Les Numidiques (13) : Délivrance !

, par  Laid Mokrani , popularité : 2%

C’était un jeu de mon enfance, qu’on appelait " Délivrance « . On le jouait surtout les nuits du Ramadhan. Depuis les années 60, les garçons ne le jouent plus. Dans ce jeu sportif, il y a deux camps avec le même nombre de joueurs de chaque côté. Il n’y a pas de limite de temps et pas de mi-temps .On le jouait au corps. Chaque camp a sa prison et un seul objectif : capturer et mettre au trou le plus grand nombre d’adversaires, tout en préservant la liberté de ses coéquipiers, en les faisant évader. Quand tous les joueurs d’un même camp ont été capturés, les autres ont gagné et la partie est finie.

" Délivrance " ne se jouait pas en gandoura ou en kachabia. Il fallait être vif, agile et bon coureur .On mettait des baskets pour le jouer .Pour mettre quelqu’un en prison, il faut d’abord le chercher dans les caches du quartier, le trouver, l’attraper s’il courait, le maitriser ensuite pour le ramener comme captif au trou. Une fois qu’il est en prison, il est surveillé par un joueur de l’autre camp ou par plusieurs s’ils sont disponibles, dans un périmètre tracé d’avance. Il ne peut sortir que s’il est délivré par un coéquipier s’il y parvient sans être pris. Celui-ci n’a qu’à mettre un pied dans le périmètre de la prison en criant " Délivrance !" et tout le monde a le droit de s’enfuir. C’est une évasion générale .Ce qui est partie remise.

Jusqu’à ce que je tombe plus tard sur le livre d’Emmett Grogan :" Ringolevio », je ne savais pas que ce jeu venait d’Amérique. Un jeu des rues de New York qu’on appelait le " Ringolevio ». Les mêmes règles, les mêmes parties, sauf que là bas, il y avait plus de violence et plus de ressentiment. Ca se jouait entre des bandes ethniques rivales ; des noirs contre des irlandais, des portoricains contre des italiens etc ...

Chez nous le jeu était plus sain .On se départageait les équipes selon des affinités. Les leaders choisissaient leurs coéquipiers jusqu’à ce que tous les garçons unanimement soient d’accord sur les formations. On faisait même des arrangements pour équilibrer le match et on ne laissait pas les garçons chétifs ou handicapés sur le tapis .Tout le monde jouait, mais sans grande violence. Je ne me souviens pas de grandes blessures dans les parties de " Délivrance ». Emmet Grogan lui, évoque des morts violentes dans les parties de " Ringolevio" dans les rues du Bronx ou de Brooklyn. Il parle dans son livre de véritables bagarres sans armes. La violence est un vice américain.

En Amérique comme à Bordj, il est interdit de tricher dans le Ringolevio. Un code d’honneur est toujours là à observer par les garçons sinon l’enjeu n’a plus aucune valeur. C’était un jeu viril et sans arbitre où les joueurs apprenaient l’esprit d’équipe, la rapidité et la ruse .Il faut bien se cacher, bien esquiver et surtout surprendre l’adversaire. Les bons coureurs se distinguaient aussi pendant ces longues nuits de " Délivrance « , au cours desquelles on se dépensait sans compter jusque tard, quand on rentrait tout heureux d’avoir réussi la partie. Un match de Ringolevio peut durer plusieurs jours jusqu’à ce qu’une équipe finisse par gagner. IL faut mettre tous les autres au trou.

Le match dont nous parla Emmet Grogan et qui restera dans les annales de cette littérature, opposa en 1956, les Aumoniers aux Tout-Atouts. Les premiers, des noirs de Harlem dont le nombre de la bande d’élevait à 4 000 membres disséminés dans toute la ville de New York. Les Tout-Atouts était une petite bande de blancs, tous originaires de Brooklyn .Tous ces garçons n’avaient pas plus de douze ans et étaient décidés à en découdre les uns face aux autres. La police alertée par la tenue du match n’avait pas tardé à rappliquer, pour surveiller les dérives.

De grands joueurs de Ringolevio figuraient sur la liste des deux équipes .On peut citer : Willie Pondexteur, Cool Breeze, Solly Gish, Benny Levine, Glen Jeet et bien d’autres ... Le match se déroula à Hester Street, parce que ce quartier était situé en territoire neutre. Aucun membre des deux bandes n’y habitait. Bien qu’à majorité italienne et donc blanc, les Aumoniers qui étaient tous noirs acceptèrent ce choix. D’autant que Jimmy Peerless, le chef du secteur, avait assuré que personne n’interviendrait. Les bookmakers aussi, de loin, veilleraient à la régularité de la partie. Eh oui ! Il y avait de l’argent engagé dans ce combat de gosses. En Amérique, tout se paie, même le jeu du Ringolevio. Nous autres les pauvres cons arabes doivent le savoir une bonne fois. Les deux bandes tombèrent d’accord .Aucun joueur n’avait le droit de se cacher ou de fuir hors du secteur de Hester Street, entre Elisabeth et Mulberry .C’était la grande bagarre de l’année .On avait envie de savoir à New York, une fois pour toutes, qui était le meilleur au Ringolevio .

En ce qui nous concerne, on ne sait pas qui avait introduit ce jeu à Bordj et en Algérie. Sûrement les fils des français qui étaient là, avant qu’ils ne prennent la valise .Tout comme le cinéma de Brando et de James Dean, le Foot Ball ou les chansons d’Elvis ; nous les avions trouvés à l’indépendance, nous les gosses nés pendant la guerre. Nous savions que tout ça venait d’ailleurs et que le siècle était américain.

A cet âge là, les parties de " Délivrance" préfiguraient les exploits pubères qui allaient nous préparer pour le sport ou pour la rêverie. Ensuite viendra un autre âge, celui de l’adolescence ténébreuse et des premiers émois.

Laid Mokrani

(A suivre)

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria