Mes quatre jours à Bordj-Bou-Arréridj

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Notre ami Claude Vinci, chanteur-déserteur, est revenu à BBA (Bordj-Bou-Arreridj) d’où il a tiré sa révérence en catimini à l’armée française d’occupation en Algérie. Il n’y était jamais retourné. Le 1er Novembre dernier, il était l’invité de la wilaya. Il raconte son retour…

Si j’avais oublié qu’en octobre 1980, l’Organisation nationale des anciens moudjahidine algériens m’avait décerné le titre de « Moudjahid d’honneur » — ce qui est impossible à oublier car j’en suis trop fier, — l’invitation du wali de Bordj- Bou-Arréridj — BBA (région où j’étais stationné comme rappelé en 1956) pour la fête nationale du 1er Novembre 2008 et surtout la réception qui m’a été réservée me l’aurait rappelé, sans l’ombre d’un doute, ainsi que le visa « de courtoisie » qui m’est maintenant accordé par le consul d’Algérie à Paris.

Le jeudi 30 octobre dernier donc, vers 20 heures, j’arrive à l’aéroport de Sétif. Déjà, tous les contrôles habituels de gendarmerie et de douane me sont évités sur la seule présentation de mon passeport. Au bout d’un moment, dans la foule de ceux qui attendent les passagers, j’aperçois un gendarme qui a l’air, lui aussi, d’attendre quelqu’un mais qui est très hésitant. Il s’approche très lentement de moi. Il me regarde dans les yeux. Je ne baisse pas les miens. Il est devant moi et me demande : « Seriez-vous Monsieur Claude ? » Je confirme cette restriction de mon nom. Il est tout heureux d’avoir trouvé et m’embrasse, en frères, la main sur le cœur. Il m’accompagne, jusqu’à trois hommes dont le neurochirurgien Mouloud qui m’avait téléphoné plusieurs fois comme ami intime de Menad M’barek, le jeune cinéaste algérien qui a réalisé « Mon » film au « Non » de Vinci, s’inspirant de mon récit « Les Portes de Fer » et complément direct de ma biographie (jusqu’aux jeux de mots des titres) : « Vinci soit-il », écrite par Marie-Joëlle Rupp, ces deux livres édités par « Le Temps des Cerises ».

Avec une voiture de gendarmerie devant nous et une voiture de police derrière, gyrophares et sirènes fonctionnant, en une demi-heure, nous faisons les soixante kilomètres de Sétif à la résidence de la wilaya de Bordj-Bou-Arréridj où l’accueil de deux jeunes gens est tout aussi chaleureux. L’un d’eux me conduit à ma chambre qui, me dit-il, est la chambre réservée aux grandes personnalités invitées par le wali.

En effet, chambre immense avec un coin salon, beaucoup de dorures et deux drapeaux algériens de chaque côté de la tête du lit, l’étoile rouge tournée vers le traversin et les oreillers. Savaient-ils donc que l’étoile rouge est mon symbole depuis 1944 ? Tous les FTP de ma compagnie berrichonne la portaient sur le revers de la poche gauche de leurs blousons.

Quant à la salle de bains, immense elle aussi, avec, s’il vous plaît, un jacuzzi. Que peut-il y avoir dans le frigidaire ? J’ouvre. En tout et pour tout, une bouteille d’eau minérale ! Première surprise ! Dans ce pays qui produit tant de bons vins blancs et rouges. Premier repas du soir dans la salle à manger de la résidence, avec les trois qui m’ont reçu à Sétif : une bonne soupe qui vous cale bien l’estomac accompagnée de petits légumes froids à la macédoine. Puis un bon petit couscous. Mais, à boire, de l’eau, du Coca-Cola et des jus de fruits. Je n’ose pas parler du vin, qui va si bien avec le couscous.

Et nous discutons de tout et de rien, pas même du programme qui m’attend (ça doit rester une surprise, me dit Mouloud) sinon que le rendez-vous est à 9 heures le lendemain matin.

A deux heures, tous au lit. Vendredi 31 octobre : à huit heures, réveil par le garçon qui nous a servi à table hier soir. J’aurais bien dormi quelques heures de plus entre mes drapeaux.

Plateau avec un très bon café (on dit cahoua, je crois) et d’énormes croissants que je maquille d’un très fin et très sucré miel. A neuf heures, je descends et je retrouve enfin « mon » Menad qui me présente le chef de cabinet du wali qui m’avait longuement parlé au téléphone, la veille de mon départ, sur mes opinions politiques, sur les amis algériens que je fréquentais encore en France. Discussion un peu bizarre, comme celle de Renseignements généraux. Je lui dis que le consulat de Paris m’a délivré un visa « de courtoisie » et ça semble le rassurer. Par contre, face à moi, ce matin, il me paraît heureux de me rencontrer et nous nous e m b r a s s o n s chaleureusement, la main sur le cœur, comme toujours. Et puis, départ à plusieurs voitures encadrées bien sûr par des voitures de police et de gendarmerie, gyrophares et sirènes fonctionnant.

Je ne reconnais rien de Bordj- Bou-Arréridj que j’ai pourtant beaucoup fréquenté en 1956 : beaucoup de bâtiments et de magasins neufs, plein de barres d’habitations qui n’existaient pas. Nous atteignons la campagne par des routes bien entretenues qui tournicotent beaucoup pour arriver à un village, reconstruit me dit-on, mais c’est l’un des douars du massacre du 8 août 1956.

Le Conseil municipal et le maire nous — me — reçoivent très chaleureusement. Embrassades, photos, enfants qui se bousculent pour « me » voir. Je ne reconnais pas le paysage. Heureusement, un homme d’une soixantaine d’années m’est présenté comme étant un survivant du 8 août 1956. Il avait huit ans et avait pu se cacher des paras et des légionnaires. Son père était au maquis et, de sa cachette, il a vu sa mère et ses deux sœurs tuées et brûlées au lance-flammes. Il nous raconte tout, en précisant les lieux, ce qui me permet de les retrouver dans ma mémoire. Que ça peut être émouvant et je pleure à grosses larmes en demandant pardon, moi qui, bien que moudjahid, représente la France.

Déjeuner populaire dans une salle de la mairie : grande assiette de soupe encore, puis encore un couscous, enfin des pommes et des poires cultivées dans la région. Mais toujours eau minérale, Coca- Cola, jus de fruits et café.

Vers 17 heures, retour à la résidence de Bordj. Dans le premier salon d’attente, on me présente le wali, accompagné de personnalités de Bordj, tous en uniformes de leur fonction. Embrassades très chaleureuses, flashes de photos de partout dans le salon où il fait déjà nuit. Nous buvons, nous trinquons avec café, thé, eau minérale, Coca- Cola, jus de fruits. Et je deviens vraiment l’invité d’honneur du wali. Dès que je m’écarte trop de lui, deux soldats me rapprochent. A 20 heures, direction « la Maison de la culture » où va être projeté le film de Menad, au « Non » de Vinci.

Dans le défilé de voitures, je suis bien sûr dans celle du wali, derrière avec lui, tous les deux seuls, un garde du corps à côté du chauffeur.

A la Maison de la culture, plus une seule place. Au premier rang, d’énormes fauteuils. Avec le wali, nous occupons les deux du centre, côte à côte. Menad et Mouloud ne sont pas très loin. Juste derrière nous, une rangée complète d’anciens moujahidine.

Le film fait un triomphe, tout le public debout applaudissant pendant dix bonnes minutes. Il était prévu un débat qui n’arrive pas à démarrer. Alors, je me lance. Puisque dans le film, il y a ma chanson « Celle que je n’aurais pas voulu faire », je vais chanter à capela la deuxième sur la guerre d’Algérie et la torture « Près d’Amoucha ». Je m’avance vers mon fauteuil pour boire un peu d’eau avant de chanter. Je me prends les pieds dans les fils du micro et je m’étale de tout mon long.

Heureusement, j’ai fait du judo et j’ai appris à tomber. Mais les deux soldats, mes gardes, sont déjà près de moi pour m’aider.

Je chante. Je sens dans le public beaucoup d’émotion et ça se termine comme pour le film, tout le monde debout. Mes deux gardes me pressent derrière le wali. Nous remontons dans sa voiture. Nous allons au musée des Martyrs et des Anciens Moudjahidine où l’on m’apprend que ma lettre de nomination de moudjahid d’honneur va être mise sous verre dans ce musée.

Quel honneur ! Que d’honneur ! J’en suis vraiment gêné. Du musée, nous partons vite au monument aux Morts, un immense 7 (pourquoi ? je ne sais pas et je n’ai pas pu savoir) sur lequel clignotent les chiffres 1-11 (là, je comprends = 1er Novembre… dont le premier fut en 1954).

Mes deux gardes me placent à nouveau près du wali. A minuit pile (du 31 octobre mais à 0 heure du 1er Novembre) une chorale de jeunes entame l’hymne national algérien. Tout le monde le chante. Moi, je ne peux que chanter la musique et le refrain : Fachhadou ! Fachhadou ! … Témoignez ! C’est que, en juin 1960, pour la Fédération de France du FLN, je suis allé chercher en voiture, à Milan, 3 000 exemplaires du 30 cm « Canti della Rivoluzione Algerina » dont le premier titre « Inno della Resistenza » est devenu l’hymne national.

En une semaine, nous avons distribué ces 3 000 disques à tous les responsables de secteur du FLN de la région parisienne. Le wali, de sa main gauche, me prend la main droite et nous allons, ensemble, déposer une gerbe de fleurs au pied du monument. Revenus à notre place, quelqu’un que je ne vois pas entame une prière. Tout le monde, les deux mains rapprochées du visage, reprend la prière avec ce quelqu’un. Moi, le mécréant, je me recule, les deux mains dans les poches de ma veste. Mes deux gardes essaient de me remettre à ma place près du wali mais je refuse catégoriquement. Il me semblait qu’au Congrès de la Soummam, en août 56, le FLN avait décrété : « création de la République algérienne démocratique, populaire, socialiste et… et… laïque ».

Aussi, pour moi, cette prière me semble malvenue, même si je respecte les croyances. De la même façon, pour un mariage, un enterrement, un baptême, une communion dits catholiques, je n’entre pas dans l’église. Je préfère aller boire un petit verre de vin blanc ou rouge, dans le café d’en face.

Et ce 31 octobre - 1er Novembre se termine par le retour en convoi à la résidence de la wilaya. Petit souper jusqu’à trois heures du 1er Novembre. Et vite au lit, entre mes drapeaux, totalement crevé mais heureux, heureux de toute la chaleur que j’ai rencontrée toute cette journée.

Samedi 1er Novembre : réveil à 7 heures. Attention, c’est le grand jour.

Quelles surprises Mouloud et Menad ont bien pu me réserver ? A 8 heures, départ du convoi de voitures. Je suis bien sûr à côté du wali, dans la sienne. Nous traversons Bordj au milieu des milliers de gens sur les trottoirs agitant des drapeaux algériens de toutes les tailles. Il fait enfin très beau, comme en 56. La voiture s’arrête difficilement, tant il y a de monde, à l’entrée du cimetière. Le wali a su que j’avais une hernie discale et il me demande de l’attendre dans la voiture car la cérémonie a lieu assez loin de l’entrée et ils y vont à pied.

Pour moi, c’est alors une séance d’autographes. Tout le monde en veut. Tout le monde veut être photographié avec moi. C’est fou. A part à Cuba avec Castro, je n’ai jamais connu un tel délire. Ça me fait très plaisir d’associer l’Algérie à Cuba, même si, apparemment, il y a de grandes différences. On me demande de donner le départ d’un marathon de jeunes qui doit traverser toute la ville. C’est au milieu de cris de joie et même de « youyous » des filles que je coupe le ruban qui libère tous ces jeunes. Et puis, encore en convoi, on retourne au monument aux Morts. Même cérémonial qu’à minuit, jusqu’à la prière pour laquelle je me recule les mains dans les poches de ma veste. Mes deux gardes ont compris. Ils n’essaient même plus de me remettre dans le rang. Et retour à la résidence pour une grande réception dans le grand salon. Le wali me présente. On l’a bien renseigné ou alors il a lu mes livres et écouté mes disques. Et j’ai droit aux cadeaux : un immense burnous en peau de chameau, brodé et un tableau en aluminium travaillé représentant en relief un quartier de BBA.

Que vais-je pouvoir dire pour remercier à la hauteur de tout ce que je vis depuis trois jours, de toute cette chaleur ressentie à chaque instant ? Allez ! J’y vais : deux des quelques mots d’arabe que je connais. Fachhadou (Témoignez !) et choukran (merci), répétés plusieurs fois, cela fait rire tout le monde. Tant mieux. C’était le but recherché après l’émotion de la chanson « Près d’Amoucha » d’hier soir. Et puis, c’est le grand déjeuner officiel de la Fête nationale. On m’installe entre le wali à ma droite et le chef de cabinet à ma gauche. Menad et Mouloud sont à la droite du wali. Après les entrées et la soupe habituelles, couscous, il va de soi, avec comme viande un gros et beau jarret de mouton. C’est le wali en personne qui me sert. Je ne veux pas parler des boissons. C’est comme d’habitude, sans… J’ai très envie d’en parler, pourtant, au moins au chef de cabinet mais je n’ose pas. Il est évident que la religion reprend le dessus. Ces repas sans vin et l’hymne national suivi d’une prière… Après ce repas, départ à nouveau du convoi de voitures et nous prenons très vite la route de M’sila.

Alors là, je sais où nous allons. Au barrage du Ksob, où nous étions cantonnés en 1956, dans les baraques des ouvriers qui avaient construit le barrage. La route est belle, ce qui n’était pas le cas en 1956. Je reconnais vaguement le paysage. Quant au barrage où nous arrivons, je ne reconnais absolument pas. On m’explique qu’il a été élargi et rehaussé et que le lac retenu a au moins quadruplé. Quant aux baraques, elles ont été démolies et remplacées par des bâtiments en dur. Malgré tout, les photographes de presse me harcèlent devant ce qui n’est pas « mon » barrage. Il est assez tard quand nous rentrons à la résidence. Dîner rapide avec… couscous et sans… Et au lit.

C’est ma dernière nuit. Dimanche 2 novembre : je suis à l’accueil à 9h30, comme prévu. Le wali, son chef de cabinet et Mouloud m’attendent déjà. Menad est reparti à Tizi-Ouzou. Et ce sont les « au revoir ». Je suis très triste mais tout a une fin. Avion à Sétif à 12h30. Plateau repas pour lequel je demande deux petites bouteilles de… Bordeaux, servies par une très belle hôtesse de l’air. Quelque chose me tracasse tout de même dont je n’ai parlé à personne.

Pendant ces quatre jours, je n’ai rencontré qu’une seule femme, une journaliste de la Télévision nationale qui m’a interviewé à deux reprises.

Sinon, pas une seule femme, même pas aperçue. Pourtant, BBA avait 1500 à 2000 habitants en 1956 et en a aujourd’hui 780 000, oui 780 000. Sétif avait 10 000 habitants en 1956 et en a aujourd’hui 600 000. Il doit donc bien y avoir des femmes. Et les moudjahidate, les Djamila Boupacha, les Djamila Bouhired… Je me suis battu avec le peuple algérien pour l’indépendance de l’Algérie. Elle est indépendante et tous ces problèmes regardent avant tout les Algériens.

Et choukran l’Algérie pour ces quatre jours.

Claude Vinci, Le Soir d’Algérie

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria