Long... est le chemin de Mohamed Djaafar : Une ode à la liberté, à la tolérance et à l’amour

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Il a quatre ans, Mohamed Djaâfar publiait son premier livre aux éditions Casbah : Les oiseaux de la nuit. Ce roman de 140 pages, écrit vingt ans plus tôt, avait la saveur de l’émotion spontanée.

Le texte contenait des promesses, des signes de talent qui mettaient le lecteur en attente d’un prochain ouvrage. En avril dernier, l’auteur a enfin sorti son second roman, cette fois-ci en auto-édition. Livre bien plus épais que le précédent, Long... est le chemin est d’un genre et d’un registre différents.
En s’attaquant au roman historique, Mohamed Djaâfar a placé haut la barre des difficultés graduées. Il veut donner à lire un grand récit capable de séduire l’imaginaire et dans lequel se mêlent et s’entremêlent de nombreuses intrigues. Son ambition est de peindre une fresque d’un temps passé, avec des personnages vivants, libres, attachants, souvent captivants, parfois charismatiques ou libérateurs.
Des personnages ordinaires en apparence, issus des milieux populaires ; des bons et des méchants, et parfaitement humains dans leur complexité. C’est un roman historique comme on les aime, comme on en lit trop rarement, tant la narration est brillante et d’une grande intensité. Le livre est une vaste composition littéraire, présentant un tableau d’ensemble d’une époque, d’une société, précisément la période de la fin des années 1920 à 1962. Autrement dit, une période parmi les plus tumultueuses de l’histoire de l’Algérie.
La performance de l’auteur est d’autant plus remarquable qu’il parvient à créer un cadre spatiotemporel et visuel puissant, réussissant à camper différents personnages incarnés avec conviction et vérité. Et c’est cette Algérie de l’époque coloniale, à une période cruciale de mutations, de bouleversements, de prises de conscience, d’évènements majeurs et d’accélération de l’Histoire que le romancier invite à revisiter et à redécouvrir.
Pour Mohamed Djaâfar, écrire le passé, reconstituer des aspects inédits et passionnants de ce passé, rendre compte de sa dynamique et de sa complexité était une entreprise aussi grande que téméraire. Il fallait avoir une voix persuasive, il fallait être un travailleur acharné pour réussir une œuvre romanesque exigeant de la passion et de la patience, de l’épreuve et du talent. Eh bien, l’auteur a fait en sorte de réunir tous les ingrédients qui entrent dans la composition d’une fiction historique de qualité. Dans le souci de produire un texte littéraire du meilleur cru, il a patiemment mûri son projet, accompli un gros travail de recherche documentaire, conçu une structure formelle soigneusement élaborée, puis s’est lancé dans une écriture souple et forte, celle d’un esprit délié.
Le résultat d’une telle œuvre pour laquelle il s’est évertué à rechercher les difficultés et à les surmonter : une histoire palpitante, à laquelle on s’accroche jusqu’à la fin. Son roman convie à un périple dans le temps, à un voyage d’exploration, de découvertes, de rencontres, de rêve et d’émotion communiquée. Le « chemin » est long, certes, mais tout parfumé d’herbes sèches et de fleurs sauvages. Dès l’entame du récit, le lecteur averti pressent d’ailleurs une histoire qu’il lira jusqu’au bout. Ainsi commence le chapitre d’ouverture : « La grande pièce centrale où dort toute la famille était plongée dans l’obscurité et le froid. Le poêle avait consommé son chargement de coke et cessé de brûler depuis des heures. (...) A l’extérieur, il faisait froid. C’était une de ces nuits sans lune à ne pas mettre un chien dehors. Dans ces contrées glaciales des hautes plaines algériennes dont les cimes enserrent la petite bourgade de Webbane, l’hiver semble s’étirer à loisir, repoussant indéfiniment l’éclosion printanière toute proche. La tête sous couvertures, Louisa se disait qu’il était temps de se lever. » Tout en plantant son décor, l’auteur empreint de vie son récit. Il donne à voir dans cette mise en scène de la vie des gens au quotidien. preuve qu’il s’est bonifié, la vigueur des courts chapitres (57 en tout) construits sur un rythme enlevé et d’une symétrie harmonieuse qui met le lecteur dans l’ambiance.
Le roman est plaisant à lire, il procure des émotions et du plaisir, grâce notamment à une atmosphère bien construite, à la qualité picturale de descriptions minutieuses faites d’images et de détails authentiques, à un indéniable sens du réalisme, à un art d’écrire lisible et à différents personnages si bien travaillés qu’on se dit que l’auteur les connaît intimement. Aussi bien, les scènes et descriptions qui composent le roman permettront au lecteur de reconstruire, par l’imagination, une partie de l’Algérie telle qu’elle était il y a près d’un siècle.
Webbane ! Le lecteur ouvre l’autre œil, il se demande quel sens accorder à ce nom inconnu de patelin. Premier élément de réponse, en quatrième de couverture : « Webbane, une petite bourgade née dans l’esprit de l’auteur, comme il y en avait tant dans l’Algérie profonde de l’époque coloniale... Des hommes et des femmes simples mais vrais, parfois hauts en couleur, aux prises avec les aléas de la vie et le code de l’indigénat... Un récit poignant qui invite le lecteur à revivre une période méconnue, façon pour l’auteur de rendre hommage à ces générations oubliées que l’Histoire a trop vite ensevelies dans la nuit coloniale. » A ce petit tableau synoptique, une touche particulière peut être ajoutée pour offrir au regard de nouvelles perspectives : « A Webbane (...) toutes les communautés, juive, berbère, arabe, française, gitane, maltaise ou encore mahonnaise et espagnole cohabitaient avec leurs croyances extravagantes, leurs coutumes originales, leurs patois, leurs religions ou leurs convictions profondes qu’il n’éprouvaient guère le besoin d’afficher et encore moins de justifier. » (chapitre 39). Car le lecteur est également invité à voyager dans l’interculturalité, le dialogue et l’échange avec l’Autre, les valeurs humaines qui préservent de l’anomie, de l’exclusion et du dérèglement d’une société. Et cela, malgré le Code de l’indigénat, les clivages communautaires, la violence et les injustices du système colonial, la répression, l’instauration de « territoires » bien délimités pour chaque communauté. Sur ce plan, les choses sont très claires dans le roman et l’auteur n’a pas besoin de forcer le trait pour mettre en exergue tous les crimes du colonialisme.
Simplement, on se côtoie forcément, on peut partager les mêmes peines et avoir des rêves en commun, vivre des instants de bonheur et exprimer des sentiments d’humanité pour l’indigène qui vit dans des conditions dégradantes... Il n’y a donc pas de règle sans exception, la règle préétablie étant que dans cette Algérie coloniale on ne communique pas vraiment, on ne cohabite pas harmonieusement.
La force du roman, c’est que, au fil du récit, à mesure que la bourgade grandit et devient une cité cosmopolite, que les évènements se bousculent et s’entrecroisent et que les personnages actifs font l’Histoire qui s’accélère, les « exceptions » qui confirment la règle prennent corps et se transforment en traits de lumière pour éclairer l’esprit du lecteur. Nous sommes ici loin de la vision manichéenne du monde, de la stéréotypie des romanciers schizophrènes, de la conception dualiste du bien et du mal. L’auteur individualise. Ses personnages existent en tant qu’êtres humains, des êtres particuliers différents de tous les autres.
Le talent de Mohamed Djaâfar, c’est de réussir à faire de l’Histoire un ensemble vrai, dynamique, avec des pièces dissemblables mais indissociables, toutes en harmonie. Dans Long... est le chemin, le romancier a réuni des destins, des histoires d’hommes et de femmes racontant toutes la même chose de manière différente et avec leur propre rythme. Par le pouvoir de l’imagination, il a réalisé une fiction qui a de l’efficace. A propos de l’Histoire, écoutons plutôt ammi Tayeb, l’un des personnages les plus captivants du roman. Il disait : « L’Histoire (...) est faite d’incessants allers-retours, elle tourne en rond sur elle-même comme l’univers depuis la nuit des temps. Elle se fiche de nous, de notre suffisance et de notre mégalomanie. Ceux qu’elle prend insidieusement dans ses filets, les tyrans et les potentats, sont tournés en bourrique en moins de temps qu’il ne leur faut pour s’en rendre compte ; ils finissent dans son tourbillon dévastateur noyés dans le déshonneur... » Juste après, cette réplique d’un interlocuteur : « Ce que tu dis est tellement vrai ! (...) Tout se déroule sous nos yeux comme au cinéma. » (chapitre 56). De fait, les chapitres qui composent le roman sont comme des scènes cinématographiques qui s’inscrivent, chacune, dans une certaine séquence de temps et de lieu. Une scène se termine quand une autre commence. Et comme l’écrivain connaît ses techniques, il n’y a pas de rupture entre une scène en action continue et la suivante. Le lecteur a alors cette impression d’action continue dans le présent, comme c’est le cas sur un écran de cinéma. Dans le chapitre 2, on apprend que « l’électricité avait fait son apparition à Webbane depuis plusieurs années mais le lampadaire avec son socle imposant en fonte et sa légendaire lanterne de cuivre ciselé gardait son mystère entier chez les habitants de la ville ». En plus des personnages, le lecteur va découvrir et aimer la ville qui possède une telle personnalité (on devine que l’auteur s’est inspiré de Bordj Bou-Arréridj, la ville qui l’a vu naître en 1955). A l’image de la cité urbaine en croissance continue, le récit s’étend dans le temps et dans l’espace (y compris hors de l’Algérie), avec de nombreux acteurs mis en jeu. Le roman — qui est donc à la fois fresque et saga (plusieurs générations de personnes) — est logiquement construit selon une structure linéaire, mais une linéarité « conventionnelle » riche d’un univers foisonnant et complexe où se répercutent des effets de polyphonie narrative et des changements de registre. Grâce à la littérature, l’auteur a pu ainsi restituer, en l’éclairant sous une autre manière, la dialectique du mouvement national algérien et ses rapports avec le contexte social, culturel, politique, économique, idéologique et international de cette première moitié du XXe siècle.
La trame narrative met en réseau et en action la richesse, la diversité, la mobilité des acteurs et des groupes sociaux, tout en étant en résonnance avec les frémissements et les bouleversements profonds qui font bouger l’Histoire. C’est l’imagination nationale qui germe, prend corps, (se) découvre et grandit suivant un cycle générationnel ascendant. Des hommes et des femmes apprennent à se connaître et à se reconnaître dans l’unité et la diversité, ou encore à s’aimer ou se haïr, à lutter et à rêver de liberté. Au bout de la nuit coloniale, les plus jeunes, les plus politisés, les plus résolus à s’affranchir de la soumission au despotisme ont décidé d’écrire l’histoire d’un peuple libre.
Oui, long a été le chemin de la libération. un parcours pénible, exaltant. Mohamed Djaâfar a réalisé une belle mise en scène de cette dynamique, de cette dialectique historique, certes à travers des personnages de fiction, mais des personnages vivant dans le monde du factuel. Tout est si bien rendu dans cette chronique romancée : les antagonismes de classe, la violence coloniale, la mobilité sociale, la lutte pour la survie, le combat de la vie et de la mort, l’engagement pour une cause juste, l’éveil au nationalisme, les guerres, la condition des femmes, l’exil, les trahisons, la générosité, l’amour, les massacres de mai 1945, les « générations oubliées » de l’Histoire (tous ceux qui sont morts avant Novembre 1954), les Européens solidaires du peuple algérien ou ayant rejoint le FLN, l’assassinat de Abane Ramdane par ses pairs, les opportunistes de la 5e colonne, etc. Bref, tous les thèmes et tous les ingrédients sont là pour faire de ce livre un roman sincère, touchant, généreux, à travers lequel se réalise pleinement la nature humaine. Cette œuvre romanesque mérite mieux qu’un résumé, il est préférable de laisser le lecteur plonger sans hésitation dans cet univers où le désir de vie ouvre des chemins inconnus pour une exploration sans fin. Le livre est une ode à la liberté, à la tolérance et à l’amour. La performance de l’auteur est d’autant plus remarquable que la galerie de personnages — dissemblables, non conventionnels, si humains — de cette épopée donne une saveur douce, forte, piquante au récit. Car c’est surtout l’histoire de Slimane et Louisa, de Raymond l’adjudant et Claudine la tenancière d’un bar-restaurant, du caïd Aïssa et Gamra, de Lahlali et Rita la Gitane, de Fernand l’ingénieur, de Bouzid et Bariza, de ammi Dahmane et ammi Tayeb, de da Meziane et du PPA, de l’aphorisme « Kiss Laba ?... Ici Laba !... », et de bien d’autres typologies. C’est l’histoire de la nuit de l’adjudant, de « la journée la plus tumultueuse et la plus émouvante » de la vie de Bouzid, d’une Louisa ayant pris goût au tabac, des pérégrinations du « bohémien » Lahlali en France, en Allemagne et en Belgique (« le pays des Roumis »), de la kippa parée d’une étoile de David achetée par Bariza à Marseille, de la voix de Lilli Labassi... C’est une histoire tout simplement magnifique, superbement racontée.

Hocine Tamou
Le Soir d’Algérien

Mohamed Djaâfar, Long... est le chemin, auto-édition, avril 2018, 424 pages, 950 DA.

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria