Les Lettres Bordjiennes (sept) : L’Invention du mort.

, par  Laid Mokrani , popularité : 1%

Si elle pouvait être une sorte de chef, dans un service de l’administration locale, elle le devait sûrement à son régime de sherpa, à la rigueur de sa tenue bien sûr et à son diplôme de technicienne ou de vétérinaire. Elle avait, disait-on, l’abnégation surfaite du fonctionnaire exemplaire. Très rare par les temps qui courent. En outre, elle se vouait comme une prêtresse à ce culte du devoir et du pointillisme dans tout ce qu’elle tient pour être fait. Les paresseux de l’organigramme en voient là une emmerdeuse. C’est vrai que sans aboyer, elle pouvait être prise pour une cassante. Allez savoir !

Mais c’est peu dire, quand on la prend par ces côtés –ci de son standing professionnel. Naima Kechmi est une battante coincée dans les méandres d’une bureaucratie en ruines. Beaucoup de cadres et de commis de l’état ne peuvent plus supporter de servir quand ils voient les autres se servir dans les poubelles du Beylicat. Quelques rares élèves dévoués de l’ancienne école nationale essaient tant bien que mal de faire fonctionner un état corrompu jusqu’à la moelle et livré au blanchiment des voyous et à la démence des pistonnés tribaux. L’Algérie n’est certes pas la Prusse, elle ne sera pas non plus ni Athènes ni Médine, ni Albion. Ce n’est pas demain la grande nation ? Un paysage sans dépotoirs et sans les sachets noirs …

D’après quelques pronostics, dans quelques années, le pays de vos rêves sera tout au plus une province qatarienne qui servira de décharge pour les déchets de l’Empire, puisque le régime des Flen et des Felten en a décidé ainsi. Vous êtes bien maudits quelque part, vous autres. Voilà un pays qui a un chiffre d’affaires annuel de 200 milliards de dollars et qui n’arrive même pas à régler le problème de la chaussée, de l’Hygiène Générale et des WC publics.

Et ce n’est pas encore tout dit sur la détresse des femmes comme Naima Kechmi. Vous voulez comprendre ses rythmes ? Vous l’abordez, et elle vous met tout de suite devant cet air ombrageux de bordjienne résolument lustrée dans son nickel. Mais elle n’était pas pour ainsi dire une poseuse. Elle avait eu le temps d’apprendre à ménager le côté sobre de son irréductible célibat. Dans ses réflexes de citadine de souche, elle pouvait se permettre de forcer parfois la dose de la rhétorique scolaire, même si on lui reconnaissait pourtant dans la famille ou dans les cercles intimes, le sens inné du dialectal et cette expansion du langage des hauts plateaux que les anciennes douairières, bien aguerries avaient le privilège de mettre dans leurs bagages.

Quelques traits encore de son appareil si inflexible, qui furent rapportés par une de ses cousines : une aptitude presque parfaite à régner sans partage sur son entourage ; une mère d’abord , toujours sur le grabat ; ses nombreuses sœurs qu’elle les avait toutes mises sous son emprise ; leurs maris aussi qu’elle pouvait menacer de ses foudres ou asservir de son mépris ; ses collègues et ses subalternes qu’elle avait sous ses talons …

Une dame de fer certes, jalouse de son autonome carré, avec ce don du logos du terroir et ce regard qui en dit long sur cette volonté de puissance féminine que seules les fortes de caractère ou les esprits imbus et despotiques savent compter et que seules les Colomba dialecticiennes pouvaient se permettre, jadis , dans les vieilles familles .

La vie pourtant ne lui a pas tout donné. On ne peut donc exiger raisonnablement de ce genre de femmes quelques élévations ou quelque attendrissement .La loi du talion est telle dans une société violentée, livrée à la rigueur des mœurs, à l’indécence des mâles et à la suprématie des préjugés ; qu’elle devait suffire pour leur trouver des raisons d’hérésie ou de rage de sévir sans trop de dégâts. Quand vient le temps des loups, malheur aux vaincus. Malheur aux faibles, aux agneaux et aux brebis ! Jamais la chair tendre des gazelles ne fut aussi alléchante pour les prédateurs que ce jour-là.

Le célibat de Naïma, elle le devait certainement à son histoire personnelle ; peut-être bien à quelque déception sournoise dont les secrets ne sont pas à divulguer, sous peine de réveiller les anciennes blessures et l’atroce amertume. Sûrement aussi que certaines filles opiniâtres préfèrent la pingre solitude à l’insignifiance des fiancés et à l’indigence du couple.

Sur l’institution du mariage, elle n’en faisait pas du tout une métaphysique. A force de ne plus y penser ; elle finit par accepter son sort et s’arrangea avec la meilleure part de cette liberté que lui autorisait de fait la malchance de ne pas avoir fondé un foyer bien à elle.

Pourtant Naïma ne présentait aucune aberration qui lui ferait rater les avantages et les plaisirs du mariage algérien .Sa famille certes moyenne mais en tous points honorable, pouvait bien avoir les faveurs de quelque gradé ambitieux ou quelque sous-préfet en vogue.

De plus, sans être strictement une sylphide ou une vénus des faubourgs, elle n’était pas laide non plus. Elle pouvait quand même se prévaloir de quelques attraits pour séduire le camarade de son âge et d’assez de charmes pour s’en sortir et être sortable aux bras d’un médecin des parages ou d’un jeune collègue à côté.

Avec le temps, elle renonça aux contraintes de la coquetterie pour ne conserver que cette féminité éprouvée par les dures réalités du quotidien. Elle se forgea un caractère, en se laissant aller ; absorbée uniquement par le travail, par les devoirs de sa carrière et par les côtés sombres de sa résignation.

Elle ne cultivait plus son étoile, ni ses paillettes. A défaut de veiller, comme toutes les autres, à sa coiffure ou à son voile ; elle s’obstinait à garder une tignasse ébouriffée qu’elle portait à tous vents et quand vient l’hiver, on la voit toujours munie de son capuchon ; ce qui lui donnait un air de Méduse emmitouflée dans sa gabardine mauve .Elle ne se lassait jamais de jouer à l’excentrique.

Jusque-là, Naïma Kechmi pouvait ne pas être douée d’une distinction , ou d’un destin hors du commun qui la rendraient pourvue de cet attrait sublime et prodigieux , capable de lui faire traverser cet écran des choses , à la lisière de ce que devrait compter la littérature comme fastes et comme gestations …

Pourtant , elle aurait dû ne pas être quelconque si son personnage savait ne pas en rester là . Elle devait avoir probablement cette faculté romanesque de tirer de son austère et morne condition, les ressources d’un ravissement secret ; une sorte de vie où elle saurait enfin étreindre l’abondance de son être, cette joie intime et véhémente comme l’augure d’une plénitude que lui procurerait la ferveur de se livrer aux plaisirs infinis des Lettres Bordjiennes quand elle décide soudain qu’elle sont farouchement les siennes …

Elle s’abandonna donc aux festins de sa nouvelle ascèse , sans se douter que cette perspective allait la restituer à son monde prosaïque comme la fiancée heureuse d’un héros virtuel qu’elle tua dans le fossé de son imaginaire .

Elle s’est mise à écrire à un confident fictif, à un amant de surcroit introuvable, mais surtout à un homme dont elle inventa la mort, pour ne pas en subir l’existence.

La révélation de la première lettre, elle l’avait pressentie comme une annonce de ce vaste mouvement de son humeur, quand elle pensait à ce qu’elle a été et à ce qu’elle pouvait devenir …

Un après-midi, alors qu’elle passait prés de l’ancienne poste de Bordj, elle montait vers la Patisserie Oussallah pour la commande d’une tarte d’anniversaire. Elle voulait offrir cette journée à sa nièce préférée.

Nous sommes au printemps, la fin d’une saison si courte et si prometteuse, à l’orée des chaleurs estivales. La vieille rue des Quatre-Coins était parée de cette lumière antique du soleil qui imprimait sur les façades toute l’impatience de l’été.

A cette heure, on pouvait voir encore les demoiselles espiègles trainer leurs pas collégiens, sous les devantures de quelques vitrines désuètes .La ville de ce côté-ci de son animation journalière pouvait encore avoir un répit printanier.

Chaque fois qu’elle passait par là, très rarement d’ailleurs, Naïma se laissait envahir par des pensées confuses .Elle se donnait à ces ravages. Elle éprouvait la mainmise d’un immense dépit ou le sentiment pénible de survivre à un monde qui s’engloutit déjà.

On ne joue pas avec ce péril de la vie. On ressent la fuite des jours et des années comme une lancinante contrition devant ce qu’on a pu rêver et ce qu’on a perdu depuis longtemps …

C’était donc cela et plusieurs autres audaces plus magnifiques les unes et les autres et qui ne gâchent pas la vie dans un roman qui inspirèrent soudain l’illumination de Naima au coin de la rue des magasins Berthéa . Cette obscure fascination pour quelque chose au risque insondable, mais qui est déjà là à portée de main ; si on voulait en goûter la voluptueuse allégresse dans le secret de son frisson .Que faire devant un trouble de cette ampleur ? Elle ne sait plus résister à l’emprise qu’exercera désormais l’imminence d’un amant improbable, dont la splendeur justement serait dans cette image immaculée du néant d’où elle l’avait fait surgir.

Sitôt alors, Naïma démêla tous les fils de cette atroce tentation. Elle ne se déroba point à la frayeur de cette éclaircie. Elle consentit à ce que ce soit un destin, cet abime de son être où elle pourrait abdiquer toute mesure et toute réalité.

Pourtant, avec discernement, il n’attendra aucune récompense. Plus tard, un oiseau de passage ou un prince des nuées auront raison de dire : Naïma Kechmi c’est moi ! L’univers dans son immense profusion ne pourra rien y faire.

C’est bien cette nuit-là, dans un silence sans entaille, qu’elle écrivit sa première lettre bordjienne à un fiancé donné pour mort et dont elle n’aura aucun souci d’une réponse.

Laîd Mokrani

(Les lettres Bordjiennes )

A suivre

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Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria