HOMMAGES

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Perché en haut de son échelle en équilibre instable sur l’avant dernière marche, le ventre bien aplati contre le poteau électrique alimentant la salle des fêtes de Bordj, Âmi Seghir faillit s’électrocuter avec les câbles qu’il s’apprêtait à brancher en se retournant brusquement pour voir qui était en train de l’appeler d’une voix si forte et si affolée à la fois.

— M…. ! maugréa-t-il entre ses dents.

— Âmi Seghir ! Âmi Seghir ! poursuivait la voix en se rapprochant.

— Qui est en train de hurler comme ça ? cria-t-il à son tour en direction de son apprenti qui se trouvait en bas de l’échelle, adossé à celle-ci de tout son poids pour la maintenir dans une position stable.

— C’est le jeune Mourad, le garçon de café, répondit ce dernier, c’est lui là bas qui arrive en courant.

En montrant du doigt le garçon de café qui courait dans leur direction, l’apprenti fit un mouvement en avant relâchant ainsi la pression qu’il exerçait sur l’échelle qui branla légèrement obligeant Âmi Seghir à lâcher le câble électrique qu’il était en train de manipuler pour enlacer le poteau de crainte de se retrouver sept mètres plus bas.

— Vous vous êtes donné le mot, ou quoi ? Vous voulez vous débarrasser de moi ! Bloque-moi cette saloperie d’échelle tout de suite sinon tu auras affaire à moi ! ordonna Âmi Seghir, la joue plaquée contre le poteau froid, et pose bien le pied sur la première traverse !

L’apprenti s’exécuta sur le champ en réprimant un fou rire devant la posture de son patron vu d’en bas. Avec ses 125 kilos nets, Âmi Seghir avait l’air d’un ballon gonflable sur le point de prendre son envol. L’apprenti jeta un regard amusé vers le garçon de café qui arriva enfin, essoufflé d’avoir couru jusque là.

— Âmi Seghir ! lança ce dernier encore haletant, Si Mohamed… il est en train de se faire tabasser… au café Chakhchoukh.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? Reprends ton souffle et répète-moi ça doucement !

Ereinté, le jeune homme s’adossa à l’échelle qui vibra, provoquant de nouveau l’ire de Âmi Seghir qui enlaça le poteau électrique encore une fois.

— Bon sang de bonsoir ! Vous voulez ma peau, aujourd’hui ! Ecarte-toi de là en vitesse, tu ne vois pas que tu me fais tanguer !... Alors, qu’est-ce qui est arrivé à Si Mohamed ? questionna-t-il en reprenant son équilibre.

— Il est aux prises avec deux grands gaillards qui n’ont pas apprécié ses réflexions… Ils se sont jetés sur lui et j’ai bien peur qu’il est en train de passer un mauvais quart d’heure en ce moment.

— Deux gaillards, dis-tu, contre un chétif comme Si Mohamed, mais ils vont le massacrer ! Tenez-moi bien cette foutue échelle, vous deux, j’isole vite ces câbles et je descends.

Il s’empara d’une gaine caoutchoutée et de la pince qui pendait à sa ceinture et, en un tour de main, neutralisa les câbles dénudés qu’il enroula ensuite autour du poteau. Il dégringola les traverses de l’échelle avec une agilité surprenante pour son envergure corporelle et se débarrassa de ses gants et de ses outils en s’adressant à son apprenti qui suivait ses gestes étonné par tant de souplesse :

— Il se fait tard, nous n’aurons pas le temps de terminer le travail aujourd’hui ; ramasse le matériel et dépose-le à l’intérieur de la salle des fêtes, chez le gardien ; dis-lui que tous les branchements seront réalisés demain matin, avant le spectacle, sans faute… Rejoins-moi vite après au café Chakhchoukh, on ne sait jamais si des fois ça dégénère, ajouta-t-il en s’engouffrant déjà sous les arcades du cinéma Rex.

En chemin, le jeune Mourad raconta comment Si Mohamed qui prenait tranquillement son café en parlant politique avec des clients de l’établissement, passionnément bien sûr comme à son habitude, s’est retrouvé aux prises avec deux clients qui s’étaient attablés non loin de lui.

— La discussion s’est brusquement emballée et un des deux hommes a dit quelque chose… contre le PPA je crois. Si Mohamed s’est emporté et les a traités de vendus…

— Que s’est-il passé ensuite ? interrogea Âmi Seghir qui aborda la rue Saint Claude en pressant le pas.

— Ça s’est passé très vite, poursuivit le jeune homme d’une voix haletante en accélérant la cadence lui aussi, j’étais en train de servir des clients, j’ai juste eu le temps de voir Si Mohamed porter un coup de tête à l’homme qui avait parlé… Et puis, ils se sont jetés sur lui à bras raccourcis.

Âmi Seghir courait déjà en descendant la rue, laissant le garçon de café loin derrière lui. Il arriva en un clin d’œil à hauteur de la rue de Constantine qu’il traversa en diagonale en quelques enjambées, poursuivant sa course sur le trottoir de gauche. Il n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres du café Chakhchoukh. Il dépassa l’église en une fraction de seconde et se retrouva vite à l’entrée de l’établissement. Si Mohamed, un œil au beurre noir, gesticulait entre les mains d’un gaillard qui le tenait par le col de chemise tandis qu’un autre individu, tout aussi costaud, une carafe brisée à la main en guise d’arme, gardait en respect ceux qui, parmi les présents, tentaient de lui porter secours. Âmi Seghir se précipita sur celui qui maltraitait Si Mohamed et qui ne l’avait pas vu venir. Il s’agrippa à ses épaules et lui asséna un coup de tête à l’arrière du crâne. Le bonhomme lâcha prise et s’affala sur le sol sans avoir eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait.

— Ecarte-toi de là ! lança Âmi Seghir à son ami qui ne se fit pas prier une seconde de plus pour s’éloigner en voyant le deuxième malabar arriver à la rescousse.

Ce dernier se retrouva face à Âmi Seghir qui arrêta net son poing menaçant. Costaud, il l’était certes mais devant Âmi Seghir, il ne faisait pas le poids pour ainsi dire. Celui-ci lui tordit le poignet et lui fit lâcher l’arme blanche menaçante avant de l’envoyer de toute sa masse à l’extérieur du café. Il se retrouva affalé sur le trottoir tandis que son acolyte, reprenant doucement ses esprits, cherchait la sortie à son tour.

Âmi Seghir les suivit jusqu’à la porte du café et les regarda s’éloigner sans demander leur reste puis il revint vers Si Mohamed qui appliquait une compresse de fortune sur la partie atteinte de son visage :

— Tu n’as rien de cassé ?

— Non, non, ça va, je te remercie vieux frère !

— Heureusement que Âmi Seghir est toujours là pour te tirer d’affaire ! plaisanta quelqu’un au fond du café.

— Oui, c’est vrai, merci aussi à vous tous.

Âmi Seghir s’installa en face de son ami.

— Mourad ! lança-t-il au garçon de café qui ramassait les tessons de verre. Un bon café et une tisane pour notre champion, il en a bien besoin !

Si Mohamed termina de s’essuyer le visage.

— Ils n’ont pas apprécié que je critique la 4ème république et la guerre abominable qu’elle livre à nos frères d’Indochine, dit-il enfin, et quand j’ai parlé des élections générales et de cette fichue assemblée nationale à deux vitesses, ils se sont mis en colère et ont insulté le parti… Tu te rends compte, devant tous ces jeunes gens qui écoutaient sans comprendre, impressionnés par les complets-vestons de ces fils de riches !… Je ne pouvais pas laisser passer, tu comprends ?

Le garçon de café essuya la table et leur servit les boissons brûlantes.

— Oui, bien sûr ! reprit Âmi Seghir, mais cette fois-ci, il va falloir faire attention, c’est peut-être des élus et ils vont sûrement se plaindre en haut lieu…

— Des élus ? Elus par qui ?... Tu veux dire des pantins opportunistes, tout juste capables de lever le bras et d’applaudir !...

— Tu sais bien que je n’en ai rien à foutre de ces béni oui-oui, s’indigna Âmi Seghir, c’est à toi que je pense, n’oublie pas que tu es fonctionnaire des contributions…

— Ils n’ont qu’à me licencier si c’est à ça que tu penses !... D’ailleurs, je commence à en avoir sérieusement marre d’imposer mes frères !

— T’emballe pas comme ça, tu connais la musique mieux que moi… Tu le sais bien, après, ils ne vont plus te lâcher ; ils vont te monter un dossier, tu auras les flics aux trousses et tu te retrouveras dans une spirale alors que le parti a besoin de toi, surtout en ce moment… Allez ! Mets un peu d’eau dans ton vin… pour la patrie.

— Tu as raison, vieux frère, notre mouvement traverse une période décisive, nous avons besoin de sérénité pour un ultime effort de rassemblement avant qu’il ne soit trop tard !

Les deux amis que la passion de la liberté et de la dignité avait unis pour la vie se regardèrent affectueusement avant de déguster leurs boissons chaudes. Ils parlèrent encore de choses et d’autres, des souffrances du peuple algérien et de leurs rêves d’indépendance, des crimes de l’occupant, de la fin des épreuves et des humiliations, de l’avenir radieux qu’ils souhaitaient à leurs congénères… Ils échangèrent des commentaires avec ceux qui avaient assisté à l’échauffourée et écoutèrent, amusés, le jeune Mourad raconter sans se lasser comment les deux gaillards furent mis à la porte par Âmi Seghir. Le soir tombait déjà quand ils prirent congé l’un de l’autre, la tête pleine d’espérances et de projets fabuleux.

Une semaine à peine après cet incident au café Chakhchoukh, Si Mohamed fut convoqué par son supérieur hiérarchique, le receveur principal des contributions de Bordj. En se rendant chez son responsable, il se demandait ce qu’il allait bien lui sortir quand il aperçut, sortant de son bureau, deux inspecteurs des renseignements généraux de la police coloniale qu’il avait repérés depuis longtemps déjà. Connaitre l’ennemi pour mieux s’en préserver était en effet devenue une exigence permanente depuis que la police s’était mise à enquêter sur les réseaux clandestins du parti. Leur présence, inhabituelle, dans les locaux de l’administration fiscale l’intriguait. « Ils sont là pour moi ! » pensa-t-il tout à coup. Il réfléchit rapidement. Etaient-ils au courant de son appartenance réelle ? Seraient-ils venus pour l’interroger ou pour l’interpeller ? Devait-il les affronter ou au contraire leur tourner le dos et plonger dans la clandestinité ? Il envisagea une fraction de seconde de s’éclipser, de prendre le maquis comme d’autres l’ont fait avant lui, puis il se ressaisit et, fidèle à lui-même, se dirigea vers le bureau du receveur en bombant le torse. Il n’allait quand même pas partir comme un poltron sans savoir ce qui se tramait autour de lui.

— Et puis quoi encore, se dit-il en reprenant ses esprits, ce n’est certainement pas cette flicaille collaborationniste qui va m’impressionner !

Le receveur le reçut dès qu’il se présenta à son secrétariat.

— Je ne suis pas satisfait des résultats enregistrés dans le secteur nord de notre circonscription, l’apostropha-t-il dès qu’il prit place en face de lui. Il va falloir botter les fesses des villageois qui rechignent à payer leurs impôts… Un contrôle approfondi doit être diligenté et je vous ai spécialement désigné pour cette mission, ajouta-t-il sur un ton péremptoire. Vous en avez les compétences et l’autorité ; vous aurez donc à inspecter tout le secteur… Tous les bourgs et villages de montagne au-delà de Medjana devront être passés au peigne fin ! martela-t-il.

Si Mohamed blêmit. Recouvrer les impôts, les taxes et même les amendes et autres contraventions auprès de villageois déjà misérables, quelle humiliation !

— M… ! marmonna-t-il entre ses dents, il ne manquait plus que ça, dépouiller mes propres frères !

Le fonctionnaire colonial jubilait devant la mine défaite de son subordonné. Il l’enfonça davantage :

— Vos états de service sont remarquables ! poursuivit-il sarcastique, vous avez fait la campagne d’Italie, Monte Cassino et j’en passe… Vous êtes un héros, en somme ! Eh, bien ! Vous avez là une nouvelle occasion de servir la France.

« Ces pétainistes ne connaissent que le langage de la force, pensa Si Mohamed en soutenant le regard du receveur en face de lui, ils sont aussi obséquieux devant la Wehrmacht que lâches face à un peuple sans défense ! » Il sentit la colère monter en lui. Son responsable hiérarchique était en train de se moquer de lui, de le tourner en dérision, de le provoquer pour le pousser dans ses derniers retranchements, revigoré sans doute par la visite des deux policiers des RG. Ah ! Comme il avait envie de lui sauter dessus, de lui tordre le cou comme à une volaille et de prendre le maquis lui aussi. Mais il ne broncha pas. Les consignes du parti étaient strictes, il ne devait en aucun cas prêter le flanc ou réagir à des provocations et mettre en péril l’Organisation et l’intégrité de ses membres. L’embarras de Si Mohamed n’échappa pas à la perspicacité de son interlocuteur qui lui porta le coup de grâce :

— Ces villageois sont rustres et brutaux, je vous l’accorde, mais vous n’avez rien à craindre, la France a toujours su se faire respecter… Deux agents de police seront à votre disposition. Ils vous accompagneront durant tous vos déplacements et veilleront sur vous…et sur la cagnotte aussi cela va de soit.

Si Mohamed était atterré. « Salaud ! » murmura-t-il.

— Vous disiez ?...

— Non, rien, se contenta-t-il de répondre.

— Bien ! Vous commencerez vos tournées dès demain, reprit le receveur, vous consacrerez une journée pour chaque village ; s’ils ne peuvent pas ou ne veulent pas payer en numéraire, exigez le paiement en nature séance tenante. Au besoin vous procéderez aux saisies conservatoires de rigueur… Bétails, outils, matériels, récoltes, tout ce qui a de la valeur… Vous ferez acheminer les saisies le jour même sur Bordj sous bonne escorte… Des questions ?

— Je…

— Parfait ! Raymond vous attend pour vous remettre la liste des villages à inspecter ainsi que votre ordre de mission et vous informer des détails pratiques de la mission et des consignes générales… Vous pouvez aller le voir tout de suite.

Si Mohamed se leva sans mot dire, tétanisé.

— Au revoir, dit-il machinalement en se dirigeant vers la porte.

— Si vous rencontrez la moindre difficulté, vous pouvez venir me voir à n’importe quel moment, ma porte vous est ouverte.

Si Mohamed hocha la tête sans se retourner. « C’est ça, marmonna-t-il, compte sur moi pour devenir ton indicateur ! »

— Ah, j’oubliais ! dit encore le receveur tandis que Si Mohamed s’apprêtait à refermer la porte derrière lui, il me faut un bilan chiffré à la fin de chaque journée d’inspection.

Âmi Seghir n’avait pas revu son ami depuis plusieurs jours. Dès l’aube, Si Mohamed était déjà sur les routes sinueuses des montagnes et ne rentrait que très tard le soir flanqué de ses deux anges gardiens avec le maigre butin soutiré aux villageois. Il s’arrangeait toujours avec ces paysans pauvres pour minorer les impositions malgré la présence des agents de police qu’il ignorait superbement, mais il montra très vite des signes de lassitude et d’exaspération. Au cinquième village inspecté, il était à bout de forces. C’était un réel supplice pour lui d’avoir à accomplir une telle mission au profit de l’occupant, même si elle lui permettait de jauger le peuple en profondeur et de le sensibiliser à l’action nationaliste. Il s’était rendu compte du reste dès les premiers jours de son inspection que ce peuple avait moins besoin de discours que d’actes concrets susceptibles de mettre fin à sa détresse. La misère extrême qu’il découvrait d’un village à l’autre le peinait au point qu’il envisagea à maintes reprises de se délier du parti qui l’exhortait inlassablement à poursuivre son travail de sensibilisation et de recrutement au profit de la cause nationale. Il ne partageait plus cette approche qui lui paraissait déjà dépassée mais se gardait bien d’en parler à quiconque en dehors de ses camarades les plus proches avec lesquels il échafaudait secrètement un plan pour mettre fin à son martyre. Âmi Seghir était pourtant inquiet pour son ami. Dans les cafés de Bordj et même dans la rue, des rumeurs persistantes circulaient au sujet de sérieux problèmes que le percepteur allait avoir avec l’administration coloniale. Certaines mauvaises langues prétendaient qu’il avait détourné les sommes collectées dans les villages au profit du PPA et qu’il projetait même de faire assassiner les deux policiers et de les délester de leurs armes avant de disparaitre dans les maquis sur les traces de ceux qui l’y avaient précédé. Âmi Seghir connaissait parfaitement les réflexes de l’administration coloniale et son instinct brutal de survie, d’autant que les stigmates de mai 45 étaient encore béants. Nombreuses étaient les familles qui n’avaient pas encore fait leur deuil malgré les quatre années déjà écoulées sur ces terribles massacres. La brutalité de la réaction de l’occupant français devant l’attitude candide des manifestants algériens qui croyaient fêter leur propre émancipation en honorant la victoire alliée sur les puissances de l’axe, avait cassé tous les ressorts de la société et fait perdre leurs illusions à tous les algériens en particulier ceux qui avaient défendu l’honneur de la France quand beaucoup de ses enfants flirtaient avec le fascisme par opportunisme et par lâcheté aussi. Âmi Seghir se remémora ces évènements tragiques et toutes ces victimes entassées dans les camions à benne et « déchargées » dans les gorges profondes des oueds quand ils ne terminaient pas leur triste existence dans les fours à chaux. Les nazis de la grande Allemagne guerrière pouvaient-ils seulement s’imaginer quels émules ils avaient fait dans ces contrées lointaines et mornes des hautes-plaines algériennes ! Son cœur se serra au souvenir de ces milliers de martyrs anonymes, foudroyés par des collabos redevenus subitement courageux face à des enfants et à un peuple sans armes. L’émotion l’envahit complètement à leur évocation mais il se ressaisit très vite, happé par les exigences de l’heure. L’étau se resserrait en effet sur son ami et il devait en débattre avec lui au plus vite.

En sirotant ce jour-là une tisane d’armoise au café Chakhchoukh accoudé au comptoir en attendant l’arrivée de son ami, il entendit des clients raconter que le percepteur traitait les policiers qui l’accompagnait comme des valets et exhortait les villageois à ne pas déclarer la totalité de leurs biens et surtout à les soustraire au regard des indicateurs et autres délateurs de l’administration qu’il ne se privait guère de dénoncer aux Cheikhs des villages visités.

— Tu te rends compte ! disait l’un d’eux, il a traité de lâche un villageois qui voulait s’acquitter de la totalité de ses impôts !

— Il n’a pas eu peur des flics ? questionna un autre, intrigué.

— Peur des flics ? Qu’est-ce-que tu racontes ? répliqua un troisième, mais il n’a peur de personne, il ne sait pas ce que c’est que la peur ce type, c’est moi qui te le dis ! Je te parie ce que tu veux que ce sont les flics qui ont peur de lui !

— L’autre soir en tout cas, intervint le jeune garçon de café qui suivait la discussion en passant machinalement son torchon humide sur les tables, il n’a pas hésité, malingre comme il est, à foncer tête baissée sur deux armoires à glace !

Âmi Seghir sourit intérieurement, fier de son protégé. « Il est en train de devenir une légende ! » pensa-t-il. Mais l’heure n’était pas à l’autosatisfaction béate. Ce qu’il venait d’entendre confirmait ses appréhensions : son ami risquait d’être envoyé au bagne pour de longues années. Il fallait immédiatement prendre des mesures. Il avala sa tisane d’un trait et quitta le café sur le champ. Il se dirigea vers le marché couvert, derrière le jardin public. Il connaissait bien ses habitudes et préféra l’intercepter en chemin plutôt que de rester au café à se morfondre en imaginant le pire. Il arpenta le parvis du marché. Sur la chaussée, des charrettes alignées en ordre serré en bordure des trottoirs, étaient attelées à des ânes et à quelques mulets qui avaient les museaux plongés dans des musettes contenant quelques poignées d’orge. Les rouliers ne devaient pas être bien loin en train de fumer ou de siroter un thé en attendant d’hypothétiques marchandises à transporter. Âmi Seghir aperçut enfin la longue silhouette fluette de son ami drapée dans son éternelle gabardine grise qui apparut à l’angle du marché. Il avança vers lui. Au regard qu’ils échangèrent, ils comprirent l’un et l’autre de quoi il en retournait.

— On doit m’évacuer incessamment, dit rapidement Si Mohamed.

— En attendant, tu dois te mettre à l’abri et changer complètement tes habitudes.

— Tu as raison.

— Je t’ai trouvé une planque dans l’entrepôt de pommes de terre qui est juste là derrière nous, un peu plus bas après le hammam, c’est mon cousin qui en a les clés ; personne ne t’y dérangera à part le soupir des tubercules…

— C’est une bonne planque, merci.

— Tu trouveras la clé au café Chakhchoukh après la fermeture de l’entrepôt. Réduis tes déplacements au minimum, je veillerai à ce que tu ne manques de rien…

Les deux amis se regardèrent sans mot dire. Ils ne se connaissaient pas depuis bien longtemps. Si Mohamed n’était à Bordj que dans le cadre d’une nouvelle affectation comme fonctionnaire des contributions mais, en tant que militants nationalistes et hommes d’honneur et de conviction, ils s’étaient très vite appréciés. Une amitié sans mesure était née entre les deux hommes.

— Le local est un peu humide, il te faudra des vêtements chauds, ajouta Âmi Seghir.

— Tu te fais trop de soucis pour moi, ça ira, je t’assure…

Âmi Seghir détourna les yeux, ému. Autour de lui, les gens vaquaient à leurs occupations habituelles normalement, sans prêter attention aux deux amis que la vie était sans doute en train de séparer. Si Mohamed enchaina avec des trémolos dans la voix :

— Nos chemins se croisent aujourd’hui, vieux frère.

Âmi Seghir serra la main tendue de son ami.

— Va ! dit-il en essayant de contenir son émotion, ton destin t’appelle… Moi je reste à Bordj comme ça tu sauras où me trouver si des fois tu as besoin d’un électricien…

— J’ai passé des moments inoubliables dans cette ville accueillante, vous allez tous me manquer, ici.

— Ce sont tes bagarres dans les cafés qui vont nous manquer ! plaisanta Âmi Seghir.

Les deux amis en rirent presque aux éclats. Ils s’enlacèrent et se serrèrent longuement la main avant d’aller chacun de son côté.

MB. Juin 2010.

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria