Les lettres bordjiennes : A notre fille chérie pour ses dix ans…

, par  Laid Mokrani , popularité : 2%

Pour vraie qu’elle soit, cette histoire était de peu nourrie. A peine des mots fourrés, des images du monde absentes, des chuchotements d’écume dans la mémoire, comme ces bouillons de bagnes ou de pauvreté ; où on met plus d’eau que ne supporterait le maigre froment.

A l’origine était un vieux livre. Un bon paquet d’anciens livres acquis probablement à très bas prix, chez un bouquiniste qui a fermé boutique depuis longtemps à Bordj .J’étais très jeune quand j’achetais mes livres en librairie .Avec le temps, je les préférais dans les brocantes des souks. J’en faisais provision dans les marchés hebdomadaires, sur les étals des repreneurs, pour leurs bons tarifs, c’est sûr et pour d’autres motifs aussi. Par la force des choses, j’en étais réduit à aimer les livres de seconde main. Et puis les quelques libraires qui survivaient encore dans le pays n’avaient plus rien à nous offrir ; sauf leurs collections de manuels, un titre ou deux de littérature nationale qu’on fait sortir de leur geôle, je ne sais pourquoi ou bien carrément, les tonnes de propagande et de sermons d’inspiration évangéliste, pour apprendre à aller en enfer .

Comme les belles foires du livre se tenaient toujours dans la capitale et que j’étais un sacré sédentaire, on était donc loin des beaux livres dans lesquels pouvait fleurir le don de l’esprit.

Par contre, j’évitais d’acheter la bibliothèque d’un mort que ses enfants venaient brader pour quelques billets. Les vieux livres en français, provenaient souvent des stocks des établissements coloniaux vandalisés ou des anciennes maisons d’européens qui ont quitté le pays à la hâte, la valise à la main .Les meilleurs livres de langue arabe , on pouvait les commander , il y a quelques années , chez la librairie « Najah » , embusquée sous l’étage de l’hôtel de l’ex-rue Saint-Claude , face aux magasins Hafsi et qui a servi de dernier cénacle d’après-midi aux maitres d’école de l’ancienne association musulmane des Oulémas . On y trouvait des classiques de théologie musulmane ou des œuvres de Gibran, de Mustapha Sadek Rafii ou encore les collections complètes d’El Akkad ou d’Ahmed Amine, des recueils anciens ou des rééditions de Chabi et de Mohamed Laïd El Khalifa.

Un jour, je ne sais comment, j’avais acquis pour un sou ou pour presque rien un lot de sept livres anciens, pour renouer avec le plaisir du texte et pour encombrer encore mes vieilles étagères poussiéreuses qui commençaient déjà à sentir le vieux papier.

J’ai dû éprouver une joie certaine à la vue de ces volumes, alors si rares et fort bien conservés de la collection verte de chez Hachette. Certains titres étaient évocateurs.

Pour vieilles que furent leurs éditions, datant des années 20 et 30, les sept livres ne portaient pourtant ni ratures ni salissures. Ils étaient presque neufs. Les pages certes jaunies par le temps ou par les bactéries de la cellulose ; sur quelques unes, des trainées de taches roussâtres comme de la diarrhée d’insectes avaient abimé des paragraphes, sans les faire disparaître.
En les cajolant, un volume cependant attira vite mon attention .En le feuilletant, il y avait à la page 1 une dédicace d’anniversaire hâtivement écrite à l’encre noire. Le cadeau était sans signature, comme si l’identité de son auteur allait de soi pour celle à qui il fut destiné.

Le jour de l’anniversaire ne fut pas mentionné, mais le livre était imprimé en France en 1937, par Brodard et Taupin, à Paris Coulommiers, sous numéro : 569-12-1491.

La couverture en carton ,à jaquette écaillée de couleur vert olive, portait sur les deux faces trois bandes dorées symétriques , de gauche à droite sur le bas et de droite à gauche , juste au- dessus du titre et du nom de l’auteur .Il s’agissait de « Graziella » d’Alphonse de Lamartine , avec des illustrations de Felix Lorioux .

Celles-ci au nombre de six planches en noir et blanc, agrémentaient joliment à la plume et à l’encre de Chine, les 190 pages du roman. Elles avaient pour légendes des phrases sans guillemets, extraites du texte original.

La première, à la page 43, nous montre une jeune femme penchée à sa fenêtre dont les volets en bois rustique et complètement ouverts sur les deux battants, donnaient sur un bout de jardin lâchement dessiné et d’où s’insinuaient des branchages de vigne et deux grosses feuilles de rhododendron.

La femme aux traits latins prononcés et à la chevelure noire abondante, agitée sous un vent perceptible, portait une espèce de robe légère en tulle blanc qui lui cachait à peine le sein et l’épaule .Cependant Felix Lorioux couvrit subtilement de quelques traits de plume les chairs dont on devinait les fraicheurs, sous les deux ou trois