Boabdil

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A force de scruter l’horizon, Titou le moussaillon finit par se rendre compte que Le Majestic filait un cap irrégulier et se dirigeait droit vers le triangle des Bermudes. Mais que faire pour le remettre dans la bonne direction ? Réfugié en haut du mât de misaine, enveloppé dans une voile pour échapper au regard des mutins qui voulaient le jeter à la mer à cause de sa loyauté envers le Capitaine à qui il rapportait tous leurs faits et gestes, il était le seul à prendre réellement la mesure de la catastrophe qui s’annonçait pour le navire et les hommes à bord. Depuis la mutinerie de l’équipage au large des îles Vertes, le Capitaine Boabdil s’était réfugié dans la timonerie avec le quartier maître et les éléments qui lui étaient restés fidèles, menaçant de faire sauter le navire si les insurgés s’approchaient de la passerelle de commandement. Il leur échappa de justesse en emportant les instruments de navigation, quelques vivres, de l’eau, quelques escopettes et trois ou quatre barillets de poudre avant de se barricader dans le poste de pilotage, laissant le reste du navire entre les mains des mutins commandés par Berdaschi, un vieux marin borgne, ventru et couvert de tatouages. Brutal et sot à la fois, il était méfiant comme une belette et avait réussi à percer le secret du Capitaine Boabdil concernant le contenu des cargaisons embarquées à la sauvette quelques jours plus tôt. Le Majestic transportait des dizaines de caisses d’or et de joyaux que le Capitaine voulait mettre à l’abri quelque part dans une république bananière où l’attendait Cherkaschi son vieux complice. Berdaschi parvint à entrainer dans la mutinerie de nombreux marins en leur révélant le précieux contenu des caisses et en leur faisant croire que Boabdil projetait de les faire tous pendre une fois à terre. Croyant à tord ou à raison que Boabdil et ses larbins étaient des voleurs, ils décidèrent de se rebeller et de s’emparer des trésors en espérant pouvoir gagner quelque archipel difficile d’accès aux fins fonds des océans où ils pourraient être à l’abri des poursuites et jouir pleinement de leur butin. Ils enfermèrent dans les cales les membres de l’équipage jugés trop pacifiques avec le strict minimum d’eau et de vivres et s’emparèrent des armes, de la poudre, des vivres et surtout de la cargaison de rhum ce qui leur permit de faire la fête toute la nuit pour célébrer leur premier jour de rébellion. Retranché dans la timonerie, Boabdil les observait la rage au cœur en train de boire son rhum et de se goinfrer de ses saucisses en caressant ses lingots et ses louis d’or qu’ils venaient de partager entre eux. Impuissant pour le moment, il ne désespérait pas de reprendre le contrôle du navire et du trésor et attendait le moment propice pour passer à l’action. Fin manœuvrier et calculateur redoutable, il avait échafaudé plusieurs scénarios et attendait patiemment son heure. Les insurgés fêtèrent leur victoire très tard dans la nuit avant de tomber d’épuisement, ivres morts, laissant quelques sentinelles face à la timonerie. Le moussaillon quant à lui profita du brouhaha de la fête et de l’obscurité de la nuit pour se laisser glisser de voile en voile. Il rejoignit le poste de pilotage sans se faire repérer à l’heure où Boabdil ronflait sur les caisses de pièces d’or qu’il avait réussi à sauver, la main sur la crosse de son pistolet.

Au petit matin, aux premières lueurs du jour, balancés par le roulis, les factieux commencèrent à sortir doucement de leur coma éthylique. Tête lourde et yeux gonflés qu’ils n’ouvraient que pour les refermer aussitôt, aveuglés par la lumière, ils avaient soif et faim et se ruaient les uns après les autres sur les réserves de vivres et d’eau. Durant la nuit, pendant que le gros de la troupe dormait du sommeil du juste, les sentinelles indélicates s’étaient emparées des aliments de choix, les saucisses et la viande séchée en particulier qu’ils dissimulèrent dans des cachettes improvisées. Ceux qui le matin arrivèrent les premiers devant les réserves, s’étonnèrent, crièrent au vol et à la trahison. Puis ce fut un bourdonnement indescriptible à mesure que les autres se réveillaient et venaient constater à leur tour la forfaiture. Berdaschi se trouva vite dépassé par les évènements. Les accusations commencèrent à pleuvoir dans toutes les directions, quelques coups de feu partirent, certains s’affalèrent, puis ils se scindèrent en trois groupes rivaux et constituèrent des îlots de résistance autonomes dans les recoins du navire. Chaque groupe emporta ce qu’il estimait être sa part d’or, d’armes, de poudre, d’eau, de vivres et de rhum et menaça de mettre le feu au navire en cas d’agression des autres mutins. Des Capitaines autoproclamés se manifestèrent et exigèrent de se rendre à leur archipel préféré, là où personne ne viendrait les inquiéter ou leur prendre leur magot, gagné à la sueur de leur front et au nombre d’adversaires jetés par-dessus bord.

Dans les cales du navire où ils étaient enfermés, les hommes d’équipage qui s’étaient tenus à l’écart du saccage s’organisèrent pour survivre. Ils prirent pour chef Mouad, le charpentier, pour ses qualités humaines et sa connaissance parfaite des arcanes du navire. Il rationna immédiatement l’eau et les vivres que leur avaient laissés les mutins et distribua les tâches à chacun. Connaissant la suffisance congénitale de Boabdil et sa haine du genre humain, il ne se faisait aucun doute sur l’issue de l’affrontement avec les mutins. Pour lui, Le Majestic ne tarderait pas à couler, c’était une simple question de temps. C’est pourquoi, il ne voyait de salut pour lui et les hommes qui avaient mis leurs vies entre ses mains que dans l’abandon au plus vite du navire. Il avait une grande connaissance de l’architecture du bâtiment et décida immédiatement d’opérer une percée dans l’armature en bois vers l’entrepont à la poupe du navire où il y avait peu de risques de rencontrer les brigands qui se trouvaient au-dessus. Il fit quelques démonstrations aux hommes avant de leur distribuer les outils entreposés dans la cale, les scies en particulier. Chaque planche récupérée devait être percée aux quatre angles pour laisser passer les cordages lors de la fabrication des radeaux dont ils auront besoin en mer. A l’aube, quand ils entendirent les premiers coups d’escopette, ils se serrèrent les uns contre les autres en se couvrant de planches pour se protéger des balles perdues et en implorant le Ciel que les flibustiers d’en haut ne mettent pas le feu aux poudres, du moins tant qu’ils n’avaient pas terminé leur percée vers l’entrepont.

Boabdil quant à lui se réveilla précipitamment dès les premiers coups de feu échangés entre les insurgés et commença à se frotter les mains en comptant les marins hors de combat. Cette scission inattendue entre les mutins était très prometteuse. Entouré de ses fidèles, gardant jalousement sur lui sextant et boussole, il écouta le rapport du moussaillon qui venait de se réveiller lui aussi après un somme de quelques dizaines de minutes seulement.

- Je vous l’avais dit, clama-t-il, ce sont des bons à rien, ils vont finir par faire sauter le navire.

Il entraina Titou dans un angle de la timonerie et lui souffla presque dans l’oreille : « il faut continuer de les espionner. A la nuit tombée, quand le sommeil commencera à les gagner, hisse-toi en haut du grand mât, décroche la peau de bouc et balance-là dans la flotte. Quand ils constateront sa disparition, ils penseront à un mauvais présage et commenceront à paniquer ; ils ont moins peur de la mort que de la malédiction du bouc. Prends également ce crochet que tu attacheras à une bonne cordée et dérobe-leur une arme ou quelque objet de valeur que tu laisseras là haut pour ne pas t’encombrer au moment de la descente. A leur réveil, ils s’accuseront mutuellement et s’entretueront encore… Nous n’aurons plus qu’à compter les morts. Le moment opportun, nous donnerons l’assaut et les anéantirons. » Titou acquiesça avec un sourire forcé, troublé par le cynisme de son patron. Il le connaissait sans état d’âme et peut-être même sans âme du tout mais de là à offenser les dieux en refusant la protection du bouc ! Il ne l’aurait jamais cru capable d’un tel sacrilège. Et c’est sur lui qu’il comptait pour affronter les démons ! Jamais il n’oserait les provoquer ! Mais il ne laissa rien paraître de son émoi.

Les mutins quant à eux savaient que sans les instruments de navigation, ils ne pouvaient pas aller bien loin dans ces mers sans fin. Ils tentèrent au début de leur révolte de prendre d’assaut la timonerie mais l’opération leur coûta plusieurs marins qui s’en allèrent rejoindre ceux qui les avaient précédés dans les abysses. Les menaces de Boabdil de détruire le sextant et la boussole et de mettre le feu au navire les dissuadèrent de mener une offensive plus vigoureuse. Ils le connaissaient impitoyable et sans scrupules, capable de marcher sur le corps de sa mère pour son intérêt personnel. Berdaschi préféra user de ruse en promettant aux officiers qui accepteraient de le trahir le commandement du navire et une partie de l’or et attendait leur réaction. Maintenant qu’ils se sont affrontés et divisés en trois clans opposés se regardant en chiens de faïence, la tâche sera encore plus rude pour lui d’espérer contrôler réellement le navire.

Au 3ème jour de la mutinerie, la situation n’avait pas évolué d’un iota tandis que Le Majestic continuait de dériver au gré des courants. Dans la timonerie, le quartier-maitre Goulaschi essayait tant bien que mal de maintenir un cap aléatoire mais avec des voiles tailladées, le navire tanguait dangereusement dans la houle. Titou avait tenté de se glisser hors de la timonerie au milieu de la nuit mais il essuya des coups de feu qui le firent vite rebrousser chemin. Les mutins avaient des sentinelles qui ouvraient le feu instinctivement au moindre mouvement suspect. Titou eut le temps cependant d’évaluer leurs réserves en eau et en vivres de même que les quantités de poudre. Ils en avaient suffisamment les bougres pour envoyer tout le monde par le fond. Pour le moment du moins. Dans deux ou trois jours tout au plus, l’humidité nocturne allait faire son effet et rendre inutilisable toute cette poudre ravageuse. Il en fit le compte rendu à Boabdil à son retour dans la timonerie. Celui-ci regroupa ses officiers et les hommes qui lui étaient restés fidèles et leur expliqua sa stratégie. Il monta sur une chaise pour les dominer et déclama : « pourrissement et corruption, voici les maitres-mots de notre stratégie. Ces vauriens ont gaspillé beaucoup d’eau et de vivres en se goinfrant comme des porcs ; dès les premiers signes d’épuisement, nous lancerons nos appâts pour rallier à notre camp ceux qui veulent être rachetés. Tenez-vous prêts ! Votre premier objectif est de récupérer l’or… » Il toisa ses officiers en face de lui. Le regard fourbe que le lieutenant Merdaschi fit au quartier maitre n’échappa pas à sa perspicacité. Il se dit que ce regard discret n’augurait rien de bon et qu’il devait se méfier de ces deux forbans que la simple évocation de l’or avait fait frémir. Il ajouta pour rallier le maximum de marins à ses vues : « je serai très généreux : un tonnelet de rhum, une tabatière pleine et dix louis pour chaque lingot d’or récupéré ! » Applaudissements nourris et hourras appuyés des hommes en face de lui qui intriguèrent les mutins sur le pont. Berdaschi dont le groupe était le plus près de la timonerie fronça les sourcils. Que voulait dire tout ce remue-ménage ? Il connaissait Boabdil pour avoir exécuté pour lui de nombreuses missions spéciales et savait qu’il cachait bien des tours dans son sac. Il pourrait par exemple retourner ses hommes contre lui en les attirant par des promesses de promotion par exemple. Il se dit que l’agitation qui régnait dans la timonerie ne pouvait pas avoir d’autre but que celui de leur saper le moral. Il décida de faire preuve de ruse pour les surprendre.

Le soir du troisième jour, il plaça une sentinelle face à la timonerie en lui intimant l’ordre de faire semblant de s’endormir au milieu de la nuit. Retranché derrière les barils de rhum, encadré par deux fidèles matelots, il attendit patiemment un faux pas de l’ennemi. Dès que la sentinelle lâcha son fusil et laissa sa tête pencher sur son épaule, Titou changea ses plans de la nuit. L’occasion était trop belle et il n’allait pas la laisser passer. Les ronflements de la sentinelle se firent plus marqués. Plus question d’escalader le mât avec la corde autour du buste pour aller défier les dieux. Il quitta doucement la timonerie et glissa silencieusement sur le pont en direction du guetteur endormi, la lame de son poignard entre les dents. Il le neutraliserait à l’arme blanche, s’emparerait de son arme et pourrait même se faufiler entre les mutins endormis. Peut-être aurait-il la chance de capturer Berdaschi et de le ramener à la timonerie avec une dague plantée dans les côtes. Boabdil serait tellement fier de lui ! Il ne se rendait pas compte qu’il pénétrait de son plein gré dans la gueule du loup. Dès qu’il arriva à hauteur des tonneaux de rhum, il sentit une baïonnette s’enfoncer entre ses reins. « Ne bouge plus sinon je t’embroche ! s’entendit-il dire. Les deux matelots de Berdaschi l’encadrèrent tandis que la sentinelle pointait son mousqueton sur son front. Il se laissa dépouiller de ses poignards et de son pistolet et les suivit dans leurs retranchements.

- Tu croyais nous surprendre, hein ? ricana doucement Berdaschi, tu nous prends pour des idiots !

Il fit signe à ses fidèles matelots qui l’empoignèrent des deux bras pour le jeter par-dessus bord.

- Pitié ! implora-t-il à voix basse, épargne-moi, je ferai ce que tu voudras.

- Tu as deux minutes pour tout me raconter, sinon tu vas finir en pâté dans la gueule d’un requin affamé !

Titou ne se fit pas prier une seconde de plus pour lui dévoiler les plans de son patron et la situation qui prévalait dans la timonerie, les tensions entre les hommes, les suspicions de Boabdil, l’état des réserves d’eau et de nourriture, etc… Le borgne fronça les sourcils. La situation n’était pas meilleure de son côté non plus. Il suspectait certains de ses hommes de vouloir rejoindre les autres mutins pour échapper à son autorité qui les exaspérait. Il ordonna à ses fidèles matelots d’ouvrir l’œil et prit Titou en aparté :

- Ecoute-moi bien, chuchota-t-il, je vais m’arranger pour te laisser seul un moment, le temps de t’enfuir et de retourner dans la timonerie… Dis à Boabdil qu’on devrait pouvoir s’arranger lui et moi, mais attention, fifty fifty ! Sinon, j’envoie tout le monde par le fond ! C’est clair ?

Il le laissa seul et rejoignit ses hommes. Il leur fit un clin d’œil et posa l’index sur ses lèvres pour leur signifier de ne pas bouger tandis que Titou rampait en direction de la passerelle de commandement. Il se fit reconnaitre de la sentinelle et pénétra dans la timonerie. Boabdil dormait à poings fermés dans son lit de fortune. Dès qu’il s’approcha de lui, celui-ci se réveilla en sursaut, la main sur la crosse de son pistolet. Titou lui fit un compte rendu à voix basse bien qu’ils fussent seuls dans ce coin de la timonerie. Les officiers dormaient à l’écart à l’autre bout du poste de pilotage. Boabdil se frottait les mains en écoutant son fidèle Titou. Un autre plan s’échafaudait dans sa tête. Il considérait Berdaschi comme une brute sans cervelle et pensait pouvoir le manœuvrer à sa guise. Il l’utiliserait contre ceux de ses hommes qu’il soupçonnait nourrir des prétentions sur son or et se débarrasserait de lui dès qu’ils arriveront à bon port, là où l’attendait son complice Cherkaschi avec ses redoutables mercenaires. Il souffla à l’oreille de Titou :

- Retourne le voir tout de suite, dis-lui de venir sans tarder avec des hommes bien armés, je les attends.

Dès que Titou se faufila à l’extérieur, Boabdil appela la sentinelle pour lui faire jurer fidélité. Il lui donna du rhum, quelques pièces d’or et ses instructions pour les heures à venir. Il retourna dans la timonerie et attendit patiemment en surveillant le sommeil de ses hommes. Au bout d’une vingtaine de minutes, il entendit le signal convenu. Berdaschi apparut immédiatement après à l’entrée de la timonerie, encadré de ses fidèles matelots. Boabdil lui indiqua du doigt les officiers endormis. Ils se ruèrent sur eux et les saignèrent dans leur sommeil à coup de dague. Le sang giclait de partout. Puis, ils les balancèrent par-dessus bord sans que personne ne s’en rende compte. A l’exception de Mouad et de quelques hommes d’équipage encore éveillés qui entendirent distinctement le bruit des corps pénétrant dans les flots.

- Ils sont en train de s’entretuer, constata-t-il, nous devons faire vite. Réveillez tout le monde, il nous faut quitter le navire avant le lever du jour.

Berdaschi revint vers Boabdil qui s’empressa de le féliciter pour flatter son orgueil.

- Tu as fait du bon travail, où est Titou ?

- Il est sous bonne garde, je le balance dans la flotte ?

- Non, pas maintenant, j’ai encore besoin de lui. Pour le moment, il faut réduire les deux autres groupes avant le lever du jour.

- J’ai d’abord des comptes à régler avec mes propres hommes.

- D’accord, reviens me voir quand tu auras terminé. En attendant, relâche Titou.

- OK, répondit Berdaschi en quittant la timonerie suivi de ses matelots.

Il se rendit dans son secteur et se dirigea directement vers la couche des deux marins qu’il suspectait de vouloir rallier les autres groupes. Il les fit ligoter et bâillonner et les traina sur le pont. Mais ils résistèrent et gigotèrent tellement qu’ils finirent par réveiller tout le monde, renversant au passage un tonneau de rhum. Des coups de feu partirent d’on ne sait où. Berdaschi s’affala sur le dos, mortellement atteint. Puis ce fut un véritable feu d’artifices. Ca tirait de partout. Les sentinelles des deux autres groupes de mutins ouvrirent le feu criblant de balles la timonerie. Boabdil reçut une balle dans l’épaule droite. Il lâcha son pistolet et courut se mettre à l’abri.

Dans les cales, Mouad avait déjà ouvert un passage vers l’entrepont du navire. Quand il entendit la fusillade, il comprit que le naufrage était imminent. Il ordonna à ses hommes de jeter par les fenêtres de l’entrepont planches, cordages, eau et vivres et de plonger à leur tour. Avec les premières lueurs de l’aube, ils pouvaient constituer des cibles de choix. Il demanda encore à deux volontaires d’inspecter les lieux et de récupérer tout objet utile avant de les rejoindre dans les flots.

Retranché derrière un baril de rhum, Titou commençait à distinguer les cadavres qui jonchaient le pont. La fusillade intense avait cessé mais des coups de feu sporadiques partaient ça et là. Il se dit qu’il devait réintégrer la timonerie pour faire son compte rendu au Capitaine et recevoir ses instructions. Il enjamba le corps inerte de Berdaschi en se demandant s’il devait courir ou ramper. Il décida de s’élancer. Un coup de feu, puis un autre et la fusillade reprit de plus belle. Le feu se déclara devant le tonneau de rhum renversé et commença à s’étendre rapidement dans le sillage de l’eau-de-vie.

- Au feu ! crièrent des marins.

Mouad et ses amis étaient déjà dans l’eau glacée. Ils virent quelques marins sauter par-dessus bord.

Titou s’engouffra dans la timonerie sans se rendre compte qu’il saignait abondamment de la cuisse. Il courut vers son maitre qui titubait entre les caisses d’or. Il avait bloqué son bras contre son flanc et remplissait une musette de pièces d’or de sa main gauche. Pour la première fois, il avait lâché le sextant et la boussole. Titou s’en empara immédiatement, regarda son maître en train compter ses louis et quitta la timonerie au moment où quelques barils de poudre explosaient, créant un cratère fumant sur le pont. Les mâts s’affalèrent provoquant des craquements assourdissants. Les marins commencèrent à courir dans tous les sens, certains étaient en feu et cherchaient un passage pour se jeter à l’eau. Puis il y eut plusieurs explosions successives qui coupèrent Le Majestic en deux. Les deux parties du navire vacillèrent quelques instants au gré des vagues comme si elles hésitaient à s’enfoncer dans les flots puis s’engouffrèrent et disparurent en quelques secondes.

Mouad et les hommes qui l’avaient suivi regardèrent effarés le spectacle aux premières lueurs de l’aube. Ils virent les flammes s’éteindre au contact de l’eau et entendirent quelques cris puis ce fut le silence total. « Ces fous ont fini par tout faire sauter ! » se dit-il. Il demanda aux hommes autour de lui de réunir les planches et les cordages pour fabriquer les radeaux et sortir rapidement de l’eau glacée. Des mutins rescapés les rejoignirent et leur prêtèrent main forte. Mouad les encouragea. Dès que le premier radeau fut terminé, il chargea des hommes de se hisser dessus et de récupérer les tonneaux d’eau et les vivres ainsi que tous les objets utiles avant qu’ils ne soient emportés par les vagues. Quand le soleil apparut à l’horizon, ils étaient tous confortablement installés à bord de plusieurs radeaux. Un marin mutin sortit de sa poche la boussole de Boabdil et la remit à Mouad qui y vit un signe du destin. Ils fabriquèrent des voiles de fortunes avec des lambeaux de voiles du navire, hissèrent des pavillons blancs pacifiques et se laissèrent entrainer par un vent doux sous un soleil bienfaisant. Mouad profita de ce moment d’accalmie pour regrouper les radeaux et s’adresser aux hommes. « Vous avez vus de vos propres yeux où nous a menés la folie des despotes. Promettez-moi de ne jamais oublier ce que vous venez de vivre ! » Ils en firent le serment et Mouad avec eux. Les marins mutins qui les rejoignirent aussi. Il poursuivit : « Jurons encore de ne plus jamais nous laisser tromper par les tyrans et les charlatans ! » Acclamations et hourras en chœur tandis que les radeaux dérivaient lentement vers un avenir meilleur.

Par Mohamed Djaafar (Benmabrouk)

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria