Les Numidiques (8) : Elle m’avait dit à Carcassonne …

, par  Laid Mokrani , popularité : 1%

Il y avait en plus de sa faluche en toile bleue, à visière chinoise, ce quelque chose du Gavroche du matin, sous les murailles du donjon. Nous sommes à Carcassonne et même ici, elle avait aussi cette insouciante pâleur au visage qui vous redit une sorte de prééminence de quelques passions secrètes prêtes à être divulguées. Tout, sa veste en cuir, ses mains fines, son regard de louve grise, son teint intacte de ces maures destinées à l’exil, ses gestes racés et parfois impatients ; montraient qu’elle fût une fille « à qui on ne la fait pas ». De ces femmes qui vont à la vie comme on va au combat et qui peuvent pourtant être si frêles au moment de pleurer. En sortant pour rien d’une boutique de vieilles dagues, elle s’était bien demandée pourquoi elle pouvait être là. Elle esquissa un sourire jaune comme pour se moquer d’elle -même. Et c’est avec ce mouvement d’une prestance appuyée que jamais elle ne s’était sentie plus étrangère qu’à Carcassonne.

Ils ont fait la conversation depuis Genève .Et chaque fois, il lui parut qu’elle ne pouvait ne pas avoir raison de se méfier des mots de tous les jours .Au cours du circuit, elle a fini par lui avouer une sorte de lassitude confuse qui pourrait vous mettre au milieu de la route sans que vous sachiez où vraiment vous alliez. "Ca vous harcèle de nulle part ! " Ne cessait-elle de répéter, sans le regarder ; en mettant suffisamment aux revers des mots cette intelligence pratique qui pouvait être sa force .Elle rentrait en elle-même sans le savoir ou bien obstinément ; comme si elle devait ne parler qu’à son ombre, en s’adressant aux autres. Un long monologue où il ne s’agit que de répondre à sa redoutable lucidité qui ne doit pas s’effriter.

Juste avant d’arriver à Carcassonne, ils débitèrent enfin leurs noms et quelques origines et en descendant du bus, presque sous le pont-levis, ils se promirent de déjeuner ensemble.

En pareil cas, les hommes sont plus attentionnés sur ce que leur disent les femmes qui voyagent avec eux .Tout au long de la route , il pensait qu’elle avait quelque chose à fuir de Genève .Peut-être venait-elle de quitter un homme et qu’elle avait enfin ressentie une sorte de haine différée pour la lui vouer .Quand elle enleva sa drôle de casquette et que se cheveux tombèrent sur l’épaule , elle lui parut tout à coup plus libre que ne pouvait l’être le monde difforme qu’elle injuriait.
Qui pouvait-elle être ? Une gauchiste désabusée, une insoumise accro à toutes sortes de fureurs, une horde aux aguets suffisamment prête, pour porter l’estocade et donner l’assaut. Mais dans ses colères il sentit aussitôt son fastueux magnétisme.
Il la résuma comme en d’autres circonstances il pouvait résumer une niaise ou une marchande de glaces." ce n’est qu’à un seul prix, et se reconnaissant plus vivant que jamais, qu’un homme puisse dépenser ce qu’elle peut lui promettre." Il hésita une seconde à la complexité de l’audace de cette pensée mais il fut ébloui par l’éclat de sa vérité.

Il y avait là à Carcassonne, une journée de pluie. Les visiteurs pressés s’abritaient à la hâte et les guides béats souriaient aux touristes faute de les remettre aux soins de leurs histoires de sarrasins au galop, de Dame Carcas et de cor qui sonna.
A un moment, prés du comptoir du " Minautore ", où elle s’est sentie serrée à lui, dans la cohue et le brouhaha des convives, elle lui posa une question, sans qu’elle eut le temps cette fois d’esquiver cette lueur dans ses yeux qui s’adressait à lui : " Tu connais Messali ? ". Il ne sut quoi répondre.

Laïd Mokrani

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria