Un phénomène qui prend de l’ampleur

, par  Layachi Salah Eddine, Le Soir d’Algérie. , popularité : 2%

Il y a seulement une vingtaine d’années, la violence était circonscrite à un petit nombre incombant aux institutionnels de la justice et aux éducateurs que l’on qualifiait de “spécialisés”. Les uns s’appuyaient sur l’autorité de l’institution judiciaire pour “enfermer” cette violence hors la loi, évitant ainsi qu’elle ne se répande comme la gangrène.

On connaît les limites de la répression quand elle n’est pas assortie de mesures véritablement éducatives. Les autres tentaient de la prévenir et de l’enrayer sur le terrain même de son expression. Ils le faisaient avec les moyens du bord, le plus souvent réduit à leur seule bonne volonté, heureusement nourrie de convictions profondes et généreuses.

Éducateurs de centres spécialisés, ils vivaient cœur à cœur avec les jeunes loubards, persuadés que leur violence était le fait d’une profonde souffrance, dont ils étaient davantage victimes que responsables. Aujourd’hui, devant la montée explosive de la violence des jeunes dont la tranche d’âge va de 15 à 25 ans, son expansion dans toutes les couches de la société et la gravité de ses manifestations, les seuls défenseurs de la loi et les bons samaritains ne suffisant plus, les politiques sont acculés à s’emparer du problème. Il y a de cela quelques mois, un professeur de lycée a été agressé à la sortie par un élève aidé en cela par un groupe de jeunes surexcités et armés de barres de fer.

Cette expédition punitive d’un nouveau genre fut menée devant les élèves et les professeurs ébahis et impuissants à venir en aide au malheureux professeur. Ces faits pour le moins étranges en milieu éducatif s’enchaînent et se succèdent à un rythme saisissant, tous les repères de bonne conduite et des rapports de respect entre professeur et élève sont malmenés. On a l’impression de vivre en version réelle la fiction du film de Richard Brooks, Black Board Jungle, film américain des années 1950, qui stigmatise ce phénomène des actes de violence d’élèves contre des professeurs.

Prendre la mesure de la violence, des 15/25 ans et en saisir la logique de croissance permettra aux politiques de repérer les zones de fracture de notre société, car la violence qui pousse les jeunes à menacer et à insulter leurs professeurs, leurs parents ou de simples citoyens dans la rue, à briser la vitrine de l’illusion, à racketter à la sortie des lycées ou en dehors d’un établissement éducatif est d’abord la violence de jeunes mis “hors jeu” de la société. Par leurs actes délictueux, ces adolescents signent l’incapacité des institutions éducatives, des associations et de la famille comme haut des valeurs à leur donner les moyens d’intégrer les lois du “vivre ensemble” et à leur offrir la place qu’ils sont en droit d’attendre, l’un ne pouvant aller sans l’autre.

La dislocation des liens affectifs et éducatifs qui perturbe de nombreuses vies familiales et le chômage qui touche un grand nombre de chefs de famille préparent le terrain de violence non stop. Il va sans dire que le chômage, quant à lui, décrédibilise les pères de famille, affecte gravement la fonction d’autorité qui revient normalement aux parents. Un père de famille relate l’exemple de son enfant âgé de 11 ans à qui il a interdit de sortir après le f’tour et qui claque la porte en répondant : “Moi j’ai travaillé toute la journée au marché pour vendre des sachets en plastique à 5 DA l’unité, alors j’ai le droit de me détendre ! Toi, tu peux rien y comprendre, tu fous rien !” Une jeunesse qui bafoue toutes les lois de la sérénité et aussi celle de la société dont les pères ont perdu, avec leur emploi, leur crédibilité auprès de leurs enfants. Cet état de fait n’est pas sans danger. Car là où l’autorité n’est pas reconnue, la démagogie joue sur la corde affective, s’installe, mettant en péril la démocratie ; plus grave, favorise la montée du terrorisme.

Beaucoup de jeunes, fragilisés à l’aurore de leur vie, entrent alors dans la spirale de l’échec et de son corollaire, l’exclusion, incapables de réussir leur insertion dans un système scolaire qui, pour diverses raisons, fait trop peu droit à la personne humaine, et encore moins à ses handicaps, ils laissent exposer la violence de leur dépit et de leur déception. Les passages à l’acte, voire criminel, se multiplient de la même façon, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur des établissements scolaires, par la vente et la consommation de psychotropes, de haschich, ou tout autre substance chimique dangereuse et prohibée à la consommation.

Après l’institution familiale, c’est donc l’institution scolaire qui vacille dans la pérennité de l’échec, révélant au grand jour ses manques creusés au fil des ans, et dont le plus grave réside dans l’incapacité à produire et à offrir du sens à ceux qu’elles accueillent d’abord pour les rejeter ensuite. Faute d’avoir pu apprendre à mener leur vie, faute aujourd’hui de savoir où elle mène, des jeunes hurlent à coups de poing et de poignard leur fureur de vivre dans un monde insensé, et un pays dont les politiques développent le sous-développement.

Devant ce constat alarmant, il est urgent d’agir avant que la marmite n’explose, agir sur les conditions de la vie familiale et professionnelles des Algériens et de réformer les missions d’éducation du service public.

Layachi Salah-Eddine

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria