Le syndrome de l’extincteur

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Samir ne savait plus à quel saint se vouer. Il prenait très au sérieux les menaces de Kader, l’agent de sécurité du ministère, et redoutait qu’il ne parvienne à ses fins en obtenant de ses supérieurs son éviction de son poste à la cité universitaire ‘filles’. Il menait une véritable campagne contre lui et racontait toutes sortes de ragots sur son compte pour le discréditer et faire admettre la thèse de son incompétence en tant que responsable de la sécurité de la cité universitaire. Tout cela parce qu’un soir, il avait refusé l’accès à la cité à deux bonhommes bien éméchés qui se sont avérés être ses amis. Ils venaient d’une soirée bien arrosée et ne voulaient rien moins qu’une chambre ! Peut-être avaient-ils rendez-vous avec quelque étudiante volage ? Dès que le gardien leur eut signifié l’interdiction d’accès, ils commencèrent à vociférer et à menacer tout le monde.
- Nous sommes des cadres du ministère ! Appelle ton chef ! avait crié l’un d’eux en pénétrant dans le poste de garde, je vais te faire voir, moi !

Samir rappliqua sur le champ, son poste radio à la main. Quand ils le virent arriver, les deux bonhommes changèrent de tactique, adoptèrent une attitude plus conciliante et le suivirent à l’extérieur du poste.
- Nous sommes des collègues, lui souffla à l’oreille l’un d’eux, nous avons juste besoin d’une chambre… Kader est courant.
Samir réfléchit rapidement en les dévisageant. Il essayait de deviner leur appartenance professionnelle pour évaluer leur potentiel de nuisance. S’agit-il réellement de cadres du ministère ou bien relevaient-ils d’un quelconque corps constitué ? A leurs costumes mal coupés type FLN selon l’expression algéroise désignant les apparatchiks du système qui s’habillent mal certes mais à l’œil, ils ne devaient être que des gardes du corps ou des chauffeurs de quelque nabab local. Il pensa qu’ils pouvaient être armés. Mais peut-être était-ce aussi une cabale qu’un esprit maléfique du ministère lui montait pour le prendre en faute et le faire virer pour ensuite donner sa place à un cousin ou un ami compréhensif qui sait se rendre utile. Il décida de ne pas se laisser faire. De toute façon, il n’avait pas vraiment le choix. Dans ce genre de situations, il vaut mieux éviter les faux pas irrémissibles. Face à une administration omnipotente et souvent aveugle qui lorgne toujours du côté du plus fort, un petit employé comme lui n’avait de chance de s’en tirer qu’en tant que victime. Et même dans ce cas, il devait encore se prévaloir de quelques connaissances pour ne pas se retrouver dans le box des accusés pour un jugement expéditif et une condamnation sans appel. Une simple mise à pied équivaudrait pour lui à une mise au ban d’une société impitoyable entièrement inféodée aux puissants qui laisse peu de chance aux plus fragiles parmi ses membres. Samir ne tenait pas à se retrouver dans pareille situation. Il a suffisamment vu défiler de victimes de la bureaucratie, cette arme fatale des despotes, trainant comme des ombres dans les salles d’attente, racontant leur mésaventure au premier venu, exhibant leur dossier d’un bureau à l’autre pour s’entendre dire qu’ils se trompaient de service, multipliant les requêtes qu’aucun responsable n’est disposé à lire, et qui finissent par devenir agaçants au sein de leur propre famille. C’est pourquoi, il les aborda calmement, presque avec le sourire. Il ne voulait pas s’en faire des ennemis inutilement.
- Vous faites erreur, dit-il, ici, c’est une cité universitaire pour filles.
Les deux lascars s’agitèrent. L’un d’eux se rapprocha de lui et le toisa sévèrement.
- Tu ne comprends pas ce qu’on te dit ? Tu veux qu’on te fasse un dessin ? Nous avons l’autorisation de ton chef Kader, ça ne te suffit pas ?
Samir soutint le regard posé sur lui. L’individu ne l’impressionnait pas outre mesure mais il ne souhaitait pas se retrouver dans une situation conflictuelle qui viendrait s’ajouter aux tracas déjà nombreux de la vie quotidienne à Alger. Il demeura silencieux quelques secondes.
- Tu te magnes le train ! s’écria le second larron demeuré en retrait, se faisant entendre à quelques dizaines de mètres à la ronde.
Craignant qu’ils n’en viennent aux mains, Slimane, le gardien de faction au poste de contrôle sortit devant la porte. La situation risquait de dégénérer à tout moment. Samir serra les dents. Il comprit à cet instant qu’il avait tout à perdre à se laisser faire.

- Dégagez ! leur balança-t-il brutalement. Vous vous croyez dans une maison close peut-être !... Slimane ! ordonna-t-il au gardien qui s’était rapproché, appelle vite la police !
En voyant Slimane rentrer au poste et s’emparer du combiné de téléphone, les deux lascars se regardèrent avant de lâcher un chapelet d’insanités. L’un d’eux porta la main à son menton imitant le geste historique de Koceila.
- D’accord, dit-il, mais tu ne perds rien pour attendre. Tu auras de nos nouvelles ! ajouta-t-il en reculant.
Il entraina son acolyte et ils s’éloignèrent en titubant. Slimane reposa le combiné et réapparu dans l’entrebâillement de la porte.
- J’appelle quand même la police ?
- Non, ce n’est plus nécessaire, répondit Samir en s’éloignant lui aussi en direction de son logement de fonction, mais ouvre l’œil quand même !
Kader n’attendit pas longtemps pour se manifester. Dès le début de la semaine, les représailles commencèrent à pleuvoir sur Samir qui se retrouva au centre d’une véritable campagne de déstabilisation. Le directeur de la cité universitaire le convoqua et lui fit une série de reproches sur des questions tout à fait anodines. Mais il n’y avait pas grande animosité dans ses propos. Samir comprit tout de suite que son directeur avait été ‘touché’ et qu’il ne pouvait pas faire autrement que de l’admonester afin de ne pas mécontenter celui ou ceux qui l’avaient appelé et ouvrir un front inutilement. Il en profita pour lui relater l’incident avec les deux ivrognes et la manière dont il les avait éconduits. Il comprendra de lui-même les motivations de ceux qui l’avaient actionné et sera peut-être plus indulgent envers lui. Mais les pressions ne s’arrêtèrent pas à ce niveau somme toute gérable. Un ami exerçant au ministère l’informa que Kader racontait partout que la cité universitaire était devenue une passoire, que des étrangers y pénétraient secrètement, que des filles y exerçaient le plus vieux métier du monde, qu’on pouvait s’y procurer boissons alcoolisées et drogues, que des armes pouvaient par conséquent y être entreposées, etc… La quarantaine largement entamée, Kader était un beau parleur et savait faire bonne figure sur les cadres du ministère, en particulier ceux qui étaient en charge des questions de sécurité avec lesquels il s’affichait ostensiblement pour impressionner ses collègues et les intimider un peu au passage. Il se prévalait de connaissances très haut placées parmi les hauts gradés de la nomenklatura algéroise et ne ratait jamais l’occasion de faire référence à l’une ou l’autre de ses connaissances prestigieuses au détour d’une anecdote ou d’une blague. « Comme me l’a dit Si El Hadj… » se vantait-il en racontant une histoire dont personne ne pouvait vérifier la véracité. Ou encore, « Au mariage du fils de Âmi Salah, j’ai rencontré Si El Hadj qui m’a demandé de passer le voir… » Les initiés faisaient immédiatement le lien avec les grosses pointures qui se cachaient derrière le titre de hadj et le prénom anodin, un haut gradé ou un décideur planqué dans l’ombre et secouaient la tête, encourageant l’orateur à plus de confidences. Les moins avertis se contenteront d’écarquiller les yeux sans oser la moindre question de crainte de paraitre ringards ou attardés. Ils s’informeront plus tard discrètement auprès de leurs amis qui leur chuchoteront dans l’oreille l’identité de ces pontes et ils pousseront alors des ah ! admiratifs en plissant le front. Et tant mieux pour Kader qui s’en trouvera davantage auréolé. A la prochaine rencontre, ils s’empresseront de lui offrir un pot. Entouré de mystère, il pourra ainsi faire le coq devant des pharisiens craintifs et débusquer ses futures proies. Il faut reconnaitre qu’il ne manquait pas d’imagination non plus. Audacieux, il savait dénicher le bon filon avec ses histoires de Âmi X et Âmi Y. Il veillait aussi à ce que son aspect extérieur soit en permanence en totale adéquation avec ses prétentions réelles ou supposées. Costume cravate, grosse montre au poignet, il fumait des cigarettes de luxe et parlait avec emphase, comme un véritable responsable algérien. Ce mode de vie confortait son égo et lui permettait de se faire entretenir par quelques parvenus ambitieux désireux pénétrer dans les arcanes du système. Et qui mieux que Kader à leurs yeux pour diriger leurs premiers pas dans les dédales abscons d’un pouvoir en quête de laquais pour faire le service.

Samir avait conscience de toutes ces fanfaronnades mais il redoutait quand même l’individu, le connaissant sans scrupules. Il avait bien envie de lui serrer la cravate mais l’enjeu était vraiment de taille. C’est qu’il risquait de tout perdre en quittant ce poste à la cité universitaire à commencer par le logement de fonction. Sans aucune solution de rechange, il serait contraint de renvoyer sa petite famille au bled et de retourner à la vie nomade qu’il avait menée des années durant à Alger entre cités universitaires et autres dortoirs. La première personne à lui en vouloir sera sa propre femme. Elle n’acceptera sans doute jamais de retourner traire les chèvres avec toutes les envieuses qu’elle a laissées derrière elle maintenant qu’elle a vu la capitale et qu’elle sort faire ses courses toute seule comme une grande. Il devait user de ruse pour la renvoyer au douar et échafaudait déjà un scénario au cas où.

Il lui restait encore la possibilité de se soumettre à la volonté de Kader et de devenir son larbin. Il lui ferait subir les pires avanies ! Les ‘collègues’ comme les deux poivrots du weekend défileront à la cité et ce sera à lui de leur souhaiter la bienvenue et peut-être aussi de leur servir à boire ! Non, il ne pouvait se résoudre à une telle ignominie sans livrer bataille. Mais avec quelles armes ?
Cette affaire commençait sérieusement à l’angoisser et en l’espace de quelques jours seulement, il perdit trois kilos. Le manque de sommeil et d’appétit, l’abus de cigarette et de café, tout cela le rendait de plus en plus nerveux. Vers la fin de la semaine, il décida de se confier à son ami d’enfance Amar. Adjudant des forces armées, Amar connaissait pas mal de monde dans le microcosme algérois. A deux, ils lanceront la contre offensive et tenteront de gagner la guerre.
Amar était très perspicace. Dès qu’il saisit les tenants et aboutissants de l’affaire, un plan s’échafauda rapidement dans sa tête. Il connaissait très bien le secteur de la cité universitaire avec ses multiples buvettes et gargotes et y avait souvent rencontré le fameux Kader en train de butiner comme une abeille insatiable. C’était en quelque sorte son théâtre des opérations. Il faisait les cent pas sur le boulevard en fumant et en palabrant avec des connaissances. Il faisait du repérage si l’on peut dire et finissait par se joindre au groupe sur lequel il avait jeté son dévolu. De nombreux cadres fréquentaient l’endroit où ils avaient leurs habitudes. Amar connaissait quelques gradés de l’armée qui y prenaient régulièrement un pot pour se détendre en fin de journée avant de rentrer chez eux. Parmi eux, Said, un gars du bled. Qui mieux que lui en effet pour prendre la défense du malheureux Samir ? En tant d’officier supérieur, il lui suffisait d’afficher sa proximité avec Samir pour ramener Kader à de meilleurs sentiments envers lui.
- Qui peut bien me débarrasser de ce salopard ? lança Samir en soupirant quand il eut raconté toute son histoire.
Amar lui tapota l’épaule.
- Je crois que j’ai une idée, dit-il.
Samir piaffait d’impatience.
- Vas-y, raconte !
- Parmi les officiers qui se retrouvent presque chaque fin de journée sur la terrasse de la buvette centrale, il y en a un qui est du bled. On va faire le gué tous les jours et dès qu’il se manifeste, on se joindra à son groupe en faisant comme si c’était par hasard. Je lui dirai que tu es du patelin et ta fonction à la cité universitaire ‘filles’, ça l’intéressera sûrement… A la première occasion, chuchote-lui à l’oreille que ce flibustier est en train de te persécuter pour te faire remplacer par quelqu’un de son bled à lui. Dis-lui que c’est un simple agent de sécurité au ministère… Parle-lui de ta petite qui s’est habituée à sa nouvelle école pour l’émouvoir un peu. Normalement, ça devrait marcher.
- Je dois mettre un costume ? questionna Samir naïvement.
- Soit présentable seulement… Une dernière chose, ne lui dis surtout pas qu’il connait des personnalités, on ne sait jamais.
Samir rentra chez lui confiant ce jour-là. En passant par la superette, il acheta plein de bonnes choses pour faire plaisir à sa femme. Un officier supérieur pour le défendre ! Personne ne s’approcherait plus de lui ! Il était aux anges. Il passa une nuit agréable et fut très doux avec sa femme ce soir-là. Le lendemain, à la fin de sa journée de travail, il vêtit son costume sonitex acheté deux années auparavant directement à l’usine grâce à une relation dans le textile. Il ne le sort que pour les grandes occasions. Il lui va un peu grand avec des manches qui dépassent de 2 ou 3 centimètres mais il l’a voulu ainsi au cas où il prendrait du poids. Vers 17 heures 30, à l’heure où les buvettes du boulevard commencent à s’animer, il se positionna et attendit patiemment son ami Amar. Celui-ci ne tarda pas à arriver. Ils commencèrent à arpenter le boulevard et ne tardèrent pas à repérer le fameux Kader qui commençait sa journée de chasse lui aussi. A hauteur de la buvette centrale, ils aperçurent Said un verre à la main au milieu d’un groupe de personnes debout au comptoir.

- C’est lui, là-bas, dit Amar en le montrant du nez, le petit trapu qui parle avec des gestes… Tu le vois ?
- On y va ?
- Laisse-moi le temps de voir qui est avec lui… Plusieurs officiers du ministère et d’autres que je ne connais pas… Ah ! le moustachu sur la gauche, c’est Kheiry, nous avons de la chance, c’est un chic type… Il est du bled aussi.
- C’est un officier supérieur ?
- Non ! C’est un entrepreneur indépendant, courageux et très généreux aussi… Bon ! tu n’as rien oublié de ce que je t’ai dit, j’espère ?... Allons-y !
Kheiry les reçut chaleureusement et les invita immédiatement à boire quelque chose. Les autres se contentèrent de leur serrer la main. Said les salua sans interrompre sa gestuelle. Dès qu’ils furent servis, Amar se glissa délicatement vers l’officier supérieur et lui chuchota quelque chose à l’oreille.
- Ah ! Il est à la cité universitaire ‘filles’, c’est bien, commenta Said en hochant la tête plusieurs fois.
Samir se rapprocha timidement. Il sentit sa main trembloter et préféra poser son verre sur le comptoir de peur de le renverser sur son futur parrain.
- Si… Si vous avez besoin… de quelque chose, bégaya-t-il, en supplantant Amar à côté du gradé, vous pouvez compter sur moi.
Amar glissa sur l’autre flanc de l’officier supérieur en questionnant sur sa santé la personne qui s’y trouvait. Il voulait d’une certaine manière isoler Said pour permettre à son ami d’enfance de passer à l’offensive. Celui-ci ne se fit pas prier. Au bout de quelques secondes seulement, Amar le vit montrer du nez le fameux Kader qui passait sur le boulevard. Faisant face à Said, Kheiry n’avait rien raté du manège des deux lascars et se disait, amusé, qu’ils ne connaissaient sans doute pas assez l’officier. Il savait Said très frileux quant il s’agit d’aider ou de rendre service et pensait en les regardant évoluer comme des chatons inexpérimentés autour d’une proie trop grande qu’ils n’allaient pas tarder à se planter. Mais il ne dit rien. Syndicaliste repenti depuis que la centrale syndicale s’est mise à fonctionner comme un parti politique inféodé au pouvoir et aux prédateurs, Kheiry a pris ses cliques et ses claques et s’est mis à son compte pour échapper à l’infamie de servir sous les ordres de responsables véreux. Il avait une grande expérience de la vénalité des hommes mais il avait quand même réussi à ménager une part d’empathie pour les petites gens. Il en était encore à s’interroger sur les chances des deux lascars quand il vit arriver un monsieur qu’il n’avait jamais rencontré auparavant. C’était Kader qui s’invitait dans le groupe. La présence de Samir au milieu de tous ces hauts gradés l’avait intrigué au plus haut point. Il n’était pas question pour lui que celui qu’il considérait comme un subordonné irrévérencieux conspire dans son dos, lui coupe l’herbe sous les pieds en quelque sorte en fricotant avec la crème de la défense nationale.
- Mes respects, mes respects, saluait-il en serrant les mains tendues.

Il était passé devant Kheiry sans presque le voir obnubilé par les galonnés qui lui faisaient face. L’ancien syndicaliste l’ignora complètement et continua à converser avec son voisin. Quand il salua Said, celui-ci garda sa main prisonnière dans la sienne et l’apostropha à voix haute captant ainsi d’attention des autres :
- Tu menaces les gens maintenant ?
Amar fit la moue. Il savait que la confrontation directe n’était pas la bonne méthode et craignait que la situation ne prenne une tournure défavorable pour son ami car il était impératif d’opérer discrètement pour ménager la sensibilité de Kader et l’amener à de meilleurs sentiments en le laissant espérer conquérir l’amitié de l’officier supérieur. Said voulait-il épater la galerie ou bien recherchait-il l’appui de ses collègues en ébruitant l’affaire ?... Manquerait-il à ce point d’assurance ? Kheiry écarquilla les yeux. « Là, je lui accroche une médaille » se dit-il. Kader sentit les regards posés sur lui. Il savait qu’il était en train de jouer son va-tout dans ce face à face. Il prit son courage à deux mains, le regarda droit dans les yeux et lui répliqua sur le même ton :

- Ce n’est pas dans mes habitudes de menacer les gens !... Je vais t’expliquer de quoi il s’agit, poursuivit-il sur un ton plus conciliant mais en le tutoyant aussi sans le connaitre… Une petite minute.
Il libéra sa main, tourna le dos à son interlocuteur et commanda :
- Un thé à la menthe, s’il vous plait !
Il sortit un paquet de cigarettes et commença à défaire l’enveloppe de cellophane.

- Tu fumes des Dunhill maintenant, dis un officier qui le connaissait déjà.

- C’est le général Wahab qui m’a donné quelques paquets hier… Je l’ai rencontré à la fête de Âmi Salah…
Il se saisit du verre que le serveur venait de poser sur le comptoir, aspira une longue gorgée et se tourna vers Said. Celui-ci était blême. « La fête de Âmi Salah, le général qui lui donne des cigarettes de luxe, qui peut-il bien être ? » se demandait-il. Sur sa gauche, Samir était livide. En voyant la mine défaite de celui qui devait être son protecteur, il attendait que le ciel lui tombât sur la tête d’un moment à l’autre. Il se disait qu’Amar l’avait mis dans de sales draps et qu’il devait rapidement se réconcilier avec Kader et lui prêter allégeance avant qu’il ne soit trop tard. Il revit les petits yeux de sa femme quand il la quitta quelques heures plus tôt. « S’ils me mettent dehors, je ne la reverrai plus. » Amar était dans ses petits souliers. Ce qu’il craignait était en train de se produire. La formule magique avait fait son effet. L’officier supérieur était totalement décontenancé, intimidé par quelques prénoms balancés peut être au hasard. « Mais que faire ? s’interrogea-t-il, si vraiment il connait Âmi Salah, il vaut mieux l’avoir de son côté. » Kheiry quant à lui observait la scène sans sourciller. Il se dit que Said ne méritait pas sa médaille et sentait la colère monter en lui. « Ce zigoto l’a complètement tétanisé ! » Kader jouissait en voyant la stupeur gagner les visages. Sûr de lui, il présenta le paquet de cigarettes à Said :
- Une cigarette, Ha-da-rate ? dit-il en appuyant sur les trois syllabes.

Said en saisit une machinalement, sans se rendre compte. « Pourvu que cette histoire en reste là. » pensa-t-il. Kader se rapprocha davantage, sortit un zippo étincelant et présenta du feu à Said. Samir fit un pas de côté pour lui faire de la place.

- Hadarat, entama-t-il lentement, avec tous les respects que je vous dois, je suis un cadre responsable, je ne menace personne, je fais seulement mon travail… car j’ai des comptes à rendre à mes supérieurs de la sécurité…
Il fit une pause de quelques secondes pour jauger son interlocuteur. Au regard fuyant de celui-ci, il comprit que l’affaire était déjà gagnée. Fin tacticien, il ne voulait pas non plus s’aliéner cet officier qui pourrait lui être utile un jour. Il poursuivit :

- Je ne sais pas si ce monsieur (il montra Samir du doigt) fait partie de votre famille mais il a fait quelque chose de grave, de très grave…
- Ah, bon ! soupira Said qui entrevoyait enfin une issue à l’impasse dans laquelle il se trouvait, et qu’est-ce qu’il a donc fait ?
Kader jubilait. L’officier cherchait une échappatoire et entrait dans son jeu pieds et poings liés. Kheiry fulminait intérieurement. Il ne connaissait pas Kader mais avait compris qu’il avait devant lui un gringalet qui était en train de tourner en bourrique son copain. Il faillit exploser mais se retint de justesse, préférant attendre le dénouement de la parodie.
- Ce monsieur a vidé les extincteurs de la cité universitaire ! entonna Kader.

Samir en eut le souffle coupé. Il demeura bouche bée, sans le mot devant un mensonge aussi monstrueux. La partie était perdue ; que dire qui n’aggraverait pas encore son cas. Il bredouilla quelques mots sans arriver à dire quelque chose de cohérent. Said le regarda grommeler.
- Dans ce cas, balbutia-t-il… Je ne le savais pas, il ne m’a rien dit… Vider les extincteurs… C’est grave !
L’honneur était sauf et la perche assez confortable, pourquoi ne pas l’avouer. Kader sentit le moment venu d’évacuer complètement cette question en changeant de sujet. Et quoi de plus rentable que de revenir à ses relations factices.
- Si El Hadj, commença-t-il…
Kheiry avança d’un pas.
- Menteur ! explosa-t-il.
Ils fixèrent tous sur lui des yeux arrondis. Kader sentit son sang se glacer dans ses veines. Il tourna le dos à Said et fit face à Kheiry.
- C’est à moi que tu parles ?
- Tu n’es qu’un vulgaire menteur ! persista l’ancien syndicaliste qui retrouva subitement sa verve et sa fougue d’antan quand il haranguait les travailleurs. Samir n’a pas vidé les extincteurs, tu mens ! Tu crois pouvoir bluffer tout le monde tout le temps avec tes histoires de Âmi Salah, de Si El Hadj et compagnie ? Peux-tu seulement nous dire qui sont réellement ces messieurs si tu as une once de courage.
Kader était tétanisé. Il ne savait plus quoi faire. Son mythe s’effondrait comme un château de cartes. Il tenta la colère mais l’air méprisant de Kheiry l’en dissuada aussitôt. Jamais personne ne l’avait apostrophé de la sorte à l’exception de ses chefs bien sûr. C’est qu’il ne savait pas non plus à qui il avait affaire sinon il aurait vite trouvé la riposte opportune. Il balbutia quelque chose d’inintelligible. Kheiry le regarda froncer les sourcils et décida d’en finir avec lui.
- Ecoute-moi bien ! Les personnalités que tu utilises comme des épouvantails je ne les connais pas et ne cherche pas à les connaitre non plus, mais Samir tu lui fous la paix une bonne fois pour toutes sinon je vais m’occuper de toi sérieusement. Ai-je été assez clair ?
Silence de Kader qui cherchait son briquet pour allumer une cigarette alors qu’il l’avait dans la main. Celui qui se permettait de le réprimander de la sorte ne pouvait pas être n’importe qui ! L’affronter pourrait être suicidaire ! Il s’en voulu de ne pas l’avoir identifié avant de se joindre au groupe. Il virevolta sur place et finit par trouver le briquet. Il alluma sa cigarette pour se donner plus d’épaisseur et s’adressa à lui :

- D’accord, dit-il simplement, d’accord, je ne vous connais pas mais on se reverra… Il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas, ajouta-t-il d’un air docte.

- Je m’appelle Kheiry et je suis ici tous les jours, comme ça tu sais où me trouver.

Kader s’éloigna sans se retourner. L’atmosphère se détendit quelque peu. Le sang irrigua à nouveau le visage de Samir qui reprit sa bonhomie habituelle. Amar souriait aux anges tandis qu’un vilain rictus s’était figé sur les lèvres de Said qui cherchait une nouvelle échappatoire. Kheiry le dévisagea et se remémora la sentence de l’officier instructeur de sa compagnie lors de la remise du grade d’officier de réserve à la caserne de Blida quelques décennies plus tôt : « N’oublie pas, lui susurra-t-il à l’oreille en lui accrochant l’étoile argentée sur les épaules, ce n’est pas le grade qui fait l’homme ! »

Alger, novembre 2013

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria