Les Numidiques (14) : Triste Hira .

, par  Laid Mokrani , popularité : 1%

Les Arabies antiques .Toux ceux qui ont lu les vieux livres arabes vous diront leur nostalgie d’Irak. On l’a appelé l’Irak parce que la cruche d’eau fraiche a son "Arak », par où on doit la tenir pour se désaltérer. L’Irak tient les anciens arabes par les fleuves qui s’y déversent. Le Tigre et l’Euphrate qui prennent leurs sources dans les mots Taurus et le Zagros, traversent le Kurdistan pour dérouler leurs cours en Mésopotamie et inonder ces marches entre les confins de la Péninsule et les déserts de l’ancienne Perse. Jadis ce fut Babel, Sumer et les royaumes engloutis de la littérature biblique.

Mais pour nous ici, tout est là dans cet immense décor où les arabes de Kaïs et de Iyad, les multitudes des tribus bédouines de Rabéa, de Bakr ou de Temim venaient pâturer sur les terres, loin de leur Nejd natal ou de leur Yamama de transit. Il n’y avait presque pas de villes et le pays était une sorte de satrapie au service des rois perses .Toute cette Arabie de l’Est, bien que mouvante et mouvementée avait pourtant comme point de convergence une capitale propre à eux, un vieux campement, la résidence séculaire de ces roitelets arabes originaires du Yemen, eux-mêmes des obligés, des clients, des gouverneurs, des fondés de pouvoir, dans le giron des Chahs de Persépolis.

Là est donc la célèbre, la mythique cité de Hira, dont la nostalgie a traversé les livres de littérature arabe jusqu’à nos jours. Toute la langue littéraire des arabes, avant l’Islam, était obligée de passer par Hira et dont les échos parvenaient jusqu’au gens du Hidjaz et du Cham et partout où on parlait cette langue. Les plus grands poètes de la Djahilia y avaient séjourné, les conteurs en parlaient, les cavaliers légendaires s’y sont rendus, les maitres de la rhétorique y avaient appris leurs éléments ou y avaient laissé leurs traces ...Une civilisation bédouine en plein essor.

Hira avait été soumise depuis longtemps à la dynastie des Moundhir. C’était leur œuvre et leur fierté .Les rois et surtout les princesses de cette famille sont mille fois cités dans les livres des "Akhbars" et dans ces lourdes compilations où se mêlent légendes, anthologies, poésie et histoire et qui ont été à la base du patrimoine littéraire des arabes et des musulmans à travers les siècles .Parmi ces livres, de véritables encyclopédies, "Les Prairies d’Or " de Massoudi qui va nous occuper ici.

Les princesses de Hira et ses poètes. N’était-ce pas Hind Bent Moundhir qui avait humilié la mère du poète Amr Ibn Kelthoum et qui fut la cause indirecte de son poème accroché aux pans de la Kaaba. Et Labid, et Zoheir et Harith Ibn Halaza qui improvisa les centaines de vers de sa célèbre "Mualaqa », devant le conseil d’un Nooman, séduit par cette syntaxe si bédouine et si juste .Les poètes et les chefs rivalisaient de " Jazala" : la justesse du mot et la perfection de la grammaire. Malheur à celui qui ne sait pas dire .Et El Aacha , ce poète voyageur et ce précurseur du lyrisme et de la préciosité du langage et bien d’autres encore qui venaient en villégiature à Hira , surtout en saison d’abondance pour veiller avec ses rois , pour goûter aux vins d’Irak , pour réciter leurs vers et convenir au "Tarab" de leurs hôtes et pour revenir ensuite dans leurs tribus , chargés de récompenses et de reconnaissance de ces monarques du désert aux mœurs si raffinés et aux goûts si littéraires ...

Le prestige des Moundhir était sans faille auprès de ces arabes de l’Est , turbulents certes , mais qui trouvaient en terre d’Irak un point d’attache qui leur fait sentir qu’ils sont eux aussi les dépositaires de quelques privilèges dont la nature les avait dépouillés , pour ne leur laisser que la langue de leurs pères et ce code d’honneur de la " Mouroua" : cette façon d’être humble tout en étant orgueilleux , d’être prodigue tout en étant sobre , d’être hospitalier tout en étant redevable , d’être expansif tout en étant pudique .

