Le chaudron

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L’ange gardien frappait à la porte doucement et sans discontinuer tandis qu’Amirouche sortait lentement de sa douce somnolence.

— Amirouche ! répétait-il d’une voix suave, lève-toi !

Amirouche dormait à poings fermés dans une douce ambiance tamisée. Il se retourna sur sa couche en entendant distinctement son nom. « C’est moi qu’on appelle ! »

— Qui est-ce ? questionna-t-il en écarquillant les yeux.

— Ton ami de toujours, répondit l’ange.

— Mais tu n’as pas besoin d’autorisation, toi ! dit-il en reconnaissant la voix, tu es chez toi, entre !

L’ange gardien franchit le seuil marquant l’espace privé réservé à Amirouche. Les lumières intenses qui l’enveloppaient envahirent l’endroit, en éclairant les moindres recoins. Il n’y avait ni porte, ni cloison, ni frontière, ni aucune autre forme de séparation. La seule qui existât vraiment distinguait les zones illuminées des parties tamisées ou carrément dans l’obscurité. Les coups entendus sur la porte, totalement virtuels, n’existaient que dans l’imaginaire de ceux qui les avaient entendus. Ils avaient pour unique fonction de marquer le respect et de témoigner de la considération due, en ces lieux, aux hôtes de marque. Amirouche était de ceux-là et en tant que chahid, son séjour était entouré de tous les égards et faisait l’objet de toutes les prévenances. Il avait la chance d’appartenir à cette catégorie de privilégiés qui jouissaient de traitements de faveur à faire pâlir d’envie ceux qui les avaient fait trépasser. Des abîmes obscurs où ils se trouvaient, à quelques années-lumière sous les pieds des chouhadas, enlisés dans un magma en fusion constante, ces derniers se mordaient les doigts de remords et de jalousie, regrettant amèrement leurs actes passés et leurs mensonges aussi… ad vitam aeternam…

— Comment vas-tu, mon ami ?

— Bien ! répondit Amirouche allègrement, je suis content de te voir… Tu as des nouvelles d’en bas ?

— Dis-moi d’abord ce qui te ferait plaisir.

Le chahid regarda son hôte obligeant, réfléchit quelques secondes à ce qu’il aimerait voir et entendre puis son regard s’assombrit et il baissa subitement les yeux. L’ange lui tapota l’épaule :

— Toujours cette pudeur dont tu ne veux pas te départir !... Heureusement que tu ne sais pas taire ce que tu as sur le cœur et que j’arrive quand même à lire dans tes yeux… Je sais très bien ce qui te tourmente ainsi, mon ami, tu t’inquiètes pour ton fils, n’est-ce-pas ?

Amirouche acquiesça d’un hochement de tête.

— Je te comprends. Tu penses que tu l’as laissé seul au milieu des loups en lui léguant tes problèmes personnels.

— En tous cas, ce qui s’est passé la dernière fois n’était pas très rassurant, tu ne crois pas ? Je l’ai vu aller au devant de sérieux ennuis… A cause de moi en plus !

— A cause de toi ? l’interrompit son hôte faussement étonné.

— Enfin, à cause de ce qui restait encore de moi et de mon ami Si El Haouès, si tu préfères.

— Mais nous n’avons fait que répondre à votre désir de justice ! protesta l’ange en feignant d’être vexé. Ne viens pas me dire aujourd’hui que vous étiez mieux tous les deux dans le caveau ténébreux et humide, sous les archives de la félonie !

— Tu as raison ! Ce que tu dis est juste, mais pourquoi avoir choisi mon fils pour nous sortir de là ? Pourquoi pas un autre ?... Un de mes anciens compagnons de la wilaya 3 ou même de la wilaya 6 aurait pu s’en acquitter, il y en a beaucoup qui sont encore là bas.

L’ange garda le silence, se contentant de fixer le chahid, curieux. Il n’avait pas été affecté auprès de lui depuis bien longtemps, mais il le connaissait déjà assez bien et appréciait particulièrement sa vivacité d’esprit. En l’observant attentivement, il pensait qu’il n’allait pas tarder à admettre que son propre fils était la personne la mieux indiquée pour le sortir des caves ténébreuses du mensonge vers la vérité brulante de la lumière. Le chahid reprit aussitôt :

— Tous comptes faits, tu as raison, personne ne pouvait le faire à sa place… Tu as toujours raison finalement.

— Et puis comme tu as pu le constater par toi-même, nous ne l’avons pas laissé seul non plus, il était bien entouré, tu ne penses pas ?

— Là-dessus, je suis d’accord, avoua Amirouche, mais dis-moi quand même, ils ne l’ont pas trop inquiété après tout le vacarme qu’il a fait autour de cette séquestration honteuse ?

— Bien sûr que si ! rétorqua l’ange avec une désinvolture feinte dans le but d’atténuer le contrecoup sur son hôte. Ils l’ont même mis en prison !

— En prison ? s’exclama fébrilement le chahid.

— Tu as bien entendu, oui, en prison ! poursuivit l’ange sur le même ton faussement désintéressé.

Le visage d’Amirouche s’obscurcit. « La prison ! bougonna-t-il, c’est tout ce qu’ils ont trouvé comme réponse !... Je ne m’étais pas trompé sur leur compte !... » Il tressaillit en imaginant son fils dans une cellule glaciale, livré à des geôliers sans âme. Ah ! Que ne donnerait-il pas pour une virée terrestre de quelques instants seulement, le temps de botter les fesses aux faussaires et aux poltrons ! » Il regarda son hôte d’habitude si bienveillant en s’interrogeant sur les raisons du changement d’attitude à son égard, mais il garda le silence, impuissant et triste à la fois.

L’ange le dévisagea à son tour avec amusement. Il aimait le taquiner de la sorte pour tester sa vitalité et son ardeur légendaires avant de lui annoncer des nouvelles plus réjouissantes.

— Tout cela fait partie du passé maintenant, dit-il enfin devant l’impatience de son interlocuteur qui commençait à s’agiter, à l’affût du moindre détail sur les vicissitudes subies par son fils et ses compagnons. Aujourd’hui, mon ami, poursuivit-il, ton fils est une personnalité respectée dans son pays, il est député, élu bien sûr, et laisse-moi te dire qu’on l’entend quand il parle !… Dans l’hémicycle de l’assemblée et ailleurs !... Son père tout craché !

Les traits du chahid se détendirent. Un léger sourire s’imprima sur ses lèvres minces. Il regarda avec gratitude son hôte qui enchaîna :

— Je vais t’en dire un peu plus aujourd’hui. Ecoute bien ceci : tu es plusieurs fois grand père et même arrière grand père, qu’en-dis-tu ?

Le chahid était aux anges pour ainsi dire. Il sourit franchement, content, puis reprit vite un air interrogateur.

— Il s’est passé tout ce temps depuis qu’on a assisté à la ré-inhumation ? C’était il y a quelques heures, me semble-t-il…, une journée, tout au plus !

— Tu sais, le temps passe vite là bas. Ton petit somme de tout à l’heure vaut bien un quart de siècle chez eux… Et je ne compte pas les ronflements !

— Ah, bon ?

— Si, si, tu as ronflé !

— Je ne parle pas de cela.

— Je sais, c’était juste pour te faire marcher… Tu comprends mieux maintenant pourquoi nous disons que le temps est précieux et qu’il doit être utilisé à bon escient ?

Le chahid retrouva son air triste de tout à l’heure et constata amèrement :

— Ma vie fut une course contre la montre !

— Effectivement, tu n’as pas eu droit à beaucoup de temps… Trente trois petites années, à peine quelques instants ici en somme… Mais c’est peut-être pour cela aussi que tu as fait tant de choses, tu ne penses pas ?

— Finalement, tout est relatif, tu as raison, on peut avoir droit à trois fois plus de temps et n’en rien faire du tout, vivre inutilement en quelque sorte, passer sa vie à amasser des biens ou à courir derrière les honneurs en s’attribuant les mérites d’autrui.

— A la bonne heure ! s’exclama l’ange, fier de son protégé, tu vois bien, avec le temps, ou par le temps si tu préfères, tout finit par s’arranger et rentrer dans l’ordre naturel des choses !

Il le regarda affectueusement avant de poursuivre :

— Mais je ne t’ai pas réveillé que pour cela… Viens ! Allons au salon principal, j’ai une surprise pour toi, ajouta-t-il en s’engouffrant dans un dédale de lumières flamboyantes et de transparences insaisissables.

— Une surprise ? questionna Amirouche en lui emboitant le pas prestement.

— Oui, il se passe des choses intéressantes en bas en ce moment. Un ami de ton fils a écrit un livre sur toi et, accessoirement sur ton ami El Haouès, provoquant un débat passionné… Personnellement, je pense qu’il est temps que les vérités doit dites... Prends place et installe-toi confortablement, je suis sûr que tu vas te régaler !... Je te laisse juger par toi-même, ajouta encore l’ange gardien avant de disparaitre devant une scène fabuleuse, un planétarium gigantesque qui s’illumina progressivement tandis que la pénombre enveloppait le chahid. Des milliers d’étoiles tournoyèrent au dessus de sa tête et il s’enfonça dans l’abîme astral en direction de la terre qui lui apparut subitement dans toute sa splendeur. Il virevolta dans le vide et s’enfonça dans les nues. Au détour d’une montagne, son village natal se détacha avec ses ruelles étroites et ses maisons ancestrales. Les souvenirs défilèrent sous ses yeux éblouis. Au bord d’un chemin cahoteux, il aperçut un enfant qui tirait péniblement une vache derrière lui pour l’emmener au marché en plein hiver.

— C’est moi ! s’écria-t-il ému, j’avais onze ans !

L’enfant avançait seul au milieu des adultes, pataugeant dans la boue, serrant fermement la corde qui le reliait à la bête. Le chahid trembla d’émotion à la vue du cousin Belaid conversant avec le jeune orphelin.

— Ma vie bascula ce jour-là grâce à ce brave homme ! murmura-t-il, le cœur serré.

En poursuivant sa course, il survola une rivière impétueuse et remarqua, au loin, une grande demeure à l’orée du village. La porte entrouverte aviva sa curiosité. Dès qu’il s’en approcha, un frisson secoua son corps frêle. Il tremblota en reconnaissant son fils malgré sa calvitie naissante. Il était entouré de toute sa famille. « Il a presque deux fois mon âge maintenant ! » se dit-il confus et quelque peu intimidé mais non sans une certaine fierté. Puis les séquences rapides défilèrent devant ses yeux à la vitesse de la lumière avec son fils comme personnage principal : des séances plénières à l’assemblée nationale, des réunions du parti, des tournées à travers l’Algérie, des voyages à l’étranger, des manifs et autres protestations, tout y était. Mais c’est la vie familiale qui intéressait plus le chahid. Ils étaient tous ensemble : son fils, les enfants, les petits enfants, la belle famille et, aux fourneaux, sa bru en train de se démener avec les casseroles pour nourrir tout le monde. Amirouche les reconnut tous instantanément, les dévisagea un à un, se faufila entre eux, les frôla, les écouta, amusé, raconter des anecdotes. Il se sentait bien parmi eux et s’apprêtait déjà à faire des projets quand le tableau idyllique s’effaça au profit d’une scène plus solennelle qui se déroulait dans un bureau algérois où quelques amis étaient réunis pour discuter du livre dont venait de l’entretenir son ange gardien. Son fils était là aux côtés d’un moustachu qu’il devina immédiatement être l’auteur de l’ouvrage. Certains l’appelaient docteur. La discussion était animée et intéressante mais le chahid voulut encore passer quelques instants auprès de sa famille. Il chercha des yeux son ange gardien pour solliciter un retour sur les séquences précédentes mais ne le vit pas dans l’obscurité ambiante. El Haouès, son ami de toujours, était par contre là, confortablement installé derrière lui.

— C’est toi qui es là ? dit-il surpris de le voir, je ne t’ai pas vu entrer. Ah ! je suis content de te voir, mon frère… Mais pourquoi te tiens-tu en retrait, derrière moi ?

— Je ne voudrais pas être importun, mon ami, répondit El Haouès, je ne suis là qu’en qualité d’invité, d’honneur il est vrai. Mais c’est de toi qu’il est question aujourd’hui, ce livre a été écrit pour toi… Et puis c’est la place qu’on m’a indiquée.

A quelques mètres derrière El Haouès, dans la pénombre du salon, l’ange gardien observait la scène silencieusement après avoir abandonné son enveloppe lumineuse et les chatoiements qu’elle dégageait. Amirouche fit un signe amical à son vieux compagnon et reporta son attention sur le livre, oubliant complètement sa requête initiale concernant le retour sur la scène familiale. Les pages du livre se déroulèrent sous ses yeux en quelques battements de paupières. Il soupira longuement. « Ce docteur en sait des choses sur moi ! » murmura-t-il en se retournant vers son ami.

— Tu te rends compte, ya Si El Haouès, je ne savais pas que ma famille était originaire de Djaafra ! Personne ne me l’a jamais dit !

— Aucun de nous ne connait son origine exacte, répondit El Haouès, ce qui est certain c’est que nous sommes tous des algériens.

— Ce que tu dis est très juste… Le colonialisme nous a déracinés et relégués au rang de sous-hommes.

— Oui, la nuit coloniale fut terrible pour notre peuple… Souviens-toi, nous faisions face aux maladies, à la famine, au froid… Et nous n’avions qu’une seule idée en tête, survivre !... Tu t’es vu tout à l’heure au souk dans les flaques bourbeuses, les pieds entaillés ?... Ca devait être encore plus difficile pour toi, tu étais seul au monde…

L’image se figea tandis que les deux amis se remémoraient les moments difficiles de leur existence, la pauvreté et les privations, les exclusions, les épreuves et les humiliations, la répression féroce de l’occupant, leurs victoires mais aussi les périodes sombres, djebel Tameur et les promesses déçues, les espoirs trahis… Ils gardèrent le silence durant quelques instants, perdus dans leurs souvenirs, puis un éclair traversa les yeux d’Amirouche qui tressaillit faisant sursauter son ami à son tour.

— Qu’y a-t-il ? questionna ce dernier.

— Le bourricot qui a rejoint l’ennemi m’a rendu un fier service !

— Tu parles de la mule qui transportait les documents ?

— Oui, bien sûr ! Djaafra est à un jet de pierre de la Kalaa des Beni Abbès où devait se tenir initialement le congrès de la Soummam !... Tu te rends compte ! Sans cet animal inspiré, j’aurai été encore accusé de régionalisme !

— Accusé par qui ? protesta El Haouès subitement hors de lui, par les nabots qui ont élevé le sectarisme au rang de doctrine nationale ?... Ah ! Si on pouvait nous accorder l’autorisation de leur rendre une visite, une toute petite visite…, juste le temps de donner un coup de balai !

— Ah, oui ! Ce serait le plus beau cadeau qu’on pourrait nous faire ! dit Amirouche rêveur. Mais ne t’en fais pas, ils ne perdent rien pour attendre ! S’il y a bien une chose de sûre dans la vie, c’est que personne ne s’en sort vivant ! ajouta-t-il, railleur, avant de retourner à ses séquences, curieux de voir la suite.

Des articles dans les journaux chaque jour, des conférences, des discussions animées partout, dans les rues à défaut de télévision, des réunions restreintes !... Tous les aspects étaient disséqués, analysés, confirmés par les uns, infirmés par d’autres, rien n’était laissé de côté. Rien ou presque car la séquestration des corps des deux chouhadas ne semblait avoir ébranlé que les braves gens. Les autres, l’esprit voilé par la haine et l’âme dévorée par l’envie et la couardise, se dissimulaient la vue ou se terraient dès qu’il en était question. Amirouche revit cette cave humide de l’oubli où l’innommable avait été osé pour les extraire de l’histoire et les soustraire au souvenir de leurs propres enfants. Il se retourna vers son ami derrière lui.

— Pas une seule déclaration devant cette vilénie en dehors de celles des gens simples et honnêtes ! constata-t-il amèrement, et ça se dit des hommes…

— Tu sais, à force de courber le dos pour laisser passer les orages, ils ont pris goût à cette position déshonorante, ils ne se relèveront pas !... Ton fils n’a pas tort de leur jeter la pierre comme il le fait.

D’autres séquences défilèrent sous leurs yeux et ils immergèrent à nouveau dans leur voyage sidéral. Les analyses se succédaient aux analyses et aux contre-analyses par presse interposée. Le visage d’Amirouche s’assombrit quand il fut question du complot des bleus. Il replongea dans les souvenirs terribles de la bleuïte en frissonnant à l’évocation des victimes innocentes. Tout le monde en parlait, soit comme un accident de parcours d’une guerre impitoyable, un évènement douloureux parmi tant d’autres qui l’ont jalonnée, soit comme une purge sanglante qui a terni pour longtemps l’image de la révolution ; mais personne ne s’était attardé sur les souffrances endurées par ces centaines de jeunes gens tout juste sortis de l’enfance qui ont abandonné les bancs des lycées et des universités pour répondre à l’appel de la patrie. Le chahid aurait pourtant voulu qu’on les honorât en honorant leurs familles et leurs proches, qu’on évoquât leur souvenir un à un en les faisant revivre et en partageant avec eux l’horreur qu’ils ont vécue… Qu’on les sortît de l’anonymat oppressant dans lequel ils sont séquestrés depuis un demi-siècle, qu’on leur permît de sortir des ténèbres… de faire leur deuil enfin ! Des enfants fauchés à la fleur de l’âge par la cruauté de la guerre et l’inconscience des hommes ! El Haouès vit son ami tressauter sous l’effet de l’émotion. Il posa affectueusement sa main sur son épaule.

— Si Amirouche, pardonne-moi, je sais que ce n’est pas simple mais ce qu’ils disent n’est pas faux, une victime de plus est toujours une victime de trop… Tu étais le patron…

— Oui…, c’est moi le responsable…, balbutia-t-il, je n’accuse personne…

— C’est peut être plus facile d’en parler maintenant, un demi siècle après.

— Si El Haouès, murmura le chahid avec des trémolos dans la voix, tu le sais bien toi, j’étais seul sous les feux de l’ennemi, j’ai lancé des SOS en vain, personne me n’est venu en aide… L’ennemi n’attendait pas, je devais faire face… Et je n’avais que ma foi comme refuge…

— Si tu n’avais pas été de bonne foi, tu ne serais sûrement pas ici en ce moment.

— Tu me connais, je ne me suis pas dérobé, je les ai revus, j’ai affronté leurs regards silencieux…, lourds de reproches, c’était dur… J’ai répondu au cas par cas, et je n’avais devant moi que ma bonne foi comme tu dis…

— Mais puisque c’est fini, maintenant…

— Non, ce n’est pas fini. Cette affaire est loin d’être terminée. Nous nous retrouverons tous de nouveau quand tous les protagonistes seront réunis, y compris les familles des victimes et ceux qui se permettent d’en parler avec légèreté, même à un demi-siècle de distance.

Les deux amis restèrent pensifs. Loin de les effrayer, la perspective d’une mise au point globale sur cette tragédie et sur l’ensemble des évènements passés les enchantait, impatients qu’ils étaient de solder les comptes sur tous les problèmes en suspens afin de pouvoir aborder la question essentielle à leurs yeux, qui les tenaient le plus à cœur, celle du sens de leur sacrifice et de celui de milliers, de millions d’autres martyrs des épopées héroïques du 19ème siècle aux affrontements fratricides de l’indépendance en passant par les glorieux chouhadas anonymes de mai 45.

— Ah ! Si on pouvait se réunir comme nous l’avions fait en décembre 58 ! lâcha Amirouche au bout d’un moment. On leur préparera un sacré mémorandum à ces nabots comme tu les as si bien nommés. On leur demandera des comptes sur ces décennies de mensonges, de reniements et de trahisons !...

Tandis que les deux amis méditaient sur l’avenir sombre de leur pays, le planétarium était passé en mode séquentiel. Des scènes figées, éloquentes et douloureuses à la fois, défilaient sous leurs yeux ébahis, retraçant l’histoire récente du pays jalonnée par une succession de tragédies : des enfants joyeux déchirés par des rafales de mitrailleuses ; des crimes banalisés par la télévision ; des faux moudjahidines ; des massacres collectifs ; des sacs-poubelle regorgeant de billets de banque ; des baggarines incultes et immoraux se pavanant dans le stupre, souillant l’honneur du pays et celui des honnêtes gens ; des voleurs et des corrompus aux commandes ; des discours arrogants aux relents d’autosatisfaction primaire ; des harragas emportés par les flots déchainés, dévorés par le poisson sensé les nourrir ; puis, enfin, cette séquence affligeante de jeunes manifestants brandissant dans un silence assourdissant des banderoles portant ce message terrifiant : « ne tirez pas, nous sommes déjà morts ! » Les chouhadas se dévisagèrent tétanisés puis regardèrent à nouveau l’image figée au dessus de leurs têtes. Ils étaient furieux.

— Je suis en colère ! s’exclama El Haouès d’habitude si serein, je suis en colère contre ce qu’on fait subir à nos enfants d’aujourd’hui !

— Moi, j’ai la rage au ventre !... s’écria Amirouche en se redressant, hors de lui. Si El Haouès, nous n’avions pas tord de nous diriger sur Tunis en 59 !... Si c’était à refaire, je le referai sans l’ombre d’un doute !...

— Oh ! Oui ! confirma El Haouès.

— En tous cas, ajouta encore Amirouche, j’attends avec impatience les responsables de ces désespérances !... Et si j’ai encore droit à une seule faveur ici, je dis bien une seule, je voudrais être celui qui, le jour venu, les poussera dans le chaudron, d’un bon coup de pied au c… !

— Hum ! hum ! toussota l’ange à l’arrière de la salle.

— Nous ne sommes pas seuls ! dit El Haouès en faisant un clin d’œil complice à son ami.

— Pardon ! s’excusa Amiroucha en s’adressant à son ange gardien qui sortait de la pénombre. Je ne savais pas que tu étais ici… De toute façon, je n’ai pas besoin de te cacher qu’il y en a que j’attends de pied ferme ! ajouta-t-il vigoureusement.

L’ange se rapprocha doucement des deux amis en reprenant progressivement son enveloppe lumineuse.

— Je n’en doute pas ! dit-il en souriant, je n’en doute pas une seconde… Mais n’oublie pas ce que je t’ai dis…

— Oui ! Avec le temps ou par le temps, ils finiront par passer à la casserole, n’est-ce-pas ? lança Amirouche en retrouvant sa bonne humeur.

L’ange acquiesça d’un hochement de tête et s’apprêta à prendre congé de ses hôtes tandis que le planétarium disparaissait derrière un torrent de lumières. Amirouche regarda son ami puis s’adressa à l’ange :

— A quand un livre sur Si El Haouès ?

— Plus tôt que tu ne le crois, bien plus tôt !... Sur lui et sur bien d’autres braves encore !

— Formidable !

— Oui, ce serait bien, dit El Haouès en serrant la main tendue de son ami, ce serait aussi pour moi l’occasion de revoir les miens.

Les chouhadas se saluèrent chaleureusement avant de regagner leurs quartiers.

Mohamed Benmabrouk, juin 2010

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria