Cheb Guitara

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Le facteur remit une lettre à Cheb Guitara et disparut dans la cohue de la cité des criquets. Le soleil de juillet se pavanait sur les immeubles, les hommes et les plantes à genoux, la ville agonisait.

Terrés dans leur petite boite, des hommes désœuvrés donnaient la réplique aux femmes désenchantées. La cité des criquets détenait le record de la natalité ; un lapinisme effarant, débordant et tumultueux. Cheb Guitara reconnut le timbre anglais. Il ouvrit l’enveloppe ; enfin, une bonne nouvelle ! Un certificat d’hébergement de la part de sa penfriend, ça se fête, n’est-ce-pas ? Cheb Guitara rentra chez lui prit sa guitare et entonna sa chanson :

" Ma vie est un clip

Où je joue un drôle de type.

Le matin, je garde le mur,

Le soir, je perds mon futur.

J’ai vu la fourmi occupée

Et la cigogne en besogne,

Et moi ça fait 20 ans que je tourne en rond."

Quelques jours plus tard, Cheb Guitara se présenta aux guichets de l’ambassade britannique. L’interrogatoire dura deux heures. Cheb Guitara feignit d’être un anglophile. Il voulait gagner l’Angleterre pour mille et une raisons. On lui accorda un visa pour quinze jours. Pour la première fois de sa vie, Cheb Guitara se paya un billet d’avion grâce à l’argent épargné pendant cinq ans. A peine rentré à la cité des criquets, il se mit à gratter sa guitare allégrement :

" Lâchez-moi les baskets,

Le départ se fête !

Je pars, je plane, je délire

Faites entendre le bendir !"

Le lendemain, Cheb Guitara se trouva confronté au nerf de la guerre : où dénicher l’argent nécessaire pour vivre en G.B, ne serait-ce le premier mois ? Il songea d’abord à un prêt. Peine perdue, il n’est pas solvable, chômeur comme il est. L’idée du vol lui traversa l’esprit. Il se découragea vite car ce n’est même pas un larcin. Puis soudain, Eurêka ! Il prit sa guitare et se dirigea vers le pharmacien de la cité des criquets.

- Je voudrais un sirop contre la toux.

- Alors Guitara, comment ça va ? L’interrogea le pharmacien, je peux jouer un peu ?

- Volontiers.

- Alors, tu ne veux toujours pas la vendre ?

- Tout dépend du prix qu’on me proposera. C’est une guitare espagnole. Elle est excellente pour le flamenco, le classique, le chaabi, le blues...

- Propose un prix et on verra.

- 5000 dinars.

- Je t’en donne 4000.

- 4500 si tu paies cash.

- OK

Samedi, le 5 juin 1984, Cheb Guitara prenait l’avion pour la première fois de sa vie. L’aéroport d’Alger avait l’air d’un souk. Ne manquaient à l’appel que les ânes et les chèvres. Quand l’engin décolla, un gros nuage menaçant se profila à travers le hublot, tel un ogre d’une rare espèce. Guitara appela l’hôtesse et lui souffla à l’oreille :

- Vous n’auriez pas un somnifère ?

- N’ayez crainte, nous allons bientôt arriver. lui répondit-elle, dans un tendre sourire.

Soudain, une voix chaude annonça la phrase salvatrice : Attachez vos ceintures !

Cheb Guitara traversa les labyrinthes de Heathrow et arriva devant le douanier. Celui-ci, très flegmatique, le scruta de la tête aux pieds et l’interrogea :

- Combien comptez-vous rester en Angleterre ?

- Le temps de dépenser mon argent.

- De combien en disposez-vous ?

- 200 livres sterling.

- C’est juste assez pour vous payer une nuit d’hôtel. Que venez-vous faire en Angleterre ?

- Acheter des disques des Beatles et visiter the Post Office Tower.

- Il ne vous restera plus rien pour l’hôtel et comment comptez-vous subvenir à vos frais de nourriture ?

- Fish and chips, c’est pas cher.

- Que faites vous en Algérie ?

- Je suis le gardien de la cité des criquets.

- Combien êtes-vous à la maison ?

- Dix.

- Que fait ta mère ?

- She’s a couscous girl.

- What does it mean ?

- She rolls couscous.

- Et ton père ?

- Il roule sa bosse, he is a rolling stone.

- Pourquoi avez-vous trois jackets dans votre sac ?

- Il fait froid en Europe.

- Ne sommes-nous pas au mois de juin ? Tu veux passer l’hiver chez nous, avoue-le.

Le douanier fit sortir une pile de lettres du sac de Cheb Guitara. Il les donna à son collègue. Les deux hommes quittèrent la loge, laissant Guitara sous l’œil vigilent d’un malabar. Dix minutes plus tard, le douanier revint et d’un air flegmatique déclara :

- Ces lettres vous ont été adressées par une correspondante qui vous a déjà trouvé un boulot et une piaule. Pour la énième fois vous prouvez que vous n’êtes pas un touriste.

- Vous n’avez pas le droit de lire mes lettres.

- Sorry, vous prendrez l’avion ce soir pour Alger.

Sur un air blues, a capella, Guitara entonna sa dernière chanson :

Tant pis pour moi

Je me suis brulé avec mes propres doigts

Sur mon front c’est écrit

Je vendrai ma guitare

Pour les beaux yeux de London.

Da Snitra

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria