Les lettres bordjiennes (quatre) : L’éternel visage.

, par  Laid Mokrani , popularité : 2%

La gare justement. La gare de Bordj et tout ce qui l’astreint à cet aparté du souvenir diffus, hébété, interchangeable que le docteur Tahiri ravive, assis sur la terrasse du « Petit Musset ».

Chaque fois qu’il est à la gare Saint-Lazare, il se plait à son petit rituel. Cette façon béate ou distinguée de savourer pendant une demi-heure ou plus, son café crème et sa rêverie matinale, au buffet fleuri du « Petit Musset ».Cela fait six mois, qu’il prend le train de 9h 15, pour aller à Evreux voir ses enfants et revenir tard le soir de son droit de visite.

C’est sa journée de la semaine. La seule où il savait être enfin le camarade de lui-même, frais et dispos, attablé pour le plaisir simple de regarder la foule pressée du matin dans une gare de grande affluence.
Immanquablement, sa rêverie lui revient, ou bien encore, à vrai dire, il vient la chercher ici ; sous les habits anonymes du voyageur nonchalant qui a tout son temps pour monter dans son train. Sa rêverie, il la retrouve enfin, il ne s’en lasse jamais de la faire durer, le temps qu’il faut, dans les tréfonds de sa mémoire, suspendue à l’image docile de cette petite gare de son pays natal. Un sentiment de contemplation dans la fourmilière parisienne des jours ouvrables.
Ce n’est pas étrange qu’un homme esseulé, fraichement séparé de sa femme et de ses enfants, vienne rêvasser devant le filon de sa vie intérieure, sous la clameur des gares et les bruits crispants des trains qui partent et qui arrivent.

Parfois, il se rappelle tout à coup son âge. Cinquante balais et des cuvées …Mon dieu, bientôt la soixantaine. Il s’alarme sans bouger des pieds…Trente ans en France. Mais c’est une vie ! Après la vie, ce n’est pas tout à fait la mort ; mais ce retour à un passé tronqué ou farfelu, qu’on se met à guetter à une heure de pointe ferroviaire.

Une fois, dans cette même pose, après que son café crème s’était longtemps refroidi, une idée leste a traversé son esprit sans vraiment atteindre la précision de son ébauche … A savoir que la gare en tant qu’espace urbain, temps de voyage ou lieu de réminiscences est une catégorie romanesque générationnelle dans une conscience livrée à l’investigation littéraire.

Pour les enfants de son âge, à Bordj, à peine si leurs pères avaient vu le passage de ces chevaux d’acier traversant le paysage naturel de leurs aïeux .Dans tous les cas et dans tous les pays, c’était le même processus de la révolution technique .Les premiers témoins de la construction du chemin de fer étaient forcément des pasteurs ou de paysans. Leurs enfants ou leurs petits-enfants, ce sont eux qui feront les voyages par train et se souviendront de leurs romans de quais de gare.

Mais à un siècle prés de retard, la gare universelle était déjà là, petite, coquette, proprette, avec son quai bordé d’arbustes tassés et de cyprès ; avec ses annexes et sa buvette aux toitures rouges, donnant sur l’air frais du matin ; avec la portée rectiligne de ses rails qui dévoile la vision d’un ailleurs au-delà des wagons, jusqu’à « Lachbor » puis très loin encore, vers ce qui pourrait servir d’ancrage à la tendresse de ces souvenirs pressés.

Pour Ouahab Tahiri, le plus souvent, ce sont les voyages sabbatiques de sa vie lycéenne entre Alger et Bordj qui sont les plus tenaces.

Au moment où sa rêverie commençait à prendre le large, on annonça déjà son train pour Evreux. A cet instant imminent du départ, il se leva lourdement, pour ne pas perdre le fil de ce film abimé de son ancienne vie. L’ampleur des souvenirs se précisait non plus seulement aux images mais aux sensations du moment, aux mille détails qui étaient refoulés mais qui resurgissent tout à coup à la surface de sa rémanence.

En été comme en hiver, il s’arrangeait toujours pour éviter les trains de nuit et arriver en plein jour .Il descendait à la gare de Bordj à 5h avec son cabas du mois. Il n’avait pas à prendre l’autocar vert qui attendait les passagers des faubourgs. Il pouvait, juste à côté, rentrer chez lui à pieds. Chaque fois qu’il traversait la grande place, il s’attardait aux petites scènes des cheminots qui rentraient chez eux , au petit véhicule des PTT qui venait prendre les ballots du courrier .Il s’attardait toujours aussi à la belle architecture du « Poste des Cheminots » en face, avec sa façade « versaillaise » aux grands volets lustrés , ses balustres grises, ses balcons égayés, son jardin clairsemé . Parfois, il hallucinait de voir la silhouette de Jean Gabin sortir de cette belle bâtisse au style néo-classique, avec ses deux ailes massives et ses escaliers d’opéra. Il y a de quoi abriter un régiment de mousquetaires, dans ce grand palais aux dimensions sévères et en même temps épurées ; qui contrastait avec la modestie prolétaire pourtant baroque de la petite gare.
Les cheminots d’antan qui faisaient la ligne de Bordj avaient vraiment de la chance de passer par ce « Poste ». Quand il s’approchait des fenêtres grandes ouvertes, il entendait les voix animées et pourtant discrètes des chauffeurs, des contrôleurs et des mécanos de passage. Il se souvient surtout que cette superbe maison était un véritable hôtel, comparée aux taudis où logeaient Jacques Lantier , Pequeux , Roubaud et les autres cheminots du film de la « Bête Humaine » .Peut être que Jean Renoir avait exigé de son décorateur la construction de ces baraquements sombres et funestes pour illustrer le parti pris du réalisateur pour la condition déplorable des ouvriers français sous le Front Populaire et pour exagérer l’ambiance malsaine et la dramaturgie étouffante de l’amour passionnel de Jean Gabin pour Séverine Roubaud et la jalousie de son mari , joué par un Fernand Ledoux placide et reptilien .

Ouahab avait vu ce film, des années auparavant, au cinéma hebdomadaire du « Foyer Paroissial ». L’histoire d’Emile Zola, racontée par un Jean Renoir au sommet de son art et la distribution suggestive au service d’un réalisme poétique joué en maitre par un Gabin aux poings dressés de tombeur et aux épaules roulant son charisme de mécano, conduisant sa « Lison » ; ont fortement impressionné cet écolier de Bordj avide de sensations et de belles images. Sans avoir lu le roman et pénétré dans la saga des Rougon , depuis « Germinal » et « L’assommoir » , Ouahab sur le coup, petit élève de la CM2 , n’avait rien compris au titre de la « Bête Humaine » , sauf qu’il croyait que c’était la pulpeuse et ravageuse Simone Simon qui pouvait ainsi se faire bête féminine des plateaux du cinéma d’avant-guerre et vamp dévoreuse d’hommes de fer et d’acier, conduisant jusqu’aux havres d’Atlantique leurs locomotives déchainées .

Pour un besoin d’identification au personnage de Lantier, Ouahab souhaita que le jeune voisin cheminot Hamid Bouzidi, avec sa belle gueule blonde de Paul Newman bordjien, eût pu tenir le rôle de Gabin.

Au bout d’un quart d’heure, le docteur Tahiri a retrouvé la cadence de sa mémoire qui se défeuillait à mesure que les paysages défilaient sur la vitre, à la vitesse d’un clip bourdonnant de raccords .Peu à peu, la netteté de la campagne normande, faisait place aux instantanés des panoramas faubouriens, tantôt cubiques tantôt longilignes, de Paris et de ses banlieues.

La mémoire cherche des prétextes, pour nous ramener là où notre perception du passé est la plus aguicheuse .Appelée à se justifier devant le présent, il est fatal qu’elle mente. Le mouvement de la vraie nostalgie se forme à des profondeurs que notre esprit ne soupçonne même pas. Aussi, parfois, nous fait-elle rappeler des gestes morts ou des images vivaces que nous reconnaissons tout de travers.

Après tant d’années, maintenant que Ouahab est dans ce train comme un point se déplaçant dans les airs, tous les souvenirs de son existence s’emboitaient vainement pour recomposer les contingences les plus directes ou les plus lointaines de cette vision à laquelle il voulut se vouer depuis que la première apparition de Sonia a fait place nette dans sa mémoire turgescente.

A chaque fois qu’il s’embrouillait, il revenait à la gare de Bordj, comme à une sorte de point nodal à partir duquel il pèsera son exercice mental.

Ce retour au souvenir de Sonia en vérité n’était pas fortuit. Son spectre peut dés lors apparaître comme hasardeux, emporté dans son mouvement élastique ou vaporeux que la conscience Ouahab ne parvient plus à l’arrêter en aucune forme stable .Il y a toujours un déterminisme qui tracte notre mémoire, là où on voudrait qu’elle s’amarre et se fixe. Après son divorce avec Monique, sûrement qu’il avait dû ressentir l’insolence de sa nouvelle solitude. Et puis il faut le dire, on repense souvent au pays à chaque fois qu’il nous en coûte de se sentir étranger. La lecture de ces vieilles lettres d’amour avait donc pris de nouveau une autre acuité, tant sa situation le détachait de ses reflexes quotidiens et le mettait, sans vraiment l’avouer, devant sa soixantaine proche et devant ce tas de questions qu’il commençait à se poser. Tant qu’il vivait avec Monique sous le même toit, il lui est arrivé quelques fois de déterrer son énorme cahier, là où il avait écrit jadis tant de choses, des bribes, des humeurs, des citations par-ci par-là et surtout ces lettres d’une passion inavouée et qu’il avait soigneusement recopiées faute de les avoir envoyées. Elles l’ont accompagné jusqu’ici comme des reliques de sa jeunesse et comme les traces de son roman triste et inachevé, destinées plus tard à l’égayer ou à le verdir.

Mais ces lettres, qui auraient bien pu connaître un autre cours, il y avait si longtemps, si seulement elles avaient été lues par Sonia .Si elles lui étaient parvenues .Elles lui auraient peut être plu et leur vie serait autre. Elles sont restées à l’état de momies qui vont prendre une autre signification aujourd’hui. Elles porteront une autre énigme dans ce nouveau cours de la vie de Ouahab et de son avenir à vau-l’eau.

Nous pouvons bien imaginer le docteur Tahiri, tard la nuit dans son nouveau deux-pièces à Vaucresson, après une journée d’horreur à l’hôpital Saint-Louis. S’il n’est pas déjà dans un lit de hasard entrain de ronfler, il lui restera à peine le temps de se remémorer l’ergonomie de ses moindres gestes sur la table de son dernier opéré, avant d’aller se faire réchauffer un à-côté ou une « Kemia ». Alors ensuite, et depuis quelques mois, c’est devenu si récurrent de veiller sur les marges infinies de ce vieux cahier « Rolangraphe » presque moisi où il avait caché toutes ses lettres bordjiennes.

Il ne l’a jamais quitté , surtout quand il revenait de son lycée d’Alger, pour retrouver à Bordj ce romantisme de groupe dont on l’a privé, alors que tous ses amis étaient à Sétif, internes à Kerouani .Il devait retrouver aussi cette fièvre pesante du cœur qui le ronge déjà aux prémices de ses sentiments torturés, faute d’avoir osé leur donner une autre issue que celle de les écrire stoïquement chaque semaine dans ces lettres bordjiennes qui ne sont jamais parvenues à celle qu’il croyait aimer. Il espérait qu’un jour il les montrerait à Sonia Assara, comme gage de son innocente fabulation et de son exultation à avoir été jusqu’au bout de la pureté de son angélisme. Il était si jeune et si ferré en fictions. Il croyait ainsi se faire aimer de cette Vénus des collèges, à une époque où les garçons cultivaient le don de timidité et où les filles adoraient se faire baratiner.

C’était ni plus ni moins qu’une apparition sur le quai de la gare de Bordj. Nous sommes en 69 ou 70, peut être du temps des « Lynx » bordjiens et de toute une jeunesse qui commençait à tenir le haut du pavé, écumant les boulevards de leur rêves bleus le jour et ruminant les déboires de leurs conquêtes le soir. Une époque d’insouciance diriez-vous ; excitée par toutes les promesses d’une nouvelle décade auxquelles les anciennes gens n’avaient jamais osé y penser.
Ouahab ne se souvient ni des dates ni des journées. Il sait pourtant, que sur ce quai, pour la première fois, il avait reçu la révélation de ce qui allait être un possible bonheur. En compagnie de sa mère, Sonia qui n’était pas tout à fait une bordjienne attendait son train. Telle qu’elle fut saisie dans cette image impérissable gravée dans la mémoire infaillible de Ouahab, elle était d’une beauté qu’on pouvait ressentir comme un outrage à toutes les laideurs qui l’entouraient. De ces blondes miraculeuses qu’on avait connues dans ces temps bénies, elle avait en sus, cette peau mate des déesses, qu’aurait hâlée de son rayon ardent le soleil des hauts plateaux. Très grande et sans être une girafe, elle portait une mini-jupe kaki et un tee-shirt noir cintré au buste et accueillant si bien le roulis de sa chevelure abondante qui lui couvrait l’épaule et le dos jusqu’à sa croupe saillante de statue grecque. Toute sa décontraction était dans ses espadrilles à la mode yéyé et dans son air d’étrangère revenant de Woodstock.

Dès sa descente du train, Ouahab a su qu’il était fichu .Tout son idéal féminin consacré par l’air du temps, il le revoyait dans cette apparition et dans le halo qu’elle projetait dans son imagination. Mon dieu ! Qu’elles savaient être belles les algériennes de cette époque là …
Il y a quelques années, au cours d’une soirée chez des amis parisiens, il feuilletait un livre d’art quand il est tombé sur la « Naissance de Vénus » de Botticelli. En pleine page, « Sonia ! » Ca lui a arraché un cri vite étouffé. Monique juste derrière son épaule et tenant son verre de cognac a reconnu tout de suite le prénom. Elle a bien entendu ce gémissement d’homme blessé. Ses petits yeux normands, grands ouverts derrière ses grosses lunettes, ont eu le temps de cracher tout leur fiel sur le motif du tableau. Une Vénus naissante et virginale, sortant des eaux, mais aux chairs adultes et aux proportions accomplies, apprivoisée par le pinceau du peintre, femme éructée de son énorme coquillage dans son extrême nudité, sous les nuages de l’Olympe … Seule sa très longue chevelure d’une blondeur divine et rousse, saisie d’une main paresseuse, cachait sa pudeur.

« C’était donc à ça que ressemblait ta collégienne arabe ».Cette féminité excessive qui remplissait le tableau du maitre florentin a dû lui être insupportable. Elle n’ajouta pas un mot, en laissant sa cynique aigreur planer sur la tête de son mari. Elle alla encore remplir son verre de trop. Le mot « d’arabe » et la façon dont elle l’avait prononcé en le rétractant trop tard, résonna toute la soirée dans la tête de Ouahab et depuis ce jour il évita de l’appeler « maman » quand il jouait à l’enfant glamour devant Jean Michel et Hadrien.

Un jour, dans le nuit froide de Megève, ils s’échauffèrent à se raconter sous la couette, leurs enfances et leur premiers émois. C’est ainsi que Ouahab commit la faute de lui avoir parlé de Sonia, de son ancien amour, de ce roman oublié.

Ce sentiment de Monique, a un nom intraduisible selon Milan Kundra et couvre une dimension humaine propre aux tourments de l’être, surtout dans la vie des couples. Cela s’appelle la « Litost » en tchèque. Le sens du mot n’a pas d’équivalent, mais sa réalité est quasi universelle. La « Litost » est une blessure de l’âme, née du spectacle lamentable de notre propre misère quand soudain elle est nous est révélée. C’est un sentiment qui fonctionne en deux mouvements. Après la découverte du tourment succède le désir de vengeance. Le but de celle-ci est d’obtenir que le partenaire soit aussi misérable que nous. Alors on est quitte et apaisé et la « Litost » disparaît. En vérité, Monique n’avait qu’une seule rivale : la mémoire de Ouahab et tout ce que pourrait charrier son passé resurgi. Toutes les « Venus » peintes par Alessandro Botticelli avaient pour modèle Simonetta Vespaci, la maitresse de Julien de Médicis. Les thèmes de la mythologie antique, dans la Florence artistique de la première renaissance, ces peintures qui allaient inaugurer l’art profane en Italie célébraient en la femme, l’allégorie de la Beauté triomphante, le sentiment étourdissant de sa liberté immense et de sa victoire sur les rigueurs d’un univers médiéval sclérosé qui arriva à son terme.

Ce visage éternel de Simonetta Vespuci, récurrent dans les nombreux tableaux de Botticelli, dont Monique n’a pu admettre la ressemblance avec celui de Sonia qui fut une éclaircie dans la mémoire de Ouahab, tout comme ces audaces picturales des maitres de Florence le furent dans l’esprit européen de ces troubles époques.

C’est ce truchement de visages, l’un remplaçant l’icône de la Mère christique et l’autre résolu de survivre à l’oubli, qui les fait accéder à l’éternité de l’émotion qui les réinvente. Entre ces deux visages, celui de Monique est devenu pure fiction.

Il est arrivé à Evreux, plutôt qu’il ne l’aurait souhaité .Il n’a pas eu le temps de dérouler ses pensées jusqu’à en épuiser les moindres souvenances de ce prologue bordjien qui le poursuit désormais et dont il ne revoit à chaque fois que les brefs instants aux mille facettes de sa persistance.

On descend toujours d’un train selon ce que nos yeux rencontrent sur le quai d’une gare. Dans une petite ville comme le Bordj d’antan, il nous est très facile ensuite d’en savoir un peu trop sur une Vénus qu’on a vue pour la première fois et qui vient de naitre à l’éblouissement d’un lycéen solitaire qui rentrait d’Alger.

Bien sûr, Ouahab est allé rejoindre les camarades qui rôdaient autour du CNET et du Groupe Scolaire .Là, était le royaume nubile d’une Sonia couronnée de gloriole .Parfois quand il avait du temps, il s’immisçait dans le tourbillon de cette jeunesse bordjienne à succès qui avait ses accointances non loin de là.

« Pour tout bagage », il avait pourtant lui aussi « sa gueule », le croyait-il , pour s’approcher de la fontaine de jouvence .Ce mélange du Jacques Dutronc ténébreux et du James Coburn aux traits burinés , qu’il présentait, n’avait pas échappé à l’œil perspicace de la fille DU Groupe Scolaire , qui cependant se crispait à la gaucherie timide de ce nouveau venu dans le cercle de ses galants .Plus tard , en d’autres circonstances, ce sera cette même gaucherie mature dans la personne du docteur Tahiri qui fera ses attraits et finira par séduire le docteur Monique Arnoux.

Ouahab ne fera jamais le premier pas. Flaubert note : « l’excès est preuve d’idéalité : aller au-delà du besoin ». Sonia ne pouvait pas prévoir cette cruelle idéalité. Il s’est contenté de trainer son excès et de conspirer contre son coup de foudre dans ces lettres improbables, macérées dans la tristesse de son étude du Lycée de l’Emir ex-Bugeaud .D’autres lettres, plus bordjiennes celles-ci, il les avait écrites douloureusement dans la transe de sa secrète déroute, pour ensuite les cacher définitivement dans ce gros cahier qui l’accompagna toute sa vie, fidèle à ses périples.

Son premier et véritable amour avait vécu de peu. Il revit une ou deux fois furtivement Sonia dans la gare de Bordj ou dans la correspondance de Beni Mansour .Puis la vie s’emballa pour tout le monde après 70 et Sonia disparut ainsi que les illusions libertaires qui avaient gagné les cœurs de quelques uns sous les préaux du Groupe scolaire ou sur la pierre taillée du Pont des Soupirs. Ensuite, Ouahab s’absorba tout entier dans sa médecine et ses années de fac avant de partir en France. Il ne conserva « du temps des fleurs » que ces quelques lettres qui ne furent jamais envoyées, témoins muets d’un éternel visage déjà vite oublié.

Le voyage du retour, tard le soir, fut interminable. Les trains de nuit nous réservent toujours cette impression d’abandon après l’étrangeté du jour qui les précède. Le docteur Tahiri a retrouvé la joie éphémère d’être si proche de ses enfants le temps d’un après midi. Monique n’est jamais là quand il vient à la maison d’Evreux. Depuis qu’il s’est séparé avec leur mère, il a essayé obstinément une ou deux fois de les appeler par leurs vrais prénoms : Madjid et Abdenour. Un prénom en hommage à un frère et un autre pour rien, pour faire algérien. Jean Michel et Hadrien ont eu les yeux ronds en voyant leur papa dans cette posture, les héler pour des prunes, juste pour leur rappeler leurs noms arabes. Il les a vus une fois entrain de pouffer sur son dos. Ils ne se souviennent pas qu’ils eussent été un jour Madjid et Abdenour, quand ils vivaient avec lui. Pour Jean Michel surtout, l’ainé de 13 ans, il se rappelle sûrement le zèle que mettait son père à les dorloter, sous les airs de cette comptine de prénoms français. Aussitôt que Ouahab se cachait dans l’armoire du fond, il les appelait doucereusement, pour jouer à la croquemitaine. « Jean Micheeeeeel ! Hadriennnnnnn ! Je suis làààààààà ! »

A la pensée de devenir ridicule devant ses enfants, le docteur Tahiri se ravisa de miroiter la nouvelle tendresse qu’il montrait pour ces noms d’état civil. Ses deux fils sont des gamins franchouillards, voilà tout et il faudra bien l’accepter sans remuer les états d’âme. Pourtant, Jean Michel tendait toujours une oreille réceptive aux histoires algériennes que son père leur racontait, au téléphone ou lors de ses journées de visites. Hadrien lui, dés qu’il le pouvait, lui rapportait les potins de la semaine et parlait toujours de sa mère. Ainsi et en l’absence assidue de Monique, une relation triangulaire s’est établie entre le père et ses enfants qui se terminait joyeusement par des au revoir dans la belle salle du seul restaurant turc d’Evreux où ils se gavaient de « Kebabs » tout chauds ou de ripailles anatoliennes . Monique qui avait rechigné au début sur cette paillardise a fini par céder à condition que le docteur Tahiri les ramène chez leur mamie à 20h, avant de rentrer à Paris.

Quand on revient d’Evreux, on pense toujours à Paris. Avant de rencontrer le docteur Arnoux et avant que Monique ne le prenne dans son monde à elle. Il est arrivé à Ouahab de vivre la pleine « Ghorba » ; ce sentiment d’isolement et de suprême tristesse, ce Fado de l’âme émerveillée par sa douleur, depuis que les maghrébins avaient appris à vivre loin de chez eux, en France. Seul ceux qui ont gouté à cet exil savent comment sont amères les larmes du destin… Ca le conduisait souvent pendant le Ramadhan dans les cafés kabyles de la capitale, où passaient des chanteurs de « Chaabi ». Il fantasmait alors sur la nostalgie de ses belles années algéroises. Des fois, il quittait sa triste banlieue, pour passer tout un après-midi dans le Belleville des boute-en-train bordjiens, non loin du café de cheikh Rabah Mebarkia, à l’angle de la rue d’Orient. Il se gardait bien de faire valoir ses titres de médecin. Il aimait la compagnie des blagueurs du pays .Il allait à la grosse rigolade que pouvait inspirer les anecdotes de « Taxiou » ou de « Braïka ». S’il rencontrait par hasard un enfant du quartier, il lui demandait toujours comment va « Makhamri ». La dernière de Tahar Bergheul. « Stardi » est-il encore en vie…

A Paris comme à Brest, Ouahab ne pouvait être tout à fait un chirurgien, quand il a débarqué d’Algérie. Il lui a fallu des misères pour revaloriser ses diplômes et s’intégrer à cet ordre de la médecine française si fermé aux toubibs du Tiers Monde. Heureusement que Monique Arnoux était là ,au moment où Ouahab en avait grand besoin, en plus de ses forces, de son intelligence et de son amour du bistouri .De mentor et de collègue attentionnée et généreuse, leur relation se transforma en camaraderie puis en une longue et patiente intimité propice au désir de s’éveiller et aux sentiments de se déclarer .Une reconnaissance infinie lia Ouahab à cette femme à laquelle il se dévoua comme jamais elle ne l’avait ressenti, avant de l’avoir connu. Cette expérience d’être enfin mené par une femme dans sa vie et de se laisser conduire dans les choses du cœur et dans les affaires du quotidien, sous la ferveur de ce consentement ; est si rare chez nous, dans le monde des hommes, que Ouahab s’en trouva entièrement comblé. Il se renouvela dans les bras de Monique. Après quelques années de vie commune, Ils se marièrent et décidèrent de valoir une famille.

Ils avaient presque le même âge, quoique Monique fût déjà maitresse de sa carrière et chirurgien à l’Hôpital Fernand-Widal. Elle lui rappelle souvent ces institutrices proprettes, aux cheveux courts et à talons plats, qu’il voyait jadis sortir de l’Ecole de la Gare.

Ses U.V repassées, ses diplômes obtenus, Ouahab pouvait prétendre à une valeur professionnelle dans la santé publique. Tant bien que mal, Monique Arnoux avait tout fait pour l’imposer à ses pairs et à lui arracher un poste à l’hôpital Saint-Louis, dans le 10 ème .

Auprès de leurs amis communs, c’était un couple modèle. La durée de leur mariage était un record. Mais comme c’est courant par ces temps-ci, ils se lassèrent l’un de l’autre et depuis, ils regagnèrent chacun son trou de conscience, avec la nette certitude qu’ils ne pourraient jamais vieillir ensemble. Ils se séparèrent .Ils divorcèrent il y a six mois .Entre temps, la France a bien changé. Ouahab est de nouveau tout seul. Quand on se cherche, on retrouve l’Algérie . . .

Il arriva enfin à Paris. Demain sera une rude journée. Il remplacera durant une semaine le docteur Darmon parti à Marrakech. Depuis son divorce, chaque fois après Evreux, Il pensait à Monique. Il pensait à elle comme à une petite musique qui l’emplissait à ras bord et qui s’en allait très loin à mesure que son train s’éloignait. Il lui reste sa voix quand ils se parlent de petites choses au téléphone. Jean Michel par-ci, Hadrien par-là .Une ex est toujours la dernière voix qu’on a entendue. A bien les regarder, pourtant, Ouahab n’avait jamais été aussi heureux que pendant les années passées avec Monique. Sa vie de famille et son travail, sa réussite, son caractère de battant, avaient pris une telle constance, une telle stimulation qu’il lui arrivait de ne plus penser qu’à son présent. Une sorte de vie, avec de nouveaux problèmes et d’autres règles, qui nous fait oublier le passé antérieur Il se plaisait dans ce cocon et dans cet esprit d’être enfin arrivé, satisfait comme pouvait l’être une personne dont le seul souci était de toujours se surpasser. Il lui importait surtout de ne jamais faillir aux yeux de sa femme.

Cette discipline convenait à Monique qui veillait sur tout et l’excitait à parfaire le contrat de leur union.

Ils habitaient le Boulevard de Magenta, leurs hôpitaux sont si prés de leur domicile. Leurs carrières de chirurgiens n’empêchaient pas leurs plaisirs quotidiens. En plus de leurs voyages, ils fréquentaient, dans le 10 ème arrondissement, tous les charmes de la vie parisienne. Monique était normande, Ouahab était de Bordj. Ils découvrirent presque ensemble l’univers de leur quartier.

Le 10 ème, c’est aussi l’arrondissement des salles de spectacle et des grands boulevards. Ses deux gares, ses quatre hôpitaux, ses deux arcs de triomphe, son canal, ses anciens couvents sont aujourd’hui les témoins du riche passé de cette grande capitale.

L’hôpital où exerçait le docteur Tahiri est l’un des plus vieux de France. A la fin du 16 ème siècle, l’hôtel Dieu, seul, ne pouvait plus faire face aux malades de la peste qui ne cessent d’affluer. En 1607, devant la terrible maladie qui se répand dans la ville, suite à une nouvelle épidémie, le Roi Henri IV ordonne la construction d’un nouvel hôpital, hors des remparts, sur un terrain isolé non loin de la butte de Montfaucon et de son célèbre gibet ; là où l’écrivain Maurice Druon a fait périr les brus maudites de Philippe le Bel et leurs amants de la nuit.

Henri IV décida de dédier cet hôpital à Saint-Louis, le roi croisé, mort de la peste en 1270 . Il choisit lui-même les plans de l’édifice qui est achevé en 1611. Les travaux très coûteux, sont exécutés par l’architecte Claude Vellefaux dont on a donné le nom plus tard à la rue qui borde cet établissement.

A l’origine, l’hôpital Saint-Louis n’ouvre qu’en période d’épidémie .Puis au cours des siècles, il acquiert une réputation internationale notamment au 19 ème siècle dans le domaine de la dermatologie ; C’est aujourd’hui le plus vieil hôpital parisien et il représente avec la Place des Vosges, le plus beau témoignage architectural de l’époque du roi Henri IV à Paris.

En 1670, Paris commença à s’agrandir au-delà de l’enceinte du roi Charles V, qui fut aussitôt détruite, pour faire place à de nouvelles avenues bordées d’arbres. Le concept urbain de Boulevards est né. Louis XIV fait alors ériger deux Arcs de Triomphe pour célébrer ses victoires militaires. Et c’est ainsi que sont édifiées en 1672 et en 1674 la Porte Saint-Denis et la Porte Saint-Martin à la gloire du Roi Soleil.
Non loin de là, en 1825, est enfin inauguré le Canal Saint-Martin, dont le projet fut initié en 1804 par Napoléon 1er, pour permettre de relier la Seine à la Seine et de résoudre les problèmes d’alimentation en eau de la capitale.

Resté populaire, les boulevards du 10 ème seront plus tard la scène de nombreux affrontements lors des révolutions de 1830, de 1848 et surtout lors de l’insurrection de la Commune de Paris en 1871. De nombreux combats se déroulèrent Porte Saint-Denis alors que les faubourgs s’embrasèrent. Les arbres des boulevards, abattus, servirent de barricades.

Beaucoup de chefs communards qui ont fait le voyage du Pacifique avec les insurgés algériens de 1871, déportés vers la Nouvelle Calédonie ; Louise Michel , Louis Barron , Johannes Caton et bien d’autres , en rapportèrent des récits déchirants sur la vie quotidienne de ces malheureux , arrachés à la terre de leurs ancêtres et livrés à la cruelle condition de bagnards aux Antipodes , sans espoir de retour …
Le plus remarquable de ces récits de déportation, fut le témoignage d’Henri Rochefort publié dans le « Journal Illustré » le 26 octobre 1878 :
« C’est à Oléron que je me liais avec les chefs arabes pour lesquels j’ai si longtemps demandé en vain l’amnistie. Déjà à cette époque je les avis pris en grande pitié, les voyant dépérir tous les jours, loin de leur terre d’Afrique dont ils me parlaient avec une résignation navrée qui me rappelait le beau vers de Virgile : Et dulcis moriens reminiscitur Argos (…) Les arabes avaient de la mer une terreur instinctive qui leur rendait obsédante la perspective de la traversée d’Océanie (…) Mamenouch la bleue ! Tel était leur cri quotidien. Je crus d’abord et tout le monde croira que ce qualificatif « bleu », appliqué à la Méditerranée est né de sa couleur. Ahmed Ben Dahmani, le caïd, m’expliqua que, pour lui et ses congénères, tout ce qui est dangereux et menaçant est réputé être bleu. Il m’affirma que d’après la tradition arabe, l’horreur du bleu venait de l’invasion de l’Afrique par les européens, c’est-à-dire les barbares – car on est toujours le barbare de quelqu’un – qui avaient généralement les yeux bleus… »

Cette ancienne et compréhensible superstition des yeux bleus chargés de funestes présages, pour les compagnons de Boumezrag, n’a plus cours auprès des nouvelles élites algériennes de l’âge de Ouahab.
Au contraire le regard si bleu de ses enfants, signé par l’ADN normande de leur grand-mère et de sa lignée jusqu’à Guillaume le Conquérant ou Rollon le viking ; a été sur le coup un motif d’émerveillement devant l’exceptionnelle rareté génétique de cette couleur des yeux chez les Tahiri. Elle annonce plutôt le métissage mondialisé des tribus humaines auquel Ouahab a été heureux de s’y mêler.

En rentrant d’Evreux, il ne pouvait penser à Monique sans penser à ses enfants. A chaque fois, il ramena de son droit de visite des sentiments différents mais qui ont en commun cette confusion qui le confortait parfois dans sa panique et parfois le met obstinément face à lui-même, le temps qu’il se détourne de ces nouvelles interrogations. Avant, il ne s’embarrassait guère des questions relatives au sort de Jean-Michel et d’Hadrien. Il était convenu pour lui que cela relevait du domaine exclusif de Monique, si tant est que ce partage des tâches comme il lui plaisait de le dire, tenait des choses de la vie courante dans ce qu’elle a de plus immédiat. Lui-même, dans cette perspective, il se sentait souvent un enfant sans sourciller, convaincu que c’était là, la meilleure part qu’il avait apportée à ce bonheur familial dans lequel, il croyait sans hésitation avoir obtenu sa satisfaction paternelle.
Désormais, il sait que le sort de ses enfants va peser dans sa vie et va l’étouffer sous son poids de sable.

C’est Dib qui avait raison, en rendant lisible la confusion des sentiments que peuvent éprouver des hommes comme Ouahab dans leurs compartiments ou dans leurs plumards, devant l’équation de leur paternité.

Dans « Autobiographie » Si Mohamed écrivait : « Devant l’enfant que vous avez eu avec une compatriote, vous êtes en quelque sorte devant vous-même, sur le plan de la sensibilité, de la culture, de la langue, non moins que sur le plan d’un héritage ethnique partagé, d’une Histoire. Dans ce cas sa mère, votre épouse, s’institue aussi en image emblématique de mère en plus d’être la sienne.

Mais devant votre enfant né d’une femme originaire d’un pays étranger ? On peut supposer que vous êtes devant vous-même, mais par ailleurs devant quelqu’un d’autre : qui aura reçu de sa mère en partage une autre sensibilité, une autre culture, une autre langue…Vous, pour le coup, c’est alors, comme si aviez deux mères puisque cet enfant, est vous – dans l’acception définie plus haut – et un Autre.

Un autre et qui vous fait prendre conscience de votre altérité, donc pour commencer de votre propre identité. Qui vous enseigne qui vous êtes et n’êtes pas. Vous met au bout du compte face à diable sait quelles questions et, d’interrogation en interrogation, en demeure de vous découvrir une appartenance d’un quelque part ailleurs, en plus de celle-ci, cela qui fait de vous, avec lui, le ressortissant d’un monde inédit, jalonné de perspectives nouvelles.

Mais êtes-vous prêt à endosser l’originalité de votre position, homme qui avez reçu un destin en sus du vôtre ? Une question de plus. »
(Nous sommes tenté de dire que devant cette profondeur de vue de Mohamed Dib, en plus de l’infaillible intelligence de la langue et l’inquiétante intégrité spirituelle du personnage, sa sensibilité d’homme propre et son expérience de sondeur des âmes humaines ; beaucoup d’écrivains algériens qui pensaient avoir écrit sur les hommes algériens ou qui avaient approché ce contexte de la condition de l’identité ou de l’altérité - en bref , devant le Nobel posthume que la conscience universelle décernera à Dib , devant cet écrivain algérien …Eux , nombreux hélas ! et rentiers littéraires, rivés à la laideur de leur platitudes et leurs harangues ; on croirait qu’ils en parlent comme si c’étaient des sonneurs de mauvaises fanfares . )

Ouahab arriva à son deux-pièces de Vaucresson, l’esprit consolé enfin par son envie de sommeil. Il ne faut penser qu’à demain. En se couchant, il se rappela sans y prêter attention le clin d’œil du docteur Darmon : « Il y a une tante du bled, elle est arrivée le 27 ».

Chaque fois qu’un compatriote arrive au service de cancérologie, le docteur Tahiri est vite informé par son collègue. Il essuie le clin d’œil de Darmon sans succomber à son ironie.

En fait le docteur Darmon lui-même dont les parents son nés au « bled », comme il disait, faisait beaucoup pour faciliter les choses aux nombreux malades algériens que lui recommandaient Tahiri. « Les oncles et les tantes du bled », ils en arrivaient par dizaines ces dernières années surtout de Bordj. Ouahab faisait tout ce qu’il pouvait. Que pouvait-on faire contre l’amiante.

Le lendemain, il vérifia le clin d’œil. Aucun nom algérien dans les dossiers des nouveaux candidats aux mouroirs de France. En faisant sa tournée, il passa à la chambre de madame Pommier, son rendez-vous était du 27. Sur le lit, la première image qu’il reçut était celle d’une Vénus qui a pris de l’âge, la tête presque chauve de sous la faluche médicale renversée, elle dormait. Au lieu de sa chevelure qui lui couvrait le corps comme dans le tableau de Botticelli, elle était nue sous une bataille de drap. Une poignée du tissu lui cachait une cuisse et le bas ventre. Ses jambes, ses seins coupés, ses mains déjà mortes montraient son mal infini. Ouahab hésita tout tremblant. Il ouvrit le dossier : Sonia Pommier. Seul le visage était éternel.

Laid Mokrani.

(A suivre)

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria