmourah » et elle conclut « que dieu la confonde pour tout ce mal qu’elle fait à mon fils , pour ses dons de magicienne et pour toutes les poussières de lézards et de mortes qu’elle fait avaler à mon bien-aimé . »
Je dois avouer que ces inventaires cocasses, l’agitation comique de ma tante « A », surtout si on la contredisait sur ce sujet, ses supputations ironiques sur la soit disant naïveté de son fils, les variantes pittoresques qu’elle devinait du « S’hour » qu’aurait employé sa belle fille ; faisaient le bonheur de nos fous rires à la maison, sous le regard malicieux et approbateur de mon père qui regardait en souriant sa vieille sœur et son théâtre comme des antiquités sortis de la Divine Comédie de Dante.

Nous ne cessions jamais à chacun de ses passages chez nous de la ramener sur la question pour écouter ses récits désopilants mais non dépourvus de cruelles et burlesques méchancetés sur les philtres d’amour et autres billevesées.

Le verdict était donc que mon pauvre cousin « M » ferait l’objet d’une perfide et experte sorcellerie dont seules les femmes aimées et adorées avaient le secret .Sans parler des bruits qui couraient sur les préjugés et les procès en magie noire attachés à la réputation sulfureuse des marocaines , des gitanes et des juives ou bien encore de certaines figures notoires de Bordj et des environs qui étaient , semble-t-il, d’après les mêmes légendes , versées dans l’art de « rouler le couscous avec les mains d’une morte » et dans la fréquentation de toutes sortes de devins, d’astrologues, de charlatans et de faiseurs ou de faiseuses de talismans.

A cet âge là, je n’avais pas encore un jugement assez perspicace, si je devrais ou non croire aux histoires de la sorcellerie Maghrébine qui servait à fortifier les passions et à enflammer les amours.

Je me contentais d’envier le sort de mon cousin « M » et de rêver moi aussi d’une Calypso cent fois plus belle et mille fois plus sorcière que toutes les autres. Une belle et brune Calypso aux longs cils et aux mains fines, sa longue chevelure noire coulant jusqu’aux talons, une vraie pythie aux yeux étincelants de panthère et aux chevilles et au cœur tatoués aux encres des enfers, avec ses grosses bagues à philtres et à poisons, avec aux galbes et aux poignets ses lourds bracelets de titane ou de sombre platine, avec ses furies de nymphe vorace et ses outrances de l’aube …

Une Calypso des plus envoûteuses et des plus redoutables, qui m’aurait fait avaler des tonnes de « S’hour » et autres breuvages de sorcellerie forte, des ailes d’insectes, des cuisses de moucherons, des sueurs de cadavres, des sèves de cactus et les moult recettes des pires magiciennes, pour me retenir dans ses jardins luxuriants.

*

Pauvre Cyclope. Le Cyclope selon le mythe est la progéniture dégénérée d’un dieu de l’Olympe. Dans l’Odyssée, Philomène est le fils d’Hadès, le dieu puissant des enfers.

Toute la littérarité de la Mythologie Grecque tient en cela à ce que les enfants des dieux puissent être condamnés eux aussi par le sort.

Un être qui a un seul œil dans le pays qui a inventé la symétrie en architecture et la ligne pure dans la sculpture, cette « Cycloperie » est le comble de la saloperie et de la laideur. Si on ajoute à cet affaissement biologique, le fait que Philomène est un rustre qui vit dans une caverne, un carnassier glouton et un garçon sans hygiène, sale aux pieds et aux dents et maraudant dans la fange de sa puanteur. Voici que les dieux de l’Olympe produisent aux aussi des « Djbors », des ploucs et de satanés monstres aux corps humains.

On ne sortira pas du Chant 9 de l’Odyssée sans remercier Ulysse d’avoir crevé l’œil du borgne Cyclope et de l’avoir trucidé pour venger ses compagnons dévorés par cet ogre.

On rigole ensuite un grand coup en imaginant Philomène, l’œil crevé et ne voyant que dalle, entrain de battre les airs avec ses longs bras poilus, criant à tue-tête des obscènes douleurs et maudissant les dieux.

Jamais dans l’Iliade et dans l’Odyssée, Homère ne s’est moqué si bien des dieux que dans cet épisode où il a pourfendu la laideur de leurs basses besognes.

Laïd Mokrani .

(A suivre)

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