Les Numidiques (12) : Si loin des tombes …

, par  Laid Mokrani , popularité : 3%

Longtemps, j’ai bien cru frôler la tentation de me faire mal en me faisant plaisir. Pasticher un roman et des meilleurs : « La Route des Flandres ».Pourtant ce n’était pas à la portée de mon ancienne paresse quoique l’exercice fut plutôt, sur le livre, tellement aguichant comme une mèche de cheveux en virgule, oubliée dans ses pages .La corvée fut déjà commise par les grands noms, mais il y avait en moi cette nausée à faire le pas. Ce n’est qu’au moment de l’accession de Claude Simon, par le Nobel, à la mitre de la papauté effrayante des lettres, que je me suis ravisé définitivement .Cela n’empêcha pas l’emprise que me resta de la mort en suspens de De Reixach, chaque fois que je pensais être si prés des tombes ...

Le capitaine De Reixach, abattu durant la drôle de guerre, en 40, par un para allemand (l’auteur nous dit en mai, le mois où naissent les poétesses) ; a-t-il cherché secrètement cette mort ? C’est pour répondre à cette question que « La Route des Flandres » fut écrit, peut être d’un seul trait, sans points ni virgules, d’une seule et unique illumination de l’émotion et de la conscience ; qui rendrait le travail de l’écrivain une épopée intérieure que personne ne pourra lui ravir.

L’équipée rassembla quatre autres personnages. Georges un de ses cousins, auquel je me suis particulièrement attaché et qui est élève-officier lui aussi, probablement de l’Ecole de Cavalerie du Cadre Noir, non loin de Bagneux. Il y avait Blum un soldat juif, interné des camps et puis Iglésia , le jockey de la famille . Ils partirent comme des chercheurs d’os ou comme des chevaliers du Saint Graal. Ils se mirent derrière ou devant l’illusion de trouver une tombe de ce pâle héros .Un humus de son âme .Percer, après la guerre, l’énigme de sa mort ou l’absurde de sa fin .ils iront retrouver Corinne, la jeune veuve du capitaine .Peut être cette mort avait-elle un secret, du délibéré ou bien alors la tombe n’était-elle qu’aventure éphémère , pour meubler le temps , aussi vaine que le métier d’écrire .

Auparavant, par une sorte d’attachement qui me surpassait, je voulais reprendre l’histoire à zéro, autour de cette Ecole de Cavalerie si bien prégnante. Il me fallait passer par là, non loin de Dampierre où je logeais chez une tante et où je devais rester des heures à réfléchir ou à rêvasser, parce que je n’avais nulle part où aller. Sinon pourquoi pas tourner ce coin de la rue pour me retrouver tout à coup, sur les bords de la Loire ; tout ce paysage travaillé par le fleuve , avec là bas à l’horizon la silhouette d’un vieux fort ou la blancheur du vide pouvant surgir d’un écran du temps ou de ce vert onéreux qui se jetterait de part et d’autre des terres et qui viendrait comme s’accroupir sur les parterres de ces reines éprouvées de l’ancienne France.

. Alors je tirais mon roman à moi, ces tombes algériennes que j’ai laissées très loin, sur la rudesse de ces collines, face au vent des montagnes ou au bleu de la mer qui ne pouvait supporter que la parole soit une fois pour toute tenue pour être dite. C’est mon roman à moi, ces tombes sans grand apparat, en ligne de fuite, dallées de vieilles pierres et de maçonneries sommaires à la chaux et de plinthes, dans leur enclos qui les veillait depuis la nuit des temps. Mais quand il m’arrivait de ne plus supporter mes promenades - que dis-je ? Mes va-et-vient - Je prenais parfois un si rare plaisir, ou la sempiternelle curiosité, d’aller par ces ruelles si vides et si proprettes ...Mes pas me mèneront que la silhouette de la veuve Corinne se pourrait qu’elle surgisse ...De Reixach est-il rentré lui aussi à cette heure dans ses foyers ? Après qu’il eût, sitôt l’appel donné aux maux de la terre de répondre, répondu de sa mort ...

Parfois je restais seul sur un banc , face aux eaux sans tumultes qui me faisaient penser aux vieilles péniches qui glissaient sous les sabots des chevaux d’Iglésia ...Ces bêtes de guerre et d’équitation , les mêmes qui ne reverront plus la caresse des capitaines mourants et si proches de leurs tombes .

Il me fallait sortir de ce guêpier et trouver une tombe moi aussi .une tombe ? Mais j’allais dire une sinécure , pour m’y remettre tout blanc ou tout vivant .Ou bien alors au pied de laquelle je pourrais bien me donner une joie de frémir .Une tombe ! Est-ce amplement suffisant pour que le capitaine De Reixach soit à jamais donné pour mort ou pour que l’ancêtre que j’ai laissé là bas soit encore impatient que je ne puisse revenir de mes sombres pensées. Un jour, en revenant rôder du côté de cette ancienne Ecole de cavaliers, non loin de Souzay, j’ai eu à peine l’envie d’éviter une vision, une sorte de recours au-delà du langage.

Je voyais Corinne, le soir, dans sa chambre exigüe, qui ramassait des livres éparpillés ou les effets d’un neveu qui a pointé. Je sentais alors que De Reixach n’était pas prêt d’être là, pour se mettre à ses pieds ; quand elle, sur son rocking- chair, prés du radiateur, y songeait le moins .Puis les tombes de ces vieilles collines passèrent une à une dans mon souvenir jusqu’à ce que le soleil tomba si loin après le jour.

J’ai voulu prendre simplement un bus ou un vélo pour m’éloigner de tous ces lieux, quand je me suis rappelé une profession de foi de l’écrivain .Claude Simon expliqua à ses lecteurs « La Route des Flandres » : « J’étais hanté par deux choses .La discontinuité, l’aspect fragmentaire des émotions que l’on éprouve et qui ne sont jamais reliées les unes aux autres et en même temps leur contiguïté dans la conscience ».

Laid Mokrani

(A suivre)

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Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria