Le photographe

, par  Zouhir Koudia , popularité : 1%

- L’autre jour, j’ai eu une discussion avec cet homme. On dit que c’est le

meilleur photographe de la ville ; mais a mon sens, tout le monde se trompe

à son compte. Il a tout de quelqu’un qui a perdu la vue ou peut-être même la

raison. Sinon, comment expliquer que, ce jour-la, en arrivant dans son

studio pour récupérer mes photos, j’ai eu droit a celles d’un autre qui ne me

ressemblait pourtant en rien ? Je lui ai fait remarqué que les photos qu’il

venait de me remettre n’étaient pas les miennes, mais il n’a rien voulu

savoir, ironisant même que je voulais peut-être avoir celles de Brad Pitt ou

de George Clooney. J’ai bien examiné les photos, et je ne pouvais tout de

même pas être l’ogre photographié par le vieux Salem : de longs cheveux

crasseux qui semblaient être posés indifféremment sur une tête presque

aussi grosse que celle d’un bœuf. Un front rentrant dans lequel on a percé

deux petits trous qui se prétendaient être des yeux, garnis de sourcils

menaçants. Un nez disproportionné, proéminent et busqué, qui occupait

l’essentiel du visage avec deux narines épaisses qui étaient plutôt l’entrée et la sortie d’un labyrinthe. De larges lèvres retroussées par des dents

mouchetées où la carie a du faire des ravages depuis de longues années.

Une gencive enflée et rougeâtre dans laquelle les dents ne tenaient qu’à un

fil. Voila le portrait de la personne que le vieux photographe a voulu que je

sois. Une odeur répugnante transperçait les limites de la photo pour venir

envahir l’espace du studio.

Salem m’a fait remarquer que le monstre sur la photo portait le même

costume et la même cravate que moi. J’ai répondu que oui, mais que je

n’avais tout de même pas perdu la raison pour ne pas reconnaitre mon

propre portrait.

Une semaine auparavant, j’avais reçu une invitation pour une fête de

mariage qui allait se tenir une quinzaine de jours plus tard dans un

somptueux hôtel. Il était impératif de me présenter a cette fête qui devait

réunir quelques personnalités importantes ; une aubaine que j’attendais

voila des années et que je devais impérativement saisir. J’ai vite fait d’aller

chez un ami qui tenait une boutique au centre-ville et qui était connu pour

ses vêtements de luxe. Je me suis payé un très joli costume noir de marque

et une belle cravate rouge à fleurs. Mon ami m’a d’ailleurs gratifié d’un

petit : "Tu es l’homme le plus élégant de la planète." Il m’a fait savoir que le

costume qu’il venait de me proposer arrivait directement d’un grand

magasin parisien et m’a assuré que, jamais, une autre personne de la ville

n’avait porté pareille merveille.

Certes, le monstre de la photo portait la même veste et la même cravate.

J’en fus surpris un moment, mais ca ne pouvait pas être moi, parce que

moi, je suis très beau, je le sais, et je sais aussi que la technologie est

capable, de nos jours, de faire des miracles. On peut, par exemple, mettre la tête de tel sur le tronc de tel autre. On est capable aujourd’hui de tromper

l’œil en s’adonnant à des jeux peu scrupuleux. Ce pouvait justement être le

cas avec cet homme. Je ne suis pas le premier venu et je ne peux pas être

dupe aussi facilement. Je l’ai d’ailleurs dit au vieux photographe qui m’a

répondu avec un petit sourire moqueur : "Qui t’as dit que tu étais beau ? As-tu

pris la peine de te regarder dans un miroir ? "

Ce vieil imposteur ne pouvait certainement pas me vexer avec de telles

insinuations. Et, d’ailleurs ma mère m’a toujours appelé "mon beau petit !".

Je ne me souviens pas qu’une seule fois, on m’ait dit que j’étais moche.

Certes, j’ai toujours été l’enfant gate des "Radouani" que personne n’osait

contrarier, le jeune homme riche et puissant que les hommes craignaient et

que les jeunes femmes désiraient, mais il devait y avoir au moins une

personne parmi tout ce monde qui aurait osé me dire que j’étais moche si je l’avais été réellement…Non, c’est impossible !

Je pensais autrefois qu’il y avait des imposteurs parmi les photographes ;

maintenant, j’en ai la conviction. On m’a dit que les photographes étaient

des artistes capables de traiter l’image et de la rendre plus jolie que ce

qu’elle est réellement. Mais on m’a dit aussi que certains d’entre eux étaient

des imposteurs capables de manipuler l’image a leur guise. J’en conviens a

présent que c’est vrai.

Certes, nous n’avons jamais possédé de miroir chez-nous. On m’a

toujours appris que le miroir était un objet du diable et qu’il convenait,

partant, de l’éviter. Je ne me suis jamais regardé dans un miroir, mais je sais que je suis beau. On me l’a toujours dit et je n’ai nullement besoin de voir mon portrait dans ce joujou du diable pour me le prouver. Et, ce ne sont

surtout pas les mensonges du photographe qui vont m’insuffler le doute.

Salem s’est absenté un moment avant de revenir avec une glace a la

main. Il m’a invité à y contempler mon beau portrait, chose que j’ai

naturellement refusée parce que cela allait a l’encontre de mes convictions

et croyances ; et puis, je ne voulais pas être manipulé par une aussi ignoble

personne. D’ailleurs, tous les miroirs sont des menteurs et ne reflètent

jamais la réalité. Et je viens de me rendre compte que tous les photographes sont aussi des menteurs et des criminels qui méritent la mort, et surtout le vieux Salem. Voila, monsieur le juge, pourquoi je l’ai tué !

- Par tous les pouvoirs qui me sont conférés, je décrète ce qui suit :

Art 1 : Le metier de photographe sera reconsidéré par la loi, et tous les

photographes seront considérés, a compter de ce jour, comme des

bienfaiteurs meritant respect et haute considération.

Art 2 : les miroirs seront eleves au rang d’objets sacres, et sera punie par la loi toute personne ne possédant pas un miroir chez elle.

Rêveur

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria