Les Numidiques (6) : Le fil du temps.

, par  Laid Mokrani , popularité : 2%

Ma chère Nadia.

Je ne sais si je pourrais me rendre intelligente en écrivant tout ça .A vrai dire je suis si triste, plus triste que moi-même et que le soir tombant. Les années abîment l’âge et je crois que nous sommes tous au bout du rouleau. Depuis quelque temps, chaque fois que je rencontrais Rachid et que nous parlions de nos vies, il me semblait de plus en plus vide .Paris était d’une noirceur onéreuse ! Il voulait montrer un visage, une gueule d’énergie ; mais ce n’est que la façade. Il faisait semblant. Il était asséché comme les oueds de chez nous, après les crues d’automne ...

Je voyais tout ça en parlant avec lui. Je suis allée une fois ou deux fois au "Cercle Blanqui », qu’il écumait avec Halim et toute la bande ; mais il ne vivait plus avec eux .Je crois qu’il habitait avec une tocarde hollandaise paumée qui lui fait des misères .C’est un lit du hasard, tu comprends.

Là- bas, Rachid essayait toujours de faire son numéro .Il devait jouer à sa parade, tous les instants. Il était le panache, le héros de toutes les soirées, le guerrier du jour, l’arc-en-ciel en chemise de satin...Mais dés que nous nous retrouvions seuls, tête à tête, le masque tombait et ce n’était plus qu’un homme fatigué.

Il était à tous les coups dans son exhibition .Il vivait frénétiquement quelque chose qu’il savait déjà mort et il se tuait à ce jeu, à cette danse macabre. Son corps se délabrait, les rides se creusaient. Son visage était marqué de fatigue et d’excès. Lors de nos dernières rencontres, il me semblait encore plus désespéré.

Je l’ai vu pour la dernière fois, juste avant son départ pour Milan, dans cette maudite caravane "Sauvons la Planète". De quoi ? C’était juste avant sa mort aussi. Il était dans un état épouvantable que j’en étais bouleversée .Ce n’était plus l’homme que nous avions connu.

Rachid et moi, nous nous étions aimés, séparés, retrouvés puis encore séparés, des centaines de fois, depuis le temps du lycée et les années d’Alger.Ca fait quoi, entre 30 et 40 ans ? Mais ce jour là, il m’avait semblé un illustre inconnu. Nous sommes allés prendre un café dans un petit bistrot d’Austerlitz. Il m’a pris simplement la main et il m’a dit : « Je ne sais plus où j’en suis », puis il ajouta : « je suis tellement crevé que je n’ai plus envie de rien ».

Je ne lui ai jamais vu cet air pathétique, cet aveu d’impuissance et de doute, ce calme d’adulte, cette affreuse mélancolie ... Avant, Rachid ne disait jamais les choses comme ça .Il était toujours trépidant, dans la vitesse du temps, prêt à tout embellir pour se tirer d’affaire.
Alors que nous bavardions, il m’a dit quelque chose qui m’a tranché le cœur : « Si au moins nous avions eu le temps d’avoir un enfant ».

Je t’écris de Montpellier, où on vient de s’installer René et moi .J’espère que tu ne vas pas oublier de m’écrire plus souvent. Ton amie de toujours.

Ouarda.

Laïd Mokrani
(A suivre)

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria