Les lettres bordjiennes (deux) : Les lettres rompues.

, par  Laid Mokrani , popularité : 4%

Longtemps les belles années, nous leur devons ce qu’elles ont de pire. Elles ont ce pouvoir terrible de muter dans la mémoire et de survivre comme les fantômes d’un passé tenace, ressassé jusqu’à l’érosion.

Et pour ceux qui chérissent leur tendre souvenir, ils voudront toujours partager le goût de leurs fruits amers. Pourtant, rien n’est plus délicieux que leur intime et furtive persistance, sinon la triste lassitude d’un soir d’automne à Bordj, vaincu par l’impatience des jours.

Les belles années ! Mabrouk les raniment souvent au vin lourd, dont il cache l’affreux goulot sous le siège avant de son tacot, pour s’enfoncer presque chaque jour, après 19 h, dans les décombres de la nuit pathétique.

Pour un vétéran des ruelles nocturnes de Bordj, avec l’âge, il n’a plus à faire qu’avec son énorme sac à regrets de célibataire presque sexagénaire .En toutes circonstances, le cours de son existence a été suspendu, sauf dans son cœur.

Ses vieux amis ne le voient presque plus, depuis qu’il avait choisi cette vie de loup solitaire des collines, à quelques lieues de la ville ; là où il s’est établi à son compte dans l’élevage de la volaille et dans la culture du vent d’Est, quand il hurle sa rage en hiver. C’est drôle combien les poules peuvent bien changer les hommes.

Cet ancien technicien en hydraulique démissionnaire des services agricoles a mieux fait d’aller s’occuper des quelques arpents qu’il a hérités dans l’indivision et qu’il savait fructifier avec la même obstination d’avoir cru jadis en son étoile de jeunesse.
Mabrouk comme tant d’autres porte cet ulcère du pays que ne pouvait supporter qu’une vie rebelle ou un avenir scellé depuis longtemps déjà. Il porte aussi la trace d’un vieil amour perdu pour une orpheline, devenue femme à présent et maitresse de maison.

A cette époque, le Bordj de ce temps là n’était pas encore cette sorte de ville cafouilleuse aux tentacules urbaines qui couvrait toute la prairie jusqu’aux confins de la plaine. C’était le Bordj des vieux citadins avec leurs joyeuses habitudes, le Bordj des tribus mais aussi celui des jeunes filles qui sentaient l’odeur des matins fleuris. Le Bordj des garçons aux cheveux au vent et aux idées claires. Le Bordj des jours de souks bigarrés …Une petite ville qui se croyait plus jeune au soleil et qui gourmandait sa sieste le jour, avant de vieillir le soir.

Le groupe des étudiants agronomes revenus à Bordj. Les premières promotions des instituts de Skikda ou de Mostaganem. Des ingénieurs d’application ou des techniciens formés à la « russe » pour fournir les services agricoles de la sous-préfecture. Zoubir Tebbi, Kemal Harzallah, Mohamed Fodhil, Slimani Ahmed, Mohand Arab Khelif, Zidi Abdelkrim, Ali Mebarkia, Belgacem Kacimi, Abderahmane Tabakhi, Mustapha Bouguerra, Bouguetaya Miloud… Et quelques autres.

C’étaient bien sûr des anciens élèves de l’école Joffre. Des garçons un peu plus âgés que nous. Les enfants de monsieur Frèze et de monsieur Bodin, en quelque sorte. Vers 72-73 ils fréquentaient le café « Debeche », aux « quatre coins ». La mode était aux longues parties de rami. Certains lisaient « Algérie-Actualités », d’autres finassaient avec les mots croisés de chez la librairie Noureddine Dellidj. Mabrouk Fassel était un des leurs.

On le reconnaissait à son teint de paysan éternel des hauts plateaux ; le regard sobre, le sourire candide, la peau frappée d’un soleil qui lui donnait ce tag du « peau-rouge » facilement distinguable parmi les « visages-pâles » .Il avait la taille trapue, les jeans amples, les jambes légèrement en x et les pieds toujours plantés au sol. Bien que très jeune, il cultivait déjà une moustache brossée à la Zapata.

L’histoire d’amour de Mabrouk et de Naïla Sekine n’a pas duré en vérité plus que les mots qu’ils avaient écrits dans leurs lettres .Ce sont les lettres rompues et c’est une histoire sur les passions muettes et sur les années perdues.

Voilà maintenant deux étés que Mabrouk et Naïla se reconnurent. Ils ne se parlèrent jamais ou presque pas .Ils affinèrent jusqu’à l’alchimie les mauvaises lueurs de leurs œillades dans les ruelles furtives. Ils se mirent de connivence à échanger les lettres de leur élan et les sursis de leur désir.

Celui de Naïla état de blanc vêtu .Le songe d’une vierge qui s’agite dans son cube. Un malaise secret et inconnu dont la patience toute féminine était de rapetisser le monde tout en lui donnant sa rallonge.
Pour Mabrouk, ce fut un désir fétichiste dont la vocation serait d’atteindre la ligne tragique d’une jambe ferme juste au-dessus du tendon. A la lisière de la cheville, là où le pied est le mieux révélé, il sollicite déjà la grâce veloutée du galbe qui donne au dessin du talon toute son acuité…Jadis dans les tribus belliqueuses, les femmes belles y gravaient un petit tatouage ou enserraient un bracelet. Naïla avait ici aussi son scarabée.

Les jours trop chauds, elle portait ses sandales de cuir à lanières et mettait la robe d’été verte à pois blancs, de son maigre trousseau. Deux grammes de ce tissu léger à midi, suffisaient à l’habiller toute entière.

Le démon de Mabrouk est à cet instant à l’affût des nuances de l’étoffe exacerbant l’éloquence du buste sous les aisselles, jusqu’aux chutes des hanches ondulant sur le corps.

Souvent en marchant, Naila avait le tic de dodiner un peu de la tête, Elle avait la prestance mûre de ses minimes rondeurs et le mystère de sa moyenne beauté. Son physique, affermi depuis lors, anticipait déjà sur l’esthétique des meilleures odalisques. Sa chevelure d’un noir quelconque convenait à sa peau blanche .Ramassée en une longue queue de cheval et ramenée sur la poitrine ; parfois d’un geste exaspéré, elle la rejette en arrière comme la crinière d’une gaillarde licorne traversant le trottoir.

Naïla a fait les classes arabisées de Benbadis Ouest. Elle était orpheline et élevée chez ses grands-parents .Elle avait mûri avant son âge .Elle avait déjà l’apparence d’une femme et demi .Elle préparait une carrière dans l’éducation. Mabrouk était follement amoureux d’elle.

Durant tout cet été et même après l’automne, ils échangèrent combien de lettres et de billets. A bien voir leur prévoyant commerce, ils n’avaient pas d’autres choix que cette littérature de cœur opulente, naïve, confuse ; qui leur révéla soudain des sentiments enfouis, auxquels ils donnèrent libre cours, avec la frénésie d’une flamme qu’ils croyaient animer jalousement et rallumer à chaque fois qu’elle allait s’éteindre.

Il lui écrivait en français presque chaque jour. Elle lui répondait en arabe avec plus d’ardeur. Quelques photos d’elle prises au Studio Baïtiche vinrent grossir l’énorme paquet de lettres soigneusement rangées à l’invitation vorace des tiroirs amoureux de Mabrouk.
Chaque lettre de Naïla, il la relisait des centaines de fois, remuant dans tous les flots de son outrance, le sens de chaque mot. Il s’agenouillait en pensée, comme en dévotion sur un autel, devant la vénération de chaque phrase, émerveillé par la portée de son enflure, extasié par le lyrisme éthéré de ces mots irréels, convaincu de revivre l’instant magique quand ils furent semés sur le papier ordinaire qui lui parvenait.

Cet amour exclusivement épistolaire, bilingue, intense et partagé ne résista pourtant pas aux hantises de la vie et aux affres de leur rupture.

Naïla était une fleur de Bordj qui demandait à être cueillie avant qu’elle ne se fane et que ses pétales ne flétrissent.

Et c’est à ce point de leur histoire que Mabrouk a failli. Ses velléités d’un autre âge et ses atermoiements d’agronome chafouin, soucieux d’un monde imaginaire auquel il n’a pas accès et d’un monde réel qui le paralysait ; lui ont fait perdre le seul geste qui l’aurait sauvé : demander sans attendre la main de sa belle et advienne que pourra.
Faute d’attendre trop longtemps, Naila se maria peu après par dépit ou par atavisme. Une sage décision .La crainte de survivre à l’état de vieille fille dans la maison de sa grand-mère lui était insupportable. Une sobriété algérienne, dont seules les bordjiennes de cette époque savaient faire valoir ; a permis à cette orpheline de fonder son foyer avec un jeune homme respectable qui, même s’il ne lui a pas écrit les lettres du paradis, avait eu au moins l’idée ou le désir de l’épouser. Et puis un homme est comme un autre. Et de l’habitude naitra l’affection anonyme propre aux couples sans histoires et aux familles tranquilles et unies.

A la nouvelle de cette union, Mabrouk resta prostré pendant des jours. L’hiver toucha à sa fin et le printemps ne fut guère pimpant pour ce garçon qui venait de perdre la femme de sa vie. L’été suivant, à la saison des fêtes, Naïla consommera ses noces avec son futur mari.

Jamais un homme dont la vie est en ruine et qui vieillissait, sans le savoir, très vite ; ne put peut-être garder intact un amour si bref et son désastre, aussi longtemps que ne l’a fait Mabrouk.
Son passé et son présent ne sont désormais hantés que par cette escarre purulente accrochée à son être Cependant, entre sa vie réelle et sa vie abstraite, il y avait une marge dans laquelle il a mis son destin pour le bouffer ou pour le supporter et continuer à vivre.
Naila habitait toujours Bordj et Mabrouk n’a même pas eu le courage de fuir Bordj ou de resurgir de ce manque tout neuf et tout paré .Depuis une quarantaine d’années, il s’abimait comme il pouvait dans son supplice, tout en donnant l’apparence d’y être consumé. Un sentiment de provisoire allait imprégner toutes ses perspectives. Il n’avait de volonté pour aucun dessein durable, pour aucune consolation, pour aucune fuite qui aurait transformé cette rude pénitence en quelque chose de renaissant.

Chaque jour, pour lui, la nuit descendait de plus en plus tôt et sa gueule carnassière le happait pour le livrer à ses châtiments. Aucune période heureuse n’a succédé à son drame ; car pour être heureux fallait-il partager son bonheur ou son épreuve avec une femme et Mabrouk ne se maria jamais. Il est resté, au bout du compte, comme cet enfant qui construit un château de sable, quand survient une vague et le lui prend sous ses pieds.

Des fois, une pulsion plus forte que sa profonde honnêteté, le ramenait souvent sur les lieux fugaces où il pouvait enfin la revoir, accompagnée de ses enfants.

Il s’arrangeait toujours pour passer sans être vu. Une mère si belle ! Naïla n’a pas encore tout à fait vieilli. Elle est plus replète qu’elle ne l’avait été jadis. Ses lourdeurs au lieu de l’amocher, l’ont embellie et lui ont donné cet éclat si mûr et si serein des femmes avantagées par leur âge. Il y a de ces algériennes magnifiques dont le charme secret est mieux servi par le temps.

Mabrouk, furtivement, s’attendrit au tableau. Cependant, les jugeant aux traits aplatis de leur père, il trouva les enfants moins beaux que leur mère. Chaque fois il songea à son histoire et regretta plus que son calvaire le souvenir de leurs lettres bordjiennes.

Pourtant les lettres rompues survécurent grâce aux mots au moment où les mots de Naila sont morts maintenant dans la conscience déchue de son ancien ami. Les lettres de Naila furent détruites, il y a longtemps ; peut être à l’instant où elle avait annoncé ses autres noces. Nous imaginons Mabrouk après sa prostration, revenir peu à peu à son mouvement de lion blessé, l’allure méchante, dans les ruelles de Lagraphe. La fin du printemps bordjien fut aussi brève que le sanglot d’un amant désuni .L’été déjà était au faîte de ses couleurs cosmiques. Les petites maisons basses, blotties dans leur amas de pierres, somnolaient depuis tout à l’heure. Mabrouk est enfin sorti comme pour crier au ciel sa douleur ascétique. En descendant en ville, il prit les détours de leur chemin convenu quand ils allaient échanger leur chaste présence et leurs regards d’enfer. Il traina pendant une heure ou deux dans les rues désertes en évitant d’être reconnu. Il contourna sa promenade mutilée par l’ancienne porte du « Siredj », sous le « Château » et longea le Tennis Club puis le stade jusqu’au siège de l’EGA .Sous le soleil, il suivit les rails de chemin de chemin de fer tout en pensant à la cruauté de son deuil. Il s’avisa de se faire brûler les orteils sur la grosse caillasse de ce sentier. Il sortit par la barrière de l’ancienne gare et refit trois fois le tour de Bordj comme le font aujourd’hui les nouveaux retraités qui découvrent la marche à pied.

A cinq heures il rentra chez lui et s’isola dans sa chambre du haut. Il essuya ses sueurs et commit l’acte fatal .Il prit le gros paquet de Naïla sous les tiroirs et sentit une fraicheur du papier à l’ombre de cette chaleur dehors. Une pensée futile lui traversa l’esprit : Comme ils se sont beaucoup écrits. Il alluma le poêle à charbon avec quelques pages de journaux et laissa la flamme brûler une à une ces lettres qu’il avait adorées.

Dans ces gestes il ne mit aucune colère, sauf peut-être le pressentiment d’un autodafé qui fera rompre ce qui a été entre eux et le jettera dans l’oubli.

A cet instant précis, peut-être que dans une petite cour non loin de là, à la fin de la sieste, on a vu une petite fumée monter d’une maison du quartier.

Laid Mokrani.

(A suivre)

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria