Entretien avec Mme Mélica Ouennoughi

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Question BBA :Bonjour Mme Melica Ouennoughi, Je vous remercie de bien vouloir répondre à mes questions. Avant tout, présentez vous à nos lecteurs pour commencer.

Réponse M. O. Après avoir suivi des études d’ethnologie en sciences des religions à l’Université de Jussieu, licence et maîtrise, et fait des recherches en Inde du Nord, entre le Népal et le Tibet pour l’étude des villages himalayens, j’ai poursuivi mon cursus d’anthropologie historique. J’ai commencé mes enquêtes de terrain en 1998 en vue d’obtenir un D.E.A. Le sujet de ma thèse de doctorat portait sur l’histoire de vie des déportés maghrébins en Nouvelle-Calédonie, à forte majorité algérienne, suite aux insurrections coloniales répressives en Algérie.

De retour sur Paris, j’ai aussitôt proposé mon sujet de doctorat à mon directeur de thèse Pierre-Philippe Rey qui l’a d’abord refusé, me disant que ce n’était pas un sujet portant sur son laboratoire d’Anthropologie Historique du Maghreb et l’Afrique de l’Ouest. Puis au fil de la discussion, il a été convaincu par la démarche originale du lien que les déportés pouvaient avoir avec la culture du palmier dattier, et par la suite s’est autant passionné que moi pour le sujet d’autant qu’il avait lui même déjà travaillé sur les réseaux caravansérail ibadites transsahariens de l’histoire du Maghreb.

Ce fut une découverte pour lui d’apprendre que les hommes issus de ces réseaux anciens, ayant en somme hérité de cette culture caravanière, avaient introduit le symbole de leur culture à l’origine d’une longue résistance d’occupation étrangère au fil des siècles depuis l’intrusion des Romains jusqu’à l’ordre colonial. J’ai donc soutenu mon doctorat à l’Université Paris VIII en avril 2004, avec dans mon jury : Pierre-Philippe Rey, mon directeur de recherche, Polytechnicien et Professeur des Universités, Directeur du département d’anthropologie de Paris VIII ; Jean-Luc Chevanne, ethnologue de terrain sur l’Inde Himalayenne, spécialisé sur le film ethnographique ; et enfin Francis Kahn, Directeur à l’IRD Niger (Botaniste spécialiste sur le palmier). Mes rapporteurs extérieurs étaient Salem Chaker, Professeur au Centre de Recherches Berbères à l’INALCO et Abdallah Bounfour, Professeur Linguiste à l’INALCO. J’ai obtenu la mention « Très honorable avec les félicitations du jury », c’est-à-dire à l’unanimité avec l’autorisation de publier ma thèse en l’état. En fait, après une formation de plusieurs heures en p.a.o. pour contourner les difficultés techniques et financières de la mise en page, j’ai réorganisé le texte et rajouté des illustrations pour en faire un ouvrage destiné au plus grand lectorat. En 2005, j’ai été qualifiée par le C.N.U. (Conseil National des Universités) sur la liste des maîtres de conférences (ces qualifications ne sont valables que quatre ans) et je ne suis toujours pas maître de conférences titulaires aujourd’hui. Les postes en anthropologie sont rares et les chemins pour y arriver mal éclairés. En attendant je poursuis mes enquêtes de terrain et je circule entre Paris et Nouméa pour enseigner ma thématique sous la forme de quelques charges de cours qui m’ont été attribuées pour ce travail novateur en attendant d’obtenir un poste titularisé.

La découverte de la Nouvelle-Calédonie m’a été révélée après un séjour en Inde du Nord, où je menais mes enquêtes de terrain. Et à ma surprise, j’ai fait connaissance d’un voyageur d’origine algérienne habitant de Nouvelle-Calédonie.

Ce travail entrepris en Nouvelle Calédonie n’a pas eu pour origine la recherche personnelle de ma famille, bien que j’aie pris connaissance de mon appartenance aux Ouled Mokrane len 2001, une année importante pour notre famille puisqu’elle correspond à la disparition d’un être cher.

BBA. Vous êtes donc de la tribu des Ouennougha ? Pouvez-vous nous en dire plus sur celle-ci ?

M.O.Ce n’est pas l’objet de mes recherches mais on peut découvrir dans l’ouvrage de M. Gaïd, le recensement des branches familiales des Mokrani ( Mokrani p. 164). On retrouve Boumezrag caïd des Ouennougha. Les Ouennougha seraient les patriarches de Mokrani. Cette tribu Sanhadja dont fait mention Ibn Khaldoun au XIe siècle (Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, ....Tome 2. p. 4) provenait du désert tout comme les Metennan, les Beni-Othman, les Beni-Mezghanna, les Beni-Djâd, les Telkata, les Botouïa, les Beni-Aïfaoun et les Beni-Khalîl. Et on rencontre les descendants des Telkata dans les provinces de Bougie et de Tunis. En Kabylie et à Biskra on retrouve un clan familial des Ouennougha. Il existe également un affluent du nom de l’Oued Nougha. Actuellement on retrouve également des Ouennoughi en Algérie et en Tunisie, le père du chef de l’insurrection de 1871 Boumezrag Mokrani s’appelait Cheikh Ouennoughi.


B.B.A. Quelle a été la méthode de la recherche ?

M.O. Au début de mes recherches, j’ai suivi la méthode d’anthropologie historique que mes professeurs m’ont enseigné à l’Université Paris VIII, cette voie nouvelle d’une anthropologie appliquée au service des peuples. Je prends comme référence les principaux fondateurs de l’Ecole Française d’anthropologie (Meillassoux, Terray et Rey) qui ont dénoncé l’histoire de la science ethnologique liée à la situation coloniale et la mission civilisatrice que la France se fixait dans ses colonies. L’Université Paris VIII Vincennes à Saint-Denis avait fait œuvre de précurseur en se dotant dès 1991 d’un département d’anthropologie qui répondait déjà parfaitement à ces recommandations. Il est aujourd’hui menacé de disparition : inquiétudes sur l’habilitation à la licence, rejet du projet de master, mise en extinction du DEA et, par voie de conséquence, du Doctorat. De nombreux autres départements parisiens et provinciaux sont également menacés de suppression.

Les raisons sont certes d’ordre politique mais je dirais qu’aujourd’hui l’anthropologie, comme l’ethnologie, sont mal connues et la multiplicité des disciplines en sciences sociales ne facilite pas non plus cette connaissance. La confusion s’est développée, pour le public non spécialiste, par les critiques que les anthropologues eux-mêmes se font à l’intérieur de leur discipline (entre ethnographie, ethnologie et anthropologie) qu’à l’extérieur de celle-ci notamment entre anthropologie et sociologie. Les anthropologues ou les ethnologues doivent s’ouvrir et ouvrir leur science aux autres, comme la création d’un « Café des anthropologues » en dehors de l’université que nous avons mis en place sur la place de Paris. Je crois que la survie des anthropologues et de l’anthropologie en dépend ...

B.B.A.Comment vos recherches se sont-elles déroulées ?

M.O. Globalement, j’ai surtout utilisé les techniques d’enquête de l’anthropologie historique, transmission orale, journal de terrain dans lequel je notais tout ce qui pouvait servir à faire un recoupage avec l’histoire et les historiens. Pour me faire une première idée de l’importance des déportés algériens en Nouvelle-Calédonie, j’ai pris contact avec les conservateurs des archives des ports côtiers de France et de Nouvelle-Calédonie pour obtenir les dossiers des condamnés. Les conservateurs m’ont conseillé de venir constater sur les lieux, c’était en 1998, je me souviens bien des trajets interminables et du temps passé dans les différents lieux. Et là je dois avouer que j’ai trouvé une mine d’or mais qu’il fallait extraire chaque nom des déportés algériens sur les 22.000 droits communs en provenance de Métropole (R. Pérennès, Déportés et forçats de la Commune,...Ouest Editions, 1991). J’ai passé des longues journées interminables dans ce domaine harassant de fouille d’archives qui doit être en revanche une garantie pour un travail de recherche totalement nouveau en termes de déportation. Il faut stipuler la présence d’insurgés politiques tunisiens et marocains figurant en déportation et c’est la raison pour laquelle, même si tout le monde est d’accord pour dire qu’il s’agit des insurrections algériennes, il me fallait restituer également le ralliement des clans tunisiens et marocains dans ce travail. La presse tunisienne m’a fait savoir qu’elle avait publié un article du jeudi 09 mars 2006 dans la rubrique culture sur mon ouvrage.

Toutes ces entreprises officielles m’ont permis d’analyser de manière quantitative les noms des déportés, de les référencer selon le nom et prénom du déporté, le numéro d’écrou, le numéro de matricule, le lieu et la date de naissance, la filiation parentale, le lieu de résidence, le métier, la condamnation, la date d’embarquement et la date d’arrivée en Nouvelle-Calédonie, la fiche matricule des concessionnaires que j’ai intégré à la fin de mon ouvrage. Ces listes sont inédites et le travail d’archives est loin d’être terminé.

Parallèlement, j’ai photographié les situations principales de l’époque coloniale quand cela m’était autorisé. Sur les conseils de conservateurs, j’ai rangé près de 100 photographies et dessins sous la forme de rush c’est-à-dire pouvant être exploités lors d’expositions ou en vue de ma titularisation. Ainsi, j’ai fait le tour de Nouvelle-Calédonie en partant du sud, traversant Bourail, et rejoignant le Nord pour rechercher les lieux des « Vieux Arabes » c’est comme cela qu’on les appelle sur le Territoire, ce terme porte une vrai reconnaissance pour ces hommes de la déportation.

J’ai pu enfin de manière exhaustive réaliser un inventaire des palmiers dattiers comme marqueurs des lieux de vie des familles des déportés. Noter les cohabitations des palmiers avec les cultures associées (figuier, oranger, grenadiers, citronniers, etc.). Pour préserver l’histoire des palmiers et l’étude sur les connexions possible entre les dattes oasiennes et les dattes calédoniennes introduites par les déportés eux-mêmes, j’ai mis en place avec la participation des descendants un laboratoire comportemental du palmier dattier en Nouvelle-Calédonie intitulé : Groupement Phœnicicole Néo-Calédonien. Celui-ci permettra par la suite de développer des travaux avec la collaboration des biologistes, botanistes et agronomes de l’INRAA, l’INRAT et l’IRD dans le but d’obtenir des crédits pour permettre d’obtenir de réaliser une étude sérieuse avec l’aide des marqueurs moléculaires. Oui en effet, Monsieur Francis Kahn, représentant de l’IRD a effectué des travaux sur les oasis du Niger. Il a été particulièrement intéressé à mes recherches d’anthropologie historique des palmiers dattiers en Nouvelle-Calédonie. En effet celui-ci explique qu’il est difficile de rechercher la datation exacte des implantations de palmiers entre deux oasis au Niger (pourtant rapprochées du point de vue de la distance mais non au niveau du temps). Pour remonter dans le temps, l’IRD se heurte à l’anthropologie ou l’ethnologie classique. Alors que la matière apportée par l’anthropologie historique est valable pour un biologiste ou un botaniste car elle implique un passage obligé dans le temps, elle consulte l’histoire ancienne, les écritures dans le temps pour permettre d’établir d’aborder des hypothèses valables. Par exemple, pour Francis Kahn, il est plus facile de remonter dans le temps par les savoirs maghrébins en Nouvelle Calédonie, pour obtenir la datation des origines des palmeraies dans le Sahara. Cette démarche permet de mieux cerner les dynamiques de genèse et de maintien de la biodiversité sous influence anthropique. Elle contribuera aussi à porter un nouveau regard sur les questions de conservations de variétés cultivées.

B.B.A. Votre livre est paru chez l’Harmattan et il s’intitule les déportés maghrébins en Nouvelle Calédonie et la culture du palmier dattier (1864 à nos jours). Pourquoi ce lien entre les déportés et le palmier-dattier ?

M.O.Lorsque je suis arrivée sur le territoire calédonien, pour retrouver les descendants d’algériens, je demandais l’itinéraire aux Kanaks. La première réponse qu’ils m’ont donné, c’est : lorsque tu vois un dattier, c’est qu’il y a un « Viel arabe » qui est passé par là.

B.B.A. Le dattier est une sorte d’appropriation d’un lieu en territoire calédonien.

M.O.La première personne qui m’a introduit au dattier , c’est Mr Aïfa, je me souviens il était perplexe sur mes recherches, ensuite en me voyant mener mes enquêtes jour après jour, mois après mois, il a compris que pour entreprendre un tel travail de recherche sur le terrain, il fallait un fil conducteur, un guide végétal, un marqueur culturel et agronomique que les kanaks avaient accueilli : c’était bien le dattier de ses ancêtres qui était selon lui un symbole fort de résistance. Puis, il m’a amené vers son dattier d’origine, que son père Laïfa (son ancêtre en Calédonie) a planté et aujourd’hui il porte plus d’un siècle de naissance.

En Nouvelle Calédonie, tout le monde a son dattier mais on retrouve le figuier également. Le dattier ? outre le symbole de résistance qu’on lui témoigne, est un parfait stabilisateur et régulateur des cultures. Si on a besoin d’un arbre pour reboiser, on plante le dattier.

Sur le premier travail effectué pour obtenir la datation et les noms des origines des dattes, nous avons fait appel à la transmission orale et retrouver une typologie de la datte « zekri » qui permet de remonter aux Ouled Zekri dans la région de Biskra. Les Ouled zekri sont mentionnés dans la cartographie de L. Rinn (Histoire de l’insurrection de 1871 en Algérie). Ils se trouvent être au niveau de la palmeraie de Sidi Khaled. On retrouve la variété de datte « zekri » dans l’oasis de Degache dans le sud tunisien. Dans cette recherche des variétés conservées, l’anthropologie historique fournit un canevas de recherche aux biologistes, bio systématiciens et biogéographes pour tester les migrations de matériel végétal et évaluer l’impact de l’homme sur la dispersion des espèces. Cette démarche ouvre la voie pour des études interdisciplinaires entre spécialités de champs - anthropologie et bio systématique - qui, trop souvent, s’ignorent. Il y a des dattiers aussi en Kabylie, mon travail démontre comment les femmes kabyles tressent des paniers avec ces arbres séculiers que l’on retrouve dans les hauts plateaux de Kabylie. Ce n’est donc pas étonnant qu’il est pu être introduit en Nouvelle-Calédonie par les chefs de l’insurrection de 1871. A laquelle il faut ajouter l’insurrection de 1876 qui, contrairement aux archives coloniales, n’est pas un fait isolé, elle est fortement liée à l’insurrection de 1871. La stèle-commémorative d’El Amri (Biskra) mentionne clairement l’existence ancienne de 76.000 palmiers dattiers. Ce chiffre aussi important constitue probablement le véritable patrimoine ancien de la région de Biskra. J’en ai fait part à l’INRAA et nous avons engagé un partenariat en 2003 sur la recherche des variétés de Biskra déplacées ou disparues. En effet, les conséquences de la situation insurrectionnelle d’El Amri en 1876 examinent la manière dont les dattiers ont subi un arrachage forcé des troupes coloniales avant la déportation des sahariens dont j’ai retrouvé les descendants en Nouvelle-Calédonie.

B.B.A. Votre livre est d’actualité. En effet, au moment où en France, une loi sur les bienfaits de la colonisation vient d’être votée, vous, vous affirmez le contraire.

M.O. Si la colonisation avait été bénéfique, cela voudrait vouloir dire qu’il n’y avait pas de civilisation à son arrivée et que la France était venue pour nous civiliser. Pour toute ces raisons que j’évoque notamment sur le maintien d’une culture phœnicicole en Nouvelle-Calédonie qui fournit au monde scientifique un avancement dans les recherches sur les moyens de conservation des variétés, des recherches sur la biodiversité qui sont d’actualité face aux problèmes de sécheresse, de disparité des cultures et des végétaux. I est évident que la France coloniale n’a pas pu coloniser sans savoir qu’il y avait une civilisation millénaire, d’ailleurs pourquoi allait-elle jusqu’à accomplir l’acte le plus cruel pour les populations du Maghreb après leur avoir dépossédé leur terre ancestrale : l’arrachage forcé des oliviers ou des dattiers. Il fallait à tout prix exiler l’ensemble des familles Mokrani, les éparpiller dans différentes régions de la colonie (Algérie) et à travers les pays voisins, contraints de céder au chantage colonial. 1871 offrira l’occasion définitive de finaliser les objectifs coloniaux « introduire une population européenne nombreuse dans des zones stratégiques, de manière à prévenir les révoltes et contrôler leurs points de rencontre et d’unification des tribus ». Bugeaud à l’égard des populations insoumises ou en révolte n’avait-il pas déjà menacé en ces termes : « J’entrerai dans vos montagnes ; je brûlerai vos villages et vos maisons ; je couperai vos arbres fruitiers, et alors ne vous en prenez qu’à vous seuls ».

B.B.A. Revenons à l’exemple des déportés en Nouvelle Calédonie. Dans votre ouvrage, vous expliquez comment l’administration coloniale souhaitait constituer une élite future des enfants de déportés algériens.

M.O. La tâche avait été confiée aux sœurs de Cluny pour favoriser la constitution de familles foncièrement chrétiennes afin d’effacer à jamais l’esprit de résistance qu’on redoute chez les Algériens.

Mais à mesure que les unions se font (entre déportés musulmans et femmes chrétiennes), il se développe une solidarité avec la tradition berbère. Celle-ci semble avoir été pleinement admise et approuvée par les jeunes mariées aux Algériens. Les contrats d’union chrétiennes assimilationnistes, cèdent la place à des contrats d’association populaire, s’accordant en premier lieu : par l’instauration de l’enseignement aux femmes européennes des plats et pratiques traditionnels, et en second lieu de la pratique de la touiza (une tradition berbère de solidarité collective). Les déportés algériens ont dicté à leurs descendances les préceptes religieux en particulier la sourate Fatiha.

B.B.A.En organisant une nouvelle communauté, il semble que les formes de solidarité ancestrale sont une manière de contourner le projet colonial.

M.O. De toute évidence, les déportés nous ont montré que l’idéologie coloniale d’une élite future ne pouvait aboutir. La descendance algérienne de Bourail est calédonienne, mais elle se rattache fortement à la culture des patriarches venant d’Algérie.


B.B.A.Comment vont les arrières petits enfants de déportés en Calédonie ?

M.O.Ils sont en recherche de patrimoine. Ils veulent avoir des liens privilégiés avec l’Algérie, mais ils se disent Calédoniens. Il faut savoir qu’ils n’ont pas subi la colonisation, mais ils sont issus du mouvement de résistance, ils veulent participer à la réécriture de l’histoire de France, de Nouvelle-Calédonie et celle de leurs aïeux l’Algérie. Pour cette reconnaissance qu’ils portent à leurs pères de leur avoir transmis la solidarité, l’amour du pays, la religion, ils veulent une vraie reconnaissance de l’Algérie. C’est comme nos pères qui ont émigré en France dans les années 54 et 60, ils ont transmis l’amour du pays et la religion à leurs enfants. C’est pourquoi les premières générations en France comme les premières générations en Nouvelle-Calédonie ont gardé ceci en héritage et le colporte. J’ai trouvé ces mêmes éléments formateurs en Calédonie.

B.B.A.Quels sont vos projets, vos propositions et la suite à donner à ce travail ?

M.O.Je suis convaincue que l’on ne peut pas comprendre l’histoire des déportés algériens sans aller vers les déportés et leurs descendants. La chaîne de télévision NTV l’a fait et a développé un travail considérable plutôt en image et en témoignage mais il fallait une dimension anthropologique, historique et scientifique. Le travail de terrain est plus que nécessaire, je n’aurais pas pris connaissance de l’existence du palmier dattier et du fonctionnement social et religieux si je n’avais pas passé cinq années en Nouvelle-Calédonie. De plus, le travail de recherche sur la datation et les variétés de dattes - que suggèrent autant l’INRAA et l’IRD - n’auraient pas pu aboutir sans pratiquer les méthodes de recherche d’anthropologie historique que j’ai par ailleurs initié dans le domaine de la biologie et de l’ethnobotanique du végétal maghrébin au département d’anthropologie de l’Université Paris VIII. C’est aussi la raison pour laquelle je participe au mois d’avril prochain au séminaire tenu à Montpellier intitulé : Cultures et espaces méditerranéens. Mon intervention sera de rappeler l’héritage du palmier dattier (c’est aussi valable pour l’olivier, le grenadier, le figuier et d’autres végétaux maghrébins) qui soude une communauté d’appartenance et nous révèle une présence ancestrale berbère dont les méthodes d’anthropologie historique vers une analyse des modes de diffusion permettent de suivre les mouvements migratoires des groupes humains. Il faudrait même arriver à réaliser des inventaires des variétés de tous nos végétaux en Algérie, le palmier, l’olivier, le figuier, le grenadier, le citronnier, etc. Je proposerai même, tenant compte de cette diversité de matériel végétal, de développer un laboratoire de recherche sur Alger qui pourrait s’intituler : « Territoires et Patrimoines maghrébins » en relation avec les équipes de Nouméa avec lesquelles je suis en contact.


B.B.A. Comment voulez-vous conclure ?

M.O.Déjà en vous remerciant pour votre interview. Je vais terminer en disant que l’Algérie a toujours été une terre de réconciliation, c’est elle qui a su faire reconnaître les états de ce monde, et c’est sur le sol algérien que les grands traités de paix ont été signés. Et comme par le fruit du hasard, on découvre dans la tradition kanake que la région de Bourail fut jadis un lieu qui servait de marché d’échanges et d’unification entre les tribus de la montagne et celles du littoral, ces marchés en langue kanake se nommaient « pirés ». La mise en place d’un centre pénitencier de Bourail va bouleverser le paysage coutumier kanak. « Il fallait à l’administration pénitentiaire de nouveaux territoires pour y évacuer ses condamnés et y faire, suivant l’esprit de loi de 1854, un essai de colonisation pénale ». (G. Nicomède, un coin de la colonisation pénale Bourail en Nouvelle-Calédonie (1883-1885). On estime un total de cinq cents Algériens recensés en Nouvelle-Calédonie en 1895, dont près de trois cent regroupés dans la région de Bourail.

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria