Si Ali

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Je devais inspirer ou de la compassion ou du dégoût ou les deux à la fois car les regards obliques ne manquaient guère qui me scrutaient comme une curiosité anatomique. J’étais sans doute dans un piteux état. C’est qu’il est tombé des hallebardes jusqu’au petit jour et le vent n’a pas du tout arrangé les choses non plus. Zeus et Eole se seraient-ils ligués contre moi et mis en commun leurs armadas pour me déloger de mon abri de fortune sous les belles arcades du boulevard Amirouche ? Pourtant, ce ne sont pas les abris qui manquent à Alger depuis que la crise a traversé la Méditerranée pour s’installer durablement chez nous. J’entends dire que le pétrole a chuté, qu’il faut faire des économies, que le pays est à genoux… Mais commencez donc par serrer vos propres ceintures, bandes de ganaches, va ! Je m’en bats l’œil, moi, de vos histoires. Eole a soufflé dans ma direction intentionnellement, je le sais. C’est à moi qu’il en voulait personnellement. Je dormais à poings fermés et rêvais d’un magnifique jardin truffé de pelouses verdoyantes sur lesquelles de superbes nanas en tenues légères se lézardaient au soleil. Je cherchais un endroit stratégique pour me rincer les yeux. Les espaces boisés étaient peuplés d’arbres majestueux qui se reflétaient fièrement dans les lacs. Un bassin avec plusieurs jets d’eau servait de terrain de jeu aux jeunes et aux moins jeunes qui s’aspergeaient d’eau en utilisant tout ce qui leur passait par la main y compris leurs casquettes. En m’approchant du jet d’eau derrière lequel je pensais trouver le meilleur axe de tir, je franchissais involontairement la frontière virtuelle délimitant le périmètre de jeu des gamins. Un garnement que je n’avais pas remarqué s’est glissé derrière moi et a déversé sa cargaison d’eau sur ma nuque. C’est là que je me réveillai en sursaut sous une rafale de pluie déchaînée. « Merde ! » maugréai-je contrarié. J’étais si bien dans ce jardin ! Je regardai autour de moi dépité : la même réalité quotidienne amère et de la flotte en prime au petit matin. « Quoi ? Même les dieux s’en prennent à moi maintenant, après tout ce que les hommes m’ont fait ? » Je voulais pester, blasphémer, débiter un chapelet d’insanités et j’en connaissais, moi, des grossièretés, mais rien ne sortit de ma bouche pâteuse. Que le sort veuille s’acharner sur moi, convoquer les divinités grecques pour obtenir ma rédemption, c’est son affaire après tout. Au point où j’en suis, il ne sait pas qu’il perd son temps. Combien avant lui s’y sont essayés et se sont cassé les dents. A l’heure qu’il est, ils doivent le regretter amèrement. Même le plus fou des tyrans finit toujours par se retrouver seul devant ses actes. Moi, je ne regrette rien, sauf peut-être de n’avoir pas craché à la figure des potentats qui ont croisé mon chemin. Ah ! Comme ils étaient arrogants mes despotes ! Je serais peut-être mort en héros à l’heure qu’il est. Mais j’ai préféré leur survivre pour vérifier une conviction congénitale et voir enfin triompher le bien. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et j’ai fini par me perdre dans le sillage de cette dichotomie hasardeuse. Bon ! Trêve de cogitations stériles ! Il fait jour et il est temps de se lever. Le carton qui me servait de toiture était devenu une pâte difforme agglutinée au bord du perron où j’étais encore allongé. Les passants matinaux encore étourdis ou plutôt mal lunés comme toujours s’en écartaient avec un haut-le-cœur, croyant avoir affaire à quelque matière innommable abandonnée par le vieux schnock que j’étais devenu. Je les ignorais bien sûr ; je n’avais rien à foutre de ce qu’ils pouvaient penser, en bien ou en mal du reste. J’étais tout trempé et je devais rapidement trouver un endroit sec pour me réchauffer et sécher mes oripeaux. J’irai me refaire une santé au foyer de Bab Ezzouar où j’ai encore une place parmi les vieilles antiquités de mon âge. Je n’ai jamais supporté d’être enfermé. Peut-être trouverai-je aussi la réponse tant attendue ?

Depuis que je suis devenu fou ou plutôt depuis que les gens normaux m’ont déclaré fou, je me sens pousser des ailes. Je prends un malin plaisir à dire bien fort ce que les gens normaux pensent tout bas. C’est normal puisque je ne suis pas normal ! Ah ! Ah ! Tout s’est normalisé dans ce pays et personne ne s’étonne plus de rien, à part moi. Boudy est exécuté en direct à la télé ? Normal ! Vous auriez préféré le voir étranglé avec un fil de fer rouillé ? Les rues sont dégueu ? Normal, on est en Algérie. Les femmes sont emmurées dans le niqab ? Hachek ! Nous ne sommes pas des impies ! Ils ont volé des milliards ? Normal, vous dis-je ! Allez, oust ! Dispersez-vous, le spectacle est terminé ! A bâbord toute et chargez les canonnières ! Au large le progrès ! Qu’il ne s’avise plus de se rapprocher de nos côtes ! Cap à l’est en direction du moyen-âge vers ces contrées stériles où les hommes s’interrogent encore sur l’utilité des femmes après avoir assouvi leurs pulsions. Un kamis pour tous et un niqab bien noir pour elles ! « Cachez-moi ces douceurs que je ne saurais… » Espèce de tartuffe ! Que tu ne saurais…, hein ? Ah ! Comme il se sent bien dans la gadoue ! Tout le monde s’y complaît, les faux dévots en premier et les vrais pirates ensuite. Normal, hein ? Misérable vocable ! Tu m’en as fait baver ! Mais c’est fini maintenant, détendez-vous, vous ne souffrez plus. Le navire s’est échoué sur les récifs et le capitaine est parti se prélasser sur ses dollars. Il ne s’est pas fait harakiri, non, il ne s’est pas auto flagellé non plus, l’équipage ne le méritait pas c’est tout. Allô ! Chakib ?

Et paf ! Une giclée d’eau boueuse en pleine gueule. Un passant encore assommé a piétiné la bouillie de carton à mes pieds. « Connard ! » Il ne s’est même pas retourné. « Il doit chausser au moins du 45 celui-là ». Je me relevai et abandonnai tout mon attirail sur le perron. Sauf la bouteille en plastique qui me serre de pissoire la nuit. Celle-là, je la garde sur moi, c’est mon arme de destruction massive. Gardez vos distances, béotiens, c’est moi qui vous le dis.

Au début, c’était un peu difficile avec tous les comprimés qu’on me faisait avaler chaque jour, puis, tout est allé très vite. Il faut dire que je les ai un peu aidés aussi. Lorsqu’ils m’ont surpris en train de faire la prière à poil en face de la mosquée Saint Charles, ils ont enfin compris et m’ont foutu la paix. Les frérots de la mosquée n’avaient pas beaucoup apprécié. J’en garde encore les meurtrissures sur mon corps. Tout a un prix n’est-ce pas ? Ils s’y sont mis à plusieurs, comme une meute de loups affamée, j’entendais des voix dire que mon sang était licite… Eddezzou M’âhoum (*) ! Les enfants s’amusaient comme des fous, pointaient du doigt mes parties génitales émoussées, tournoyaient en riant à gorge déployée. Leurs rires m’enveloppaient, m’entrainaient dans une moulinette ; j’étais un des leurs. Et les femmes. Ah ! les femmes ! Elles lorgnaient un endroit précis en jouant aux vierges effarouchées. J’étais leur gorille, je nageais dans le plaisir. Je les ai tant aimées ; je leur ai tout pardonné. Quelqu’un m’a enfilé des fringues et je me suis éclipsé ; je me suis tiré à bon compte.

Ma femme était belle comme une fleur, elle s’appelait Warda. Elle portait bien son nom. Je ne l’ai pas revue depuis l’indépendance ; elle doit être déjà morte à l’heure qu’il est. Je la rejoindrai après ; j’ai encore quelques comptes à régler ici bas. Ma fille ressemblait à sa mère ; heureusement devrai-je dire, car beau, je ne le suis assurément pas. Petit, trapu, basané, nez proéminent, je me demande comment elle a accepté de m’épouser. A l’époque, je ne me posais pas cette question. Mais intelligent, ça je l’étais et je le suis toujours ; je le revendique même ! Ah ! le nombre d’abrutis que j’ai rencontrés dans ma vie ! Faut juste faire l’âne et les laisser braire pour se dilater, ils vous foutent la paix en prenant de l’altitude. Pitoyable misère ! Ma fille a été mariée comme sa mère ; je ne veux pas lui créer des problèmes. Je saurai où la trouver, le moment venu. J’ai épousée Warda après mon retour de France. J’ai travaillé longtemps dans une usine de produits chimiques à Saint Quentin. C’est là que vont les gars de mon bled. J’ai gardé tous mes papiers. Il parait que je suis tombé malade. Quelqu’un a dit qu’on m’avait trouvé nu dans la rue. Je ne m’en souviens pas. Un collègue de mon village a été chargé par le directeur de l’usine de me ramener à la maison. Il avait une adresse, un colis à livrer et un chèque à remettre ; il est reparti tout de suite, à cause des évènements comme on disait à l’époque. Il m’a livré à la famille en somme, ou ce qu’il en restait car je n’avais plus que quelques cousines. Ils se sont bien occupés de moi ; je me suis rétabli ; c’était presque la fin de la guerre. Ils m’ont ramené Warda ; je l’ai aimée tout de suite. J’étais jeune et instruit, la SAS avait besoin d’un scribouillard, elle m’a embauché et donné un toit. J’ai pris ma paysanne effarouchée et je les ai laissés tranquilles. Pour la première fois de ma vie, je n’étais pas seul et j’avais un toit, j’étais heureux. Pas pour longtemps. Le néant m’avait donné rendez-vous dans ce camp maudit. De mon pupitre au PC de la SAS, je revois encore cette brute de mokhazni rôder autour de ma cabane. Mes poches en sont encore pleines de caillasses. Quand arriva le cessez-le-feu, le bourreau est venu le chercher ; je l’ai bien fixé. Il baissa les yeux ; il avait peur. Puis ce fut mon tour. J’avais trahi et je ne le savais pas. Le commissaire politique m’a laissé la vie sauve. Je n’ai plus jamais revu ma femme. C’est à cette époque là que je suis devenu exhibitionniste, je veux dire exhibitionniste professionnel en quelque sorte, car de l’épisode français je n’ai gardé point de souvenir. Mon numéro préféré je le jouais surtout devant le collège de filles quand elles étaient toutes là à attendre la sonnerie des cloches et l’ouverture des portails. J’arrivais toujours quand on ne m’attendait pas et me mettais immédiatement en position de tir. Tout est dans la rapidité d’exécution. Je gardais bien sûr une distance respectable pour ne pas effaroucher mes jeunes admiratrices. Une folle excitation s’emparait de moi et d’elles aussi quand elles commençaient à serrer les rangs en glapissant, ne formant plus qu’une masse compacte qui ondulait sous la pression interne. Je me sentais en communion avec elles, transporté hors du monde visible, en état d’exaltation. Je sonnais le clairon en frémissant : « A mon commandement ! » Les cris fusaient de partout. Je percevais les acclamations. C’est là que je donnais l’ordre de tir et soulevais ma soutane découvrant ce qui restait de ma virilité.

Ma folie fut mon salut et ma meilleure compagne. Elle me protégeait du monde impitoyable et m’enveloppait comme une amante fidèle. Dans ma solitude, c’est en elle que je me réfugiais ; elle était ma terre à moi sur laquelle je me déchargeais de mes lâchetés et de mes échecs. Je fus bien souvent malade, abandonné au milieu de la foule. C’est elle qui pansait mes blessures, me cajolait et me donnait la force de survivre. Mais survivre à quoi et à qui, au juste ? Je l’ai oublié depuis longtemps. Au sort peut-être ou au mauvais sort. J’ai survécu à mes malheurs et à mes bourreaux mais je ne veux pas partir incognito, sans baroud d’honneur. Oui, c’est cela que je veux, une fin honorable qui me réconcilie avec moi-même et avec cette vie harassante et inaccomplie. Cette fin honorable, je l’ai attendue patiemment, chaque jour et chaque nuit sans savoir quand ni comment elle me surprendrait.

Quand il m’appela par mon nom, je compris immédiatement que c’était la voix du destin. Il m’a donné de l’argent et m’a demandé de lâcher le gros caillou menaçant que je trimbalais. Il y en avait d’autres dans mes poches. Ah ! Les enfants sont souvent insupportables. Quand ils vous repèrent en train de déblatérer dans les rues et qu’ils vous prennent pour cible, rien ne les arrêtent plus. Vous devenez la pièce maîtresse autour de laquelle s’articule leur nouveau jeu. Vous vous enfuyez en courant ? C’est justement ce qu’ils attendent pour vous prendre en chasse. Vous vous arrêtez essoufflé ? Ils se regroupent pour vous vilipender et vous ovationner quand vous lâchez votre kyrielle d’insanités. Le caillou les tient à bonne distance. L’agressivité s’apprend tôt dans nos contrées. Quand j’entendis la voix, j’obéis confus, comme un enfant pris en faute. Le caillou roula à mes pieds. Il m’a invité plusieurs fois ; nous sommes devenus des amis. Je lui racontai Saint Quentin et l’usine chimique et remis toutes mes archives. Je crois qu’il en a fait bon usage car la bonne nouvelle m’attendait à l’entrée du foyer de Bab Ezzouar. Il pleuvait encore quand je passai le portail. Un mandat des services sociaux de cette ville lointaine du nord de la France m’attendait depuis quelques jours au bureau du comptable. Une fortune me tombait subitement sur la tête ! Un demi-siècle après, l’âge de l’indépendance. De quoi casser la baraque ! Je savais que je tenais là ma revanche et que la délivrance n’était plus très loin. Plus une minute à perdre, l’ami ! Tournée générale pour une sortie en grandes pompes ! Un verre à tout ce qui bouge ! comme aurait dit le brave Abel dans les bistrots du nord quand la solitude commençait à peser les longues soirées hivernales. Je débarquerai au bled en parachute, en tenue de général et leur tomberai dessus comme un faucon sur sa proie, les mains débordant de cadeaux et de gâteaux. Ils se disputeront ma présence ; je me ferai désirer. Je les laisserai baiser ma main, ma tête et mon front. « Laissez votre oncle tranquille, il a fait un long voyage ! » Tiens donc ! Je laisserai leurs brus me laver les pieds. Ah ! Ah ! Elles ne savent pas qui je suis ? Que diriez-vous d’un striptease, mesdames ? Mais le plus beau moment, le plus grand cadeau je le réserve à ma fille chérie. Elle saura enfin que quelqu’un l’a aimée. Je paierai un de ces misérables pour m’indiquer le chemin. Ne crains rien, je viens juste te dire au revoir.

(*) Expression empruntée à Da Snitra

Mohamed Benmabrouk, juin 2013.

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria