Piratages (sept).

, par  Laid Mokrani , popularité : 2%

Qui se souvient d’Ouchen Idir ? Dés que je remets à mes sombres papiers l’évocation de ce garçon, ce personnage de roman sorti tout droit de sa réalité prenante et ostensible, si présent parmi nous malgré sa longue absence ; son souvenir qui porte étrangement sa marque, en plus de toute son époque à Bordj et à Sétif ; son souvenir le croyais-je, me transporte vers un espace-temps de la mémoire, si intime, si avenant au spleen et aux choses de la tristesse et où résonnent encore et toujours, toutes sortes de musiques de 70. Ces musiques du monde, tantôts fragiles, tantôt magiques, avec leurs charges, leurs hargneuses mélancolies, leurs notes si denses, leurs chansons édifiantes …

Je ne peux pas dire à quand remonterait notre amitié, évoluant depuis que nous étions encore gamins, dans le milieu des artisans, des boutiquiers, des maquignons, des cafetiers, des gargotiers du centre ville, non loin du souk à Bordj.

Je crois bien que nous nous sommes connus depuis l’enfance, bien que ce fut la fin des classes de 3eme et les années de lycée qui nous ont rapprochés et qui m’ont révélé Idir, pour qu’il soit ainsi dans son exil mystérieux en Nouvelle Zélande ou dans je ne sais quelle contrée du globe, une si forte récurrence dans la recherche de ce temps si peu retrouvé.

Ce dont je me souviens, comme si c’était hier, était que mon père fut longtemps un fidèle client de celui d’Idir, quand celui-ci avait déjà sa petite boutique de confection, au tournant sud de la rue des Remparts, dans le pâté Zehar, à côté de Ammi Moussa le cycliste et en face de la menuiserie Babouche et du bain maure de Ammi Tayeb « Khenouf ».

Pour les articles de confection , mon père nous habillait chez Ammi Seghir Ouchen , non loin de là , dans sa première boutique et même après qu’il eut ouvert son nouveau magasin , en acquerrant un local à l’angle de l’immeuble Kichou , prés de l’Eglise .

Disons que Ammi Seghir tenait alors un commerce des plus populaires et ses prix étaient à l’avantage des gens modestes qui formait sa clientèle ; ce dont appréciait sûrement mon père en nous emmenant mon petit frère et moi ,nous acheter nos trousseaux de la rentrée et des fêtes de l’Aïd .

Sans parler des liens naturels et des affinités paysannes très étroites qu’il entretenait avec les gens du douar de Bounda et autres mechtas et villages kabyles des Bibans Sud, qui se sont installés comme réfugiés à Bordj, après les opérations répressives du général Challe en 58-59 et les bombardements qu’eurent à subir ces populations hagardes dans les zones interdites décrétées par les états-majors de la pacification.

En textile, mon père était le client de Ammi Madani Kebbache, le père de Mouloud Kebbache, actuellement au Canada et que je rencontrais lui aussi, jadis, dans la boutique de son père ; quand nous nous rendions mon père et moi pour « couper » les pièces de « crin de Chine » ou le « Charb » de ma mère et les autres étoffes que nous achetions pour en faire cadeau à mes grandes tantes.

Aux palabres de Ammi Madani et de mon père, je comprenais qu’entre les deux hommes, il y avait des connivences de type maraboutique ou des amitiés communes avec des talebs de certains clans de « Morabtines » de la région comme les Bouderouaz, des talebs, chez qui étaient mariées deux de mes tantes.

Le vieux Madani Kebbache donnait l’air lui aussi d’être une sorte de taleb coranique, sous les habits du marchand de tissu. Une de ses filles était je crois une amie à ma grande sœur.

Pour ce qui est de la bonneterie, mon père faisait ses achats chez le juif Simeh avant de devenir, après le départ de celui-ci, un client fidèle de Si Meziane Hammouche, un grand rouquin de Kolea avec son petit turban aux fils dorés, récemment installé à Bordj et que mon père connaissait de longue date, au nom de liens de voisinage ; puisque ma mère était d’un hameau zemourien, mitoyen à Kolea.

Les rares bijoux que mon père avait payés à ma mère ou à mes grandes sœurs, il les achetés chez Tayeb Rouabah, « roi de l’or » et son frère Ammi Aissa, le père de Abdelkader Rouabah.

Je noterai toutefois, que sans les prix abordables et généreux qui intéressaient mon père chez ses fournissuers, toutes les connivences et autres affinités symboliques de voisinage et de talebs n’auraient pas tenu si longtemps.

Bien plus tard, vers la fin de la classe de 3ème, des complicités musicales ont affermi une ancienne camaraderie, due aux relations de nos pères et Idir est devenu un fidèle ami du lycée et de la vie.

Idir était une sorte de viking, toujours en alerte. Je le revois tout jeune, la tignasse crépue, blonde à l’ombre, rousse et flamboyante au soleil. Ses traits, bien que blancs et bien dessinés, avaient toutefois une formule, un cachet ; je dirais une expressivité immédiate, libyque, tragique, antique. Quelque chose d’africain et de numide circulait en lui .Une présence telle qu’elle aurait pu être captée par le cinéma ou le théâtre anglais de Shakespeare.

Sa mise et sa corpulence toute naturelle suggéraient qu’il fût un grand mangeur de viandes ou de gibiers à la broche comme ces chevaliers barbares dans leurs repaires de pierrailles. S’il était né en Californie, Idir aurait été recruté par Robert Aldrich ou Sam Peckinpah, pour jouer aux côtés de Lee Marvin, dans « Dirty Dozen » ou dans « Croix de fer ». Sa présence parmi nous était si forte, si évidente, qu’il aurait été si bien servi par les points de vue des caméras et les jeux sensitifs des plateaux.

Bien qu’il fût un élève d’une rare intelligence au collège et au lycée, un matheux de haute voltige, qui sortira major de promo dans la célèbre Grande Ecole belge : HEC de Liège, où bon nombre de ses camarades algériens laisseront des plumes ; Idir était une sorte de paresseux, un dilettante et un suicidaire scolaire qui avait ses drôles de façon d’aborder ses études, ses examens et sa vie entière.

On me raconta qu’à Liège, où les études à HEC étaient d’une redoutable sélection, il passait ses heures à faire le cancre en classe ; sinon il séchait carrément ses cours pour faire le « looser » nostalgique dans le bar de « la Pierre levée », non loin de là ou à écouter du blues dans quelque piaule d’une liégeoise romantique. Et quand il restait un mois aux examens, il s’enfermait avec cinquante ou cent livres et hop ! Il cartonnait premier à la surprise de ses vieux profs exaspérés.

Toute cette ambiance des commerces populaires aux alentours du souk qui se tenait alors derrière les CNET et les CEG Ben Badis, nous l’avions connue à côté de nos pères, Idir et moi, quand nous n’étions que des enfants. D’autres camarades de classe partageaient avec nous , chacun à sa façon , cette condition d’élèves qui habitaient loin du centre ville de Bordj et qui écumaient ses artères , ses placettes et ses recoins , grâce à leur arrimage au commerce de leur père : Bachir Mehenni , Noureddine Zitouni , Mouloud Kebbache , Hamza Zeghlache , les garçons Ould Ameur, Achour Radjai , Ali Douibi , Rabah Menasria et bien d’autres …

A la sortie de l’école, je ne rentrais pas à la maison. Je prenais des repas d’adultes que me payait mon père en hiver, dans la gargote juste à côté, chez Ammi Brahim Bouarissa, le père de Abdelhamid, actuellement avocat à la cour suprême. Je me souviens très bien du sourire toujours bienfaisant de Ammi Brahim qui m’accueillait comme un adulte et qui me rajoutait le « Si » de la particule scolaire tout en me remplissant , plus que de ration , l’écuelle de la « loubia » très chaude qu’il savait pimenter . A son manège et aux dires de mon père, Ammi Brahim qui est en l’occurrence d’une gentillesse et d’une pudeur amplement reconnues ; montrait un grand respect à mon vieux qui l’avait aidé jadis à s’installer à la rue des Remparts. Son fils Abdelhamid, qui fut un élève un peu plus jeune que moi, avait la même gentillesse et la même bonne éducation kabyle de son père. Ce très bon voisinage de nos pères et ces vieux souvenirs communs ont survécu au temps et jusqu’à cette heure, Maitre Abdelhamid Bouarissa ne passe jamais sans m’embrasser et évoquer une ou deux minutes de ce lointain et beau passé.

Soit alors c’étaient les bouchées d’été aux laitages que faisait venir mon grand frère à vélo de la maison. Galettes, beurre frais, petit lait ou piments et « chlita » aux oeufs, autres succulences que préparait ma mère dans ses casseroles en terre et qu’on agrémentait de toutes sortes de desserts aux fruits du jour, de Ouled Khlouf ou de Kabylie : Melons, raisins, ou autres.

Très souvent, quand il en restait un peu, les servantes de « Mrabta » Cherifa notre voisine et sur les ordres de leur maîtresse nous comblaient de galettes toutes chaudes de « Matlou » au graines de « Sinoudj » et de plats saucés à la viande de mouton que mon père me réservait non sans pudeur, loin des regards, en me disant à peu prés : « C’est pour toi, mange mon fils, pour que tu puisses bien étudier ». Et c’est ce que j’ai toujours fait toute ma vie : étudier !

Mon père était du genre ascétique quand il s’agissait de notre bonheur et de notre plaisir ; ma mère d’ailleurs aussi, elle qui se sacrifia toute sa vie, jusqu’à son agonie, comme une louve romaine, pour nous rendre heureux.

Je remarquais que mon père ne renvoyait jamais les assiettes de la « Mrabta », sans les laver au robinet et sans les sécher avec un bout de tulle de la même étoffe que son turban blanc de tous les jours. Orphelin de mère à trois ans, mon père respectait beaucoup la vieille « Mrabta » et la servait comme un novice, comme un voisin, comme un page. « Mrabta » Cherifa chérissait mon père et disait à plus d’un ceci : « j’ai deux fils, Bounabi de mon ventre et Si Ali Mokrani du Bon Dieu. Si Ali est le plus âgé ».

Ainsi, depuis les classes primaires et jusqu’au collège, je ne rentrais au quartier que tard le soir. Pour dire, que quand j’étais un petit élève, j’ai toujours vécu dans le giron de mon père et de ses amis.

Parfois, pour me faire plaisir, mon père m’emmenait voir les spectacles des « Meddahs » ou écouter les longues « quacidates » de Cheikh Lakhdar Ayadhate et d’un flûtiste de Douar Souk dont j’ai oublié le nom.

Les « Meddahs » et les flûtistes ne nous étaient pas étrangers et leurs musiques, je les connaissais déjà à ma naissance, quand ils venaient aux joutes du Melhoun, avec mon grand-père lors de ses passages chez nous ou quand ils fréquentaient la rue des Remparts et ses alentours encore indigènes et indigents, pour leurs menues emplettes. .Je me souviens aussi qu’ils en venaient quelques uns vers 62-63, ou même après , à mon père , comme des griots africains , lui réciter contre deux pièces ; leurs longues épopées sur Boumezrag et sur les légendes dorées . Comme ils chantaient si bien leurs « Iliades » et leurs « Odyssées », à la gloire de ses ancêtres et leur inénarrable geste ou leur fatale déchéance, mon père les payaient discrètement, sans que cela n’échappe à ma curiosité souvent sans réponses. Ca ne m’empêchait pas de rester là, les yeux hébétés, les oreilles avenantes à ce langage des poèmes de souks et à ce lyrisme des troubadours.

Les « Meddahs » qui venaient de très loin, passaient leurs nuits dans le « Hamam Beni Msil » sous l’immeuble Zetchi et que tenait en ce temps là, Si Belkacem Zeghlache, le père de mon ami Hamza.

Parfois mon père m’envoyait chercher quelqu’un dans cet établissement de bain maure et là, je trouvais ces quelques artistes de souk ou ces poètes itinérants que je connaissais de réputation :Djilali Harrachi , Abdelhamid Khroubi, Si Cherif Tablati et d’autres…avec leurs violons , leurs flûtes ou leurs tambourins , entrain de se prélasser avant ou après leurs prestations en sirotant ,dans la grande salle, un verre de « Har » : une sorte de boisson chaude infusée au gingembre sauvage .

Il y avait particulièrement un qui m’impressionnait et qui était un ami de la famille, puisqu’il avait mangé une fois ou deux chez nous et avait les faveurs de mon grand-père que je voyais l’inviter de côté ; pour de longs conciliabules, soit dans un coin de la rue, soit au café Djarboo.

J’ai entendu mon père l’appeler avec respect : Si Cherif. Et il semblait par son air grave et sans grimaces comme un vieil homme blessé. Une sorte de tristesse et d’amertume mélancolique lui passait par les yeux et traverser sa barbe poivrée.
A son maintien plus digne et à ses vieux habits pourtant pas flamboyants, il paraissait différent des autres « Meddahs » quoiqu’il fût un des leurs. Et d’après les bribes que j’ai pu rassembler, il était un ami du Cheikh Si Omar Bel Mokrani, un poète de Melhoun réputé dans l’oranais et vivant à El Asnam. Ce vénérable Cheikh, à ce qu’on disait, était un lointain cousin de mon grand-père ,dont la famille s’était installée dans cette partie du pays et qui était venu une fois ou deux à Bordj, vers les années 40, accompagnant le Muphti Si Ounoughi Ben Boumezrag lors de ses visites au bled.

On nous racontait que Si Cherif Tablati était l’auteur d’une célèbre « Quacida » d’une centaine de vers : « Denia oua Dine », qui faisait pleurer les paysans et les Djouads et dont quelques strophes furent reprises par de nombreux « Meddahs » dans les souks et dans les bains maures. Quand il venait à Bordj, il n’était pas rare que des notables du bain maure Akhrouf ou des clients de celui de Hadj Ahmed Seddiki ; l’invitaient à leur « Djemaa » exclusive, pour écouter ses longs récits d’aventures et de repentir.

Quand nous nous rendions entre deux classes, mes camarades et moi, voir les « Meddahs » ; ils préféraient les spectacles de Djilali Harrachi ou de Amar Chani (Guendouz de son vrai nom, le père de Fercha) .Celui-ci avait une ou deux « quacidates » qu’il jouait à la mode de l’opérette de souk, avec moult grimaces et autres anecdotes à l’humour grivois, pour remplir le fond de chapeau. Il avait tellement de succès, auprès de ces enfants citadins dont le modèle culturel idéal était alors les classiques que nous apprenions à l’Ecole et qui étaient incarnés par les complets- vestons et les lunettes de nos maîtres et les tailleurs sévères de nos maîtresses françaises.

Passées une ou deux minutes avec eux, par mimétisme ; je me détachait discrètement du groupe , pour aller à la ronde moins dense de ces vieillards accroupis et concentrés qui écoutaient Cheikh Lakhdar Ayadhate ou le flûtiste de Douar Souk dont j’ai oublié le nom .

Là, c’était le vrai Melhoun, sur la vie et sur les épopées humaines, telles que j’en écoutais chez moi et que mon grand-père en récitait, seul dans sa chambrette quand il venait chez nous. Des « Quacidates » lourdes de sens que mes camarades de classe ne pouvaient comprendre et que je comprenais déjà et dont j’appréciais la langue dialectale et littéraire avec ses métaphores imagées, son vocabulaire surchargé et sa syntaxe patente.

Ce que je cachais à mes camarades dont la plupart étaient élevés dans des familles nucléaires de fonctionnaires ou de citadins déracinés où peu de mots se disaient et où peu d’histoires se racontaient ; c’était mon réel plaisir à me retrouver dans le fil de ces poèmes et dans cette culture qui fut mienne à la maison.

Tandis qu’à El Asnam, Cheikh Si Omar Bel Mokrani composait dans le style oranais et donnait ses poèmes aux bardes et aux chanteurs. Sa célèbre « quacida » : « Megwani » fut reprise par Cheikh Bouras et enregistrée en 1949, sans parler des chansons déplorables qu’il avait écrites plus tard pour Ahmed Saber et Belkhayati dans les années 60.

Mon grand-père lui, ne donnait jamais ses vers aux « Meddahs ». Il composait secrètement dans le plus pur style saharien ou « Sraoui » qui convenait si bien à l’air « Babouri » de ces flûtes aux idiomes insaisissables et polyphoniques. Ses maîtres et ses modèles étaient les poètes de Laghouat, de Boussaâda et de Sidi Khaled : Cheikh Mohamed Ben Azzouz, Cheikh Smati, Cheikh Benyoucef …

Quand il récitait, mon grand-père avait l’organe si ample que les mots dans sa bouche coulaient comme du miel lourd ou du lait caillé. Question de posture, il choisissait une diction surfaite qui ne fut pas la sienne, de tous les jours, mais celle du Hodna ou des Ouled Nail. Il ouvrait si grands les « Ah » et les intonations des voyelles et prononçait les « Gue » à la place des « Ghe ». Et de vernaculaire, la langue passait à la promptitude de l’inspiration dont la littérarité donnait aux mots des sens si denses et si bien tranchés. Avec ces mots qui valaient une vie, mon grand-père en vérité voulait rendre hommage à une si ancienne et à une si haute tradition de la « Djemaa » et du discours littéraire, quand les hommes échangeaient entre eux ; pour qu’aucun mot ne soit d’argent, de cuivre ou de « Kesdir », mais pour que toute parole soit d’or et parait semblable à l’éclair de la lame, si elle sortait du fourreau d’une épée.
Dommage que les poèmes de mon grand-père ne furent jamais enregistrés. Ils les récitaient à lui-même ou à quelques amis ? Il en reste, ça et là, quelques vers, à peine des quatrains, desquels mon père n’a conservé que très peu, pour l’utilité d’une morale à transmettre ou d’un exemple à méditer et que des vieux de l’ancien temps avaient appris comme des sentences qu’ils m’avaient dites, dans des contextes furtifs, pour flatter la mémoire de Si Bouzid.

Mon père ne m’empêchait pas aussi de l’accompagner aux cafés maures. Il y avait d’abord celui de Hadj Tayeb Ayadhate , qu’on surnomma plus tard : le café des chômeurs et où s’entassaient la main d’œuvre journalière et les ouvriers agricoles saisonniers qui arrivaient du Hodna par centaines, les étés des moissons .A l’époque de mon enfance , ce café était un établissement pour artisans du centre ville et pour maquignons qui allaient conclure leurs ventes dans le brouhaha de sa grande salle , comme d’ailleurs dans le café Djarboo de l’autre côté , à gauche de la rue des Remparts .

Il y avait aussi prés du café Djarboo , non loin de la rue des Remparts et des rues adjacentes , pleins de souvenirs de mon enfance : le marché couvert , les marchands de légumes , Aissa Ghozal , la bain maure de Hadj Ahmed Seddiki , l’immeuble Rabah Zehar Ben Salem , le docteur Benabid , Ammi Tayeb « Khenouf » , Khalti Baya « Chenitia » , le départ des pieds noirs , Khedidja l’infirmière , mes copains de la première enfance , les copines de mes sœurs , khalti Rebiha et ses enfants Layachi , Ammi Derradji hadj Mbarek le coiffeur , Si Mokrane le cafetier , « Baba Haiouane », la vieille Ledmia , Ammi Douadi , Cheikh Seddik Nait Bachir, les vendeurs de chique , les paroles et les odeurs sous le soleil du matin , les mûriers sur les trottoirs , … Et bien d’autres lieux, événements et personnages de la « Comédie humaine » qui grouillent dans ma tête, toujours présents, intactes dans ce côté gauche de ma mémoire de la rue des Remparts et que je ne vais pas dilapider dans ces « piratages » ; les réservant à une littérature plus fraîche et plus copieuse, toute entière consacrée à cette partie de Bordj qui a assisté à la naissance de ma prime conscience.

Un autre café que fréquentait mon père, pour rendre visite à un de ses amis : celui que tenait Si Larbi Kacimi, le père de Abdelhafidh. Comme les Kacimi étaient des talebs à cette époque et que mon grand frère s’est fiancé à une des leurs , mon père qui entretenait une ancienne amitié avec Si Larbi , leur rendait visite dans ce café , situé prés de l’immeuble Ben Sehil, derrière l’hôtel de la Paix .

Non loin de là mon père m’emmenait avec lui au café d’un de ses cousins : Ammi Messaoud Ben Abdedesslem ; avec qui il entretenait une sorte d’amitié de cousinage comme s’il voulait se racheter de l’ancienne querelle allumée par mon grand père à l’égard de cette branche familiale et son geste brutal qu’il avait déclenché en expropriant sa belle sœur Abdedsslem , veuve sans enfants de son grand frère Si Mhamed , le dompteur de gorilles et l’éleveur des pur sang arabes .

Mon père qui fut receuilli très jeune chez les Abdesslem du Fibor et qui leur vouait quand même un grand respect ainsi qu’aux Ouled Bachagha, leurs alliés ; malgré leur guerre de cousinage avec son père ; était un type reconnaissant et pacifiste et un homme gentil , silencieux et humble de nature . Il n’avait pas la superbe de son père, ni sa redoutable querelle et son entêté orgueil de vieux mâle paresseux et de poète inspiré.

Aussi cherchait-il, subrepticement, dans l’amitié sincère et respectueuse qu’il vouait à Ammi Messaoud Ben Abdesslem, un gars de son âge et de son caractère, un certain dédouanement, pour que les liens de cousinage des Mokrani de Bordj ne soient pas brisés à jamais. Mon père disait ceci comme pour se justifier : « Il faut bien que nous enterrions les uns les autres ».
Je ne sais pas dans quelle mesure, dans quels états de la conscience et de sentiments avaient vécu Idir, Mouloud, Noureddine et les autres fils de commerçants établis autour du Souk de Bordj, ces années là .Mais sûrement, qu’il avaient partagé avec moi les mêmes lieux, les mêmes espaces, les mêmes rues ; qu’ils avaient vu les mêmes visages, les mêmes silhouettes, non loin des échoppes et des boutiques de leurs pères. Ils avaient fréquenté les mêmes cafés. Ils avaient assisté aux mêmes spectacles des « Meddahs » et des trouvères du temps perdu …

Et nous partîmes au Lycée. Et ce n’est qu’à mon heureux passage en seconde, comme interne dans le lycée Kerouani de Setif, que mon père a cessé de m’habiller chez Ammi Seghir Ouchen, le père d’Idir.

C’est alors que mon grand frère avait pris les choses en main. Et débonnaire, il a dit stop à la candeur économe de mon père qui ne savait même pas quoi être interne dans un lycée, ni comment un garçon du 20 ème siècle pouvait aller grandir et s’habiller en fréquentant Julien Sorel et Mathilde de la Mole. Peut être que mon pauvre père, ne me voyait-il toujours que comme son petit gamin ; qu’il faudrait prendre par la main pour lui acheter ses petits pantalons et ses petites espadrilles chez son ami Seghir.

Mon grand frère qui était devenu vraiment grand en 70, avait vu heureusement les choses tout en grandeur pour son petit frère qui venait de décrocher son billet pour l’Albertini. Aussi, il n’a pas lésiné sur les maigres moyens de la maison.

Un après-midi, on étaient passés prés de la boutique de Ammi Seghir Ouchen, sans y rentrer. Pour mon trousseau d’interne, me voici comme un jeune prince qu’on aller habiller dans l’immense et luxueux magasin de chez Ouarkoub.

Nous y avions passé tout l’après-midi, mon frère et moi. Et je le chérirai la vie entière, pour ce qu’il avait dépensé comme un Agha Khan ou un Duc florentin, me payant une facture royale sur les meilleures marques de costumes , de draps, de chemises , de sous-vêtements en coton , de mouchoirs , de chaussettes , de pantalons tergal …Et il doublait la quantité en doublant la mise , survolant les tarifs et recherchant la qualité de mes souliers , de mes baskets, de mes manteaux de mes cravates , de mes pulls, de mes blousons et surtout de ces blazers bleus ou noirs à écussons qui allaient très bien à ma coupe brosse de jeune élève d’Eton ou de King’s College .

Tout cet accoutrement du jeune lycéen a coûté une fortune au patrimoine familial. Jamais, c’est sûr, le magasin Ouarkoub n’avait vendu en un après-midi une si prodigieuse quantité de vêtements. Mon grand frère m’avait habillé avec une rage et un orgueil ancestral comme s’il avait voulu se venger de tous les maigres habits que nous portions jusque là.

Deux ou trois énormes cartons furent aussitôt transportés en « Ambretta » jusqu’à la maison et ma grande sœur passa tout l’été à broder en fils rouges, mon numéro d’interne « 362 » sur le revers de mes fabuleux effets.

Dés les premiers jours du lycée, le décor fut planté .Passée la seconde à se rechercher de lectures en musiques douces ; la suite eut été de se retrouver dans une espèce de quête vorace de la vraie vie que nous ne voyions guère aux alentours. Idir développait déjà une sorte d’Œdipe contre son jeune père et voulait réagir, tantôt par un romantisme secret, tantôt par un humour grinçant ou une violence sourde à sa vie de jeunesse. Moi j’étais plus calme et plus raisonnable. J’adorais mon vieux père et ne me laissais pas obscurcir la vision par les impulsions dévorantes. J’ai appris très tôt à discipliner mes rêves et à laisser une distance entre les choses et mon idéal que je savais impossible.
Avant de parler de son sens de l’humour, peut-être dois-je décrire le côté littéraire d’Idir durant ces années d’apprentissage et son foutu caractère. Un tempérament qui parfois vous éblouit, et parfois vous exaspère .Comment raconter ce grand gaillard, fait d’un seul bloc et qui avait une âme trempée et un caractère entier qui peut le mener à des actions aussi extrêmes que rosser un pion, pleurer devant une fleur, croire un chanteur, inventer une douleur et en faire son aventure, signer ses actes sans revenir en arrière …

D’un point de vue strictement littéraire, j’ai cherché son modèle et je l’ai trouvé depuis toujours. Pour en saisir l’aspect et la profondeur, faut-il que je le dise, Idir Ouchen était sa propre horde, une sorte de rescapé des temps les plus lointains de Numidie et qui est venu comme un resquilleur, fortuitement dans le 20ème siècle et dans notre lycée. Il ne peut en tout cas s’extraire du souvenir de Bordj et des années 70. Puis il est reparti je ne sais où, là où il doit être en ce moment, dans quelque « taverne de l’Irlandais » en compagnie de ces personnages fabuleux de romans qui m’étaient intimes et de ces nombreux films que nous avions vus ensemble. Je me souviens que nous avions ri de la mièvrerie de « Mourir d’aimer » et d’Annie Giradot. Par contre , « Luke la main froide » nous vraiment éblouis .

J’ai toujours pensé qu’Idir était lui-même un personnage de romans. A première vue, il ne pouvait que ressembler à ce personnage libyque et hérétique de Mathô ; admirablement inventé par Gustave Flaubert dans le roman de « Salambô » et qui défia les Dieux et les Suffètes de Carthage en subtilisant le Zaimph de leur déesse Tanit ; pour mourir ensuite captif avec ce qui resta de son amour sacrilège de leur belle princesse brune, aux jambes galbées, aux chevilles tatouées, sentant les ambres, les baumes et les hennés.
Sortant du procès qu’on lui fit en France, à cause de sa « Madame Bovary », Flaubert, à cours de palliatifs, entreprit un voyage d’Orient qui le mena en Algérie et en Tunisie, pour écrire cet étrange et appétissant roman qu’il publia en 1862 et auquel il consacra six ans de sa vie normande.

Au cours de ses pérégrinations, il a dû chercher son modèle dans les contours exotiques de ces jeunes filles arabes véloces, aux yeux de gazelles, propices à l’incarnation de la princesse Salambô, dont il fit le pendant charnel de la déesse phénicienne Tanit et de ses mystères incongrus.

A la gloire de cette déesse d’humidité, aux douze seins de cristal bleu, à l’omniféconde divinité de Byrsa et cruelle Cybèle, montée sur son char et écrasant de son poids et de sa prestance les monstres terribles de son obscure théogonie ; Flaubert emporté par son imagination, assiégée par les songes, écrivit : « Que tu tournes légèrement soutenue par l’éther impalpable ! Il se polit autour de toi, et c’est le mouvement de ton agitation qui distribue les vents et les rosées fécondes. Selon que tu croîs ou décroîs, s’allongent ou se rapetissent les yeux des chats et les taches des panthères. Les épouses hurlent ton nom dans la douleur des enfantements ! Tu gonfles le coquillage ! Tu fais bouillonner les vins ! Tu putréfies les cadavres ! Tu formes les perles au fond de la mer ! Et tous les germes Ô Déesse ! Fermentent dans les obscures profondeurs de ton humidité. Quand tu parais, il s’épand une quiétude sur la terre ; les fleurs se forment, les flots s’apaisent, les hommes fatigués s’étendent la poitrine vers toi, et le monde avec ses océans et ses montagnes, comme un miroir, se regarde dans ta figure. Tu es blanche, douce, lumineuse, immaculée, auxiliatrice, purifiante, sereine. »

De l’éminente syntaxe dans la langue française, aux sources mirifiques du paganisme sémite. Si c’est pour écrire, autant écrire comme le faisait Flaubert, sinon périr clerc ou se faire joaillier.

Idir convenait donc d’être Mathô ! Mathô le rebelle, Mathô le numide, Mathô le voleur de Zaimph, le voile sacré de Tanit. Mathô l’ennemi de Carthage, qui dévoila sa déesse et la dévoila toute entière.

Ce grand enfant lucide jusqu’au parfait cynisme, tout comme d’ailleurs un autre de nos amis : Omar Belghazi. D’une vérité et d’un tranchant redoutable ; il était souvent d’une sensibilité , d’une générosité à vous fondre le cœur .Idir plus que tous les autres, aimait la musique , adorait les musiciens et était connaisseur en musiques .

Mais parfois quand il est poussé à bout, il était capable des ces colères ravageuses ou bien encore certaines fois, un brin de folie lui traversait la tête et pour le beau geste alors, il était capable du pire.

Un jour , nous n’étions que des lycéens d’à peine 16-17 ans , je ne sais ce qu’il l’avait pris , il s’est mis dans la tête de se mesurer à « Latamene » , la terreur des bagarreurs de Bordj à cette époque .

Pourquoi ? Comme ça, juste pour le geste gratuit et suicidaire de commettre un acte de bravoure. Juste pour se mesurer à cet ouragan des bagarres, à ce colosse des tavernes, à ce massacreur de garçons. Juste pour la beauté du geste et la vérité de l’acte et sa signature.

Idir ne mesure les choses qu’à sa propre aune. Puisqu’il était établi que « Latamene » fut le plus fort, Idir devrait se mesurer à lui, quitte à recevoir une raclée. « Latamene » lui, qui vivait dans son milieu, ne savait même pas l’existence d’Idir, ni comment il était fait.

Le soir de ce samedi, après notre retour du week-end, il m’appela et insista pour que je sois son témoin de la bataille qu’il avait décidé d’engager contre « Latamene », prés des bars louches de Bordj, là où il devait aller le provoquer.
A son allure et à son mauvais regard et le connaissant très bien, j’ai bien vu qu’Idir était sérieux et allait se foutre dans la gueule du loup .C’était tout compte fait, sa fascination de la violence qui avait pris le dessus.

Comment arrêter ce massacre ? En chemin je me mis à le supplier de n’en rien faire et de revenir chez lui. Je me pliais en quatre pour le dissuader d’avancer vers une mort certaine.

Je savais que « Latamene », un géant aux poings d’acier et un ex commando, était plus que redoutable si on le provoquait .C’est sûr qu’il aurait déclenché les enfers et aurait fait du pâté de ce lycéen qui viendrait tester sa chance. La règle des bagarreurs se jouait à la réputation et « Latamene » ne serait pas prêt de compromettre la sienne.

Bien qu’il m’eût promis de renoncer à son idée, entre temps nous nous sommes quittés et je suis rentré chez moi.

Idir est allé quand même tout seul le soir attendre « Latamene », dans une rue borgne du centre ville ; pour lui jeter le gant devant une foule d’ivrognes apeurés. Heureusement que dans une étincelle de sagesse, Goliath, le sourire aux lèvres, avait refusé le duel et l’avait éconduit.

Et c’est alors qu’Idir Ouchen avait rossé un pion du lycée Kerouani, en terminales. J’y étais et le souvenir de la scène est toujours là devant mes yeux. . C’était un après-midi grisâtre d’hiver sous le préau de la cour Nord, à la récréation de 15h, juste avant le goûter. Je revois aussi la gueule du mec en bouillie après le coup de poing d’Idir .Un direct au nez et le pion était sur le tapis.
Idir préparait son bac TE, en commettant cet acte sacrilège dans
un établissement à la réputation honorable, sous la sévère discipline de Mr Lakhel le Proviseur. Une semaine plus tard, Idir me rapporta dans ses moindres détails, les séances de la commission de discipline où on l’avait traduit. De tous les débats, Idir fut surpris et impressionné par l’attitude digne de son père qu’on avait fait venir de Bordj. Idir me raconta que Ammi Seghir n’avait pas prononcé un mot lamentable pour défendre son fils. Il a suivi toutes les minutes du procés, silencieux, la tête haute, le visage fermé. Quand on l’invita à prendre la parole, il s’est contenté d’une seule phrase : « prenez la décision juste qui vous convienne » et il est sorti.

La décision fut prise à l’unanimité. Idir fut définitivement exclu de l’Internat du Lycée Kerouani .On était à six mois du Bac. Quelques jours plus tard Ammi Seghir Ouchen loua une chambre au mois pour son fils, dans un hôtel du centre ville.

Bien avant ce petit drame scolaire, vers 71 ou 7 2, on n’avait pas encore la télé et les matches en direct de Leeds, de l’inter de Milan et de l’Ajax Amsterdam que l’on nous laissait voir, les soirs au lycée, étaient vraiment de beaux spectacles de la TV.

Idir qui me harcelait malicieusement pour y renoncer m’emmerdait parfois un peu trop, en me suggérant avec perfidie la nullité de ce sport. Je le laissais planté là, avec sa tignasse, devant la porte de la Grande Etude, à compter les étoiles où à se morfondre comme le faisaient les amoureux des collégiennes.

Tandis qu’il n’était pas du tout un fan des matchs de foot ; moi j’étais à l’opposé un mordu de ballon rond, sans être un vrai joueur .Aussi, pour le spectacle, je ne manquerais pour rien au monde les belles parties de Coupe d’Europe avec les Skoblar, les Cruyff, les Mazzola, les Lee et les Neeskens.
Dans ma classe de 1ère M2, entre temps, je négociais déjà pour les vacances, avec mon ami Abdenacer Zerroug, les matchs amicaux entre l’Ajax de Bordj et une sélection du Faubourg des Jardins.

C’est à cette époque précise qu’était née la légende de l’Ajax de Bordj. Ce fut simplement une très belle équipe de quartier crée sous la férule des frères Zerroug au Fibor avec quelques éléments du Faubourg de la Gare triés sur le volet et qui avait regroupé des joueurs talentueux comme Kemal Boussouar , Nacer Rebouh , Abdelkader Abdesslem , Djamel Khelif , Mourad Banou , Maiza , Radjouh ,Noureddine et d’autres que j’ai dû oublier …

Cette équipe de copains, n’avait pas usurpé le nom d’Ajax, puisqu’elle avait apporté une certaine fraîcheur et une certaine intelligence dans le jeu qui rompait avec celui plus direct et monotone des autres équipes de quartier de Bordj, traditionnellement attachées aux performances du dribble individuel et à l’engagement physique.

Elégance et efficacité de la belle passe, marquage tactique, course sans ballon, virtuosité collective … Autant de qualités et de techniques nouvelles, avec lesquelles Abdenacer Zerroug et ses coéquipiers voulaient imprégner leurs matches, en pratiquant à petite échelle les recettes du « Foot ball Total », inspiré à grande échelle par l’Ajax Amsterdam et inventé par son entraîneur roumain Stephan Kovacs.

L’Ajax de Bordj a eut tellement de succès parmi les garçons et surtout sentant son audience probable parmi les belles collégiennes, elle est devenue l’équipe à abattre, dans les cercles des juniors du CABBA et des vedettes des équipes de quartiers.

Aussi, en guise de préparation aux tournois d’été, j’en ai parlé à mon ami Kemal Righi d’organiser une ou deux rencontres amicales avec l’Ajax , lui laissant le temps de rassembler une sélection des meilleurs joueurs du « Koucha » Nord . J’ai promis à Kemal de m’arranger avec Abdenacer Zerroug pour les prevoir sur le calendrier chargé de sa prestigieuse formation.

Bien de matchs amicaux et de bonne camaraderie avaient été effectivement organisés grâce à mon soin diplomatique et grâce à la bonne volonté de Kemal et de Abdenacer. Et même si l’équipe du Faubourg des Jardins était à chaque fois battue par l’Ajax , Kemal a pu former un groupe valable de joueurs du quartier , avec les Dahmane et Noureddine Belarbi , Baata Rezig, Abdelhafidh Touahri , Bouzid Bilta , Mustapha Smati et autres Khalouli et Abdelmajid Rahmani des Hadj Mhamed . De toute l’euphorie sportive des tournois de quartiers à Bordj en 72, bien des talents ont été hissés sur le podium du foot ball local. De ces tournois , la ville de Bordj aurait connu de grandes vedettes et de grandes individualités , hélas perdues pour la compétition , je citerai « Zozo » Zetchi , Kemal Boussouar , « Ghanou » Benhalla , Kaddour Boussena , Fethnour Braham Chaouch …Et notamment , le beau , l’élégant, le superbe Abdelouahab Hamimid , autrement dit le George Best de ces tournois , qui avait battu en finale avec son équipe du Djebbess la redoutable équipe du « Benfica » de Hassan Belayadi .

Durant ces entrefaites, Idir Ouchen, égal à lui-même se fichait comme de nos derniers « Clarks » de toute cette agitation footballistique de l’Ajax, du Benfica ou encore de ces parties féroces qui se jouaient enter midi et 13h dans la Cour Sud du lycée, entre les équipes de pions et opposant à mort, le clan de Allaoua Djarboua et celui de Abdelhafidh Zouaoui.

Et c’est déjà bien avant son exclusion de l’internat en classe de terminales, qu’il avait rejoint le « club des amoureux de Bordj », en se mettant à mijoter dans sa tête, cette sombre et picaresque histoire d’amour dont il est sorti finalement ulcéré.

Toutes les moqueries grinçantes et hilares qu’il commettait au détriment des anciennes victimes de l’amour collégien, avec ma complicité ou avec celle de Rachid Boudchicha, un autre braconnier redoutable de l’humour caustique, se sont retournées contre lui.

Je ne sais pas comment ni pourquoi, tout à coup Idir s’est épris d’une espèce de Kylie Minogue avant l’heure et s’est voué corps et âme à son adoration maladive sur les airs de Roger Daltrey et de Richard Anthony . Les voies du premier amour et des coups de foudre étant impénétrables, je ne saurais raconter une si ébréchée histoire sans faire appel aux Djinns et aux fantômes réunis.

En fait, il faudrait être un shaman Bambara ou un délinquant littéraire pour se risquer à trouver les moyens d’un récit sur une sorte d’histoire d’amour faite de silences, de vides et de coups de gueule sous un soleil sans pitié.

Sachant que la littérature romantique était née dans les espaces spacieux du salon européen, où la mixité des mœurs et l’expansion sociale de la bourgeoisie étaient propices aux dévoilements des sentiments amoureux et à leur infinies modulations dans le récit.

Encore que, tout comme, les riches demeures et les douillettes Isbas de la Russie Aristocratique ou Nihiliste, offraient elles aussi des terrains et des chances aux amours violents des enfants de Boyards ou de la vieille noblesse Slave, afin de fleurir dans les romans fleuves de Pouchkine et de notre frère Fédor.

Et même que les grands thèmes de l’Amour Courtois, issus des campements bédouins, dans la tradition hiératique arabe des époques antéislamiques ; trouvaient aux aussi un cadre joyeux à la poésie lyrique des jeunes cavaliers épris de leurs cousines et de leur poèmes, au sein de leurs tribus heureuses et belliqueuses.

Mais chez nous, qu’avions-nous à raconter de ces amourettes à béquilles, ulcéreuses, lamentables et gauches, toutes vouées aux œillades des ruelles et à l’érosion des esprits, dans ces villes et ces villages de maquignonnage, aliénées par les siècles et condamnée à la schizophrénie de l’urbanisme.

Réflexion faite, il faut pourtant se souvenir sans coup férir et comme toutes les formes littéraires, la mémoire de l’auto fiction pourrait se charger de trouver l’authenticité narrative de ses personnages et de ces situations. D’Idir Ouchen, et à l’insu de notre amitié renforcée par toutes ces nombreuses années ; j’ai toujours souhaité en faire un personnage de notre roman commun. Tout comme d’ailleurs d’autres garçons dont la personnalité et le vécu seraient bien des motifs à des entreprises littéraires. Je pense à Rachid Boudchicha , Omar Hamitouche , Kemal Righi , Khaled Traikia, Salah Layachi , Omar Belghazi , Farid Righi , Mohamed , Zoheir , Bachir ,Halim , Fateh…La Barnadje et d’autres encore … Tous des personnages de romans parce qu’il y a quelque chose dans leur être et dans leur souvenir qui fait partie de l’universalité de l’existence .

Laid Mokrani

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