L’Islam n’avait point réglé une nature chez les arabes : leur vice tribal et le culte de la filiation .En cela, Moughira Ben Chooba, un bien tardif compagnon du Prophète, avait deux complexes, l’un strictement arabe et l’autre musulman.

Déjà que les siens , les Thakif portaient de façon séculaire une tare quand à la certitude de leur registre patrilinéaire .Il y avait un doute sur la filiation des Tahkif .Les généalogistes de ces époques n’arrivaient pas à être sûrs qu’il fussent des segments de Iyad ou de Haouazane .Plusieurs vers ou avis de compétence avaient ridiculisé plus d’un Thakif sur ses origines et cette malédiction les avaient poursuivis même plus tard , après que les arabes se soient islamisés et que certains des leurs étaient devenus de grands dignitaires dans l’état Omeyyade , comme ce fut le cas de Hadjadj Ibn Youcef Thakafi et de quelques autres de ses cousins . On pouvait comprendre que la cruelle répression qu’il exerça contre les opposants pouvait provenir de ce complexe .Il fut sans pitié avec ces élites irakiennes de son siècle et avait décimé tout ce que pouvaient compter les arabes de plus brillants. On ne peut avoir de doute sur le fait que dans de telles situations, les plus brillants se trouveraient toujours dans l’opposition et que les médiocres et les chiffons puissent être du bon côté du prince.
En ces temps là, c’était tragique pour un arabe de ne pas connaitre ses pères. Les généalogistes veillaient au grain. C’est anthropologique, le culte de l’ancêtre, la "Açabiya ». Une mentalité qui a vaincu l’universalisme de la plus coriace des religions .La mauvaise naissance est une hantise, elle vous poursuivra jusqu’à la mort.

Et puis, il y a que les Thakif habitaient Taïf, non loin de la Mecque, face à la Mer rouge .Et cette bourgade avait mal accueilli la prédication du Prophète à ses débuts, aux pires moments de sa vie .Il fallait plus tard la conquérir .Certes on pardonne mais les premiers croyants se souviennent de tout .Les souvenirs restent.

Et Moughira Ben Chooba est de Thakif, donc un tard venu dans la nouvelle foi. Pour dire que quand il était venu conseiller le Calife Ali Ibn Abi Taleb , de jouer la diplomatie dans sa rivalité avec Muawiya , le gouverneur de Syrie et le chef du clan Omeyyade avec Ibn El As ; le gendre du Prophète a dû éprouver du mépris à l’encontre de cette proposition qui ressemblait plus à un deal qu’à une disposition de bonne gouvernance selon les vues de ce Hachim intègre et chevaleresque et ce croyant de la première heure , élevé depuis son enfance dans la maison du Prophète, dans la foi trempée et sans faille et dans le renoncement de soi .

Ce conseil aurait pu paraitre subtil, raisonnable ou rentable et aurait pu convenir à un chef musulman en quête de légitimité .Mais pas pour le Calife Ali, dont le caractère entier d’homme de bravoure et de piété et dont les principes religieux et politiques lui auraient ôté le cœur s’il venait à accepter ce conseil de la part de cet intrigant. La réponse d’Ali, il faut la lire dans le texte, dans le " Nahdj El Balagha " ou dans les autres livres, pour accéder au vrai sens de sa psychologie et à la belle et profonde rhétorique de cet Imam et son mépris devant l’obséquiosité et l’hypocrisie de cette offre de Moughira.

Ali Ibn Abi Taleb se considérait dans son bon droit et en homme de principes et de piété, il n’avait aucun souci d’être conciliant avec Muawiya et le clan d’Ibn El As dans les affaires de son Califat. Les choses étaient à prévoir et l’infidélité de Moughira Ben Chooba ne sera que plus évidente plus tard .Il avait fini par trahir la famille du Prophète et changea de kamis pour se ranger du côté du plus fort et devenir un partisan de Muawiya .Il obtiendra en échange de cette vilénie , le gouvernorat de Koufa en Irak .Celui de Bassorah étant échu au demi-frère du nouveau Calife Omeyyade , Ziad Ben Abih (sans père) qui se trouve être le fils non reconnu de Abou Sofiane et d’une putain de Thakif avec laquelle l’ancien chef de Koreiche avait forniqué à Taïf du temps de sa Djahilia .L’Egypte sera offerte à Amr ibn El As pour ses loyaux services . La corruption et le népotisme viennent d’être inaugurés dans l’état musulman.

Nous y venons .Nous sommes en 47 de l’Hégire. L’Islam avait changé le visage de la Péninsule et de presque tout l’Orient .Une fulgurante apogée. La perse fut conquise sous le califat d’Omar .Sous celui de Muawiya, les cavaliers arabes en si peu de temps sont déjà, aux abords de la Caspienne, en Arménie et en Azerbaïdjan ...

En Irak, en Syrie et au Yemen, les anciens roitelets arabes de la Djahilia ne sont plus qu’un souvenir. Certaines tribus de confession chrétienne ont cependant conservé leur foi, tout en en payant tribut .Hira n’est plus ce qu’elle était. Abandonnée à son sort, elle n’est plus qu’un amas de vieilles ruines sur lesquelles les corbeaux venaient souvent en contempler les traces et les" Atlals ». Les poètes ne viennent plus y réciter leurs vers et à qui doivent-ils le faire. Les anciennes aristocraties arabes sont maintenant déclassées. Leurs survivances ne seront désormais que dans les anecdotes et dans les mots qu’on écrira dans les livres. La poésie et la littérature arabe se font désormais dans de nouvelles villes surgies suite à l’apothéose de la nouvelle religion et de ce nouvel état arabe si puissant : Damas, Medine, La Mecque, Koufa, Bassorah, Wasset...

Quelques tristes "Deïrs" , subsistent cependant non loin de là , des sortes de monastères pitoyables , pour des ermites chrétiens de l’ancienne Hira .Dans l’un d’eux s’est refugiée la dernière princesse des Moudhir , Hind Bent Nooman .Dans " les Prairies d’Or " Massoudi ne nous dit pas son âge , en rapportant sa rencontre avec Moughira Ben Chooba .Il insiste toutefois sur sa cécité . Hind était aveugle dans son couvent. On peut bien imaginer qu’elle fut à cette date un peu âgée. Elle aurait conservé pourtant, dans son extrême dénuement, cette majesté si propre au gens bien nés et que la fortune délaisse. Elle fut belle sûrement malgré la laideur de sa cécité et la pauvreté de sa condition. Elle fut belle de cette beauté qui éblouit les parvenus et qui rappelle son ancienne beauté et son ancienne royauté.

D’après toujours cette anecdote de Massoudi, Moughira Ben Chooba était alors le gouverneur de Koufa, la nouvelle capitale de la province et qui a détrôné Hira, située à quelques lieues en profondeur des terres. Un jour il vint se présenter au "Deir" où vivait Hind. En se faisant annoncé par sa servante, l’ancienne princesse tout de suite devina le motif de sa visite.

Moughira sans façon lui annonça qu’il était là pour la demander en mariage .On ne peut traduire ici la conversation et la réponse qui fut faite au gouverneur de Koufa par la princesse Hind. Il y a de ces subtilités du langage dans la langue arabe qu’on ne peut rendre dans une autre, sans en trahir le sens, l’émotion et la perspicace concision.

Bien sûr que Hind repoussa énergiquement ces avances .Après lui avoir rappelé ce que son père pensait des Thakif, elle fit comprendre à Moughira qu’il n’était point venu lui demander sa main pour sa beauté, ni pour sa religion, ni pour nulle autre raison que celle-ci qui comblera son orgueil, pour que l’écho de leurs noces fera dire aux arabes que Moughira Ben Chooba avait épousé la fille de Nooman, le dernier roi de Hira. Triste Hira.

Laid Mokrani

(A suivre)

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria