" La femme aux chevilles tatouées" Extraits

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Extrait 1 :

Mohand, éperdu d’amour, ne pouvait se persuader que la femme tatouée était morte. Le fait seulement de douter de son existence le perturbait. Il réalisait dans ses instants de lucidité qu’il aimait un fantôme et sa tête se mettait à bouillonner d’idées déroutantes. Parce qu’il était illettré et par conséquent dépourvu de toute culture, la parapsychologie le dépassait et le mettait mal à l’aise. Rêveur et un peu artiste, le flûtiste, s’était toujours créé un monde imaginaire, univers parallèle en adéquation totale avec sa représentation naïve de l’existence. Il s’y réfugiait nonchalamment, et n’en émergeait que par intermittence.

Evoluant dans un quotidien fort simple et d’une atroce platitude, il avait façonné son mental selon son champ étroit d’action et de découverte. Il ne s’imaginait même pas qu’on puisse être autrement. Il avait une vision du monde très réductrice qui lui dévoilait l’existence sous le prisme de l’innocence et de la puérilité. Ce jeune rêveur ne se sentait en sécurité que dans sa bulle. Incrédule ou candide de nature, il se demandait comment les élans ardents d’amour pouvaient être des fantasmes. Pour lui, il était plus simple de se dire que sa femme tatouée était réelle et ne se dévoilait qu’à lui.

Extrait 2 :

A l’aide d’un objet fin ressemblant à un canif, la muette grava de délicats dessins. Des figures géométriques liées les unes aux autres par des coudés plus profonds rehaussaient la création. Les lignes s’enchevêtraient et engendraient des motifs berbères d’une délicatesse inouïe. La sculpture de l’objet lui prit quelques jours. Elle s’abandonnait à la quête de la beauté grandissime dans sa conception de sa poterie qui était une déclaration d’amour. Ses sentiments si forts, qu’il lui manquait de dire à Mohand, se voulaient calligraphiés sur sa jarre qu’elle reprenait sans cesse. Les mots tendres, bannis de son couple parce qu’elle était privée de l’usage de la parole, se laissaient glisser dans les formes voluptueuses au galbe sensuel, aux lignes entrecroisées sans jamais se détacher, et allaient épouser somptueusement la paroi polie. La finesse des motifs tracés, en arabesques perdues dans une circonvolution stylisée de formes arrondies symbolisait, sans ambiguïté, son amour vécu dans la tourmente. Les tons, tantôt vifs et chauds, tantôt tristes et sans éclat rappelaient ses joies et ses peines dans une union vouée aux extrêmes. Les anneaux, ciselés avec précision, étaient le joug de sa passion, porté sciemment par dévotion.

Rabéa Douibi " La femme aux chevilles tatouées" éd. Alpha 2008

Rabéa Douibi

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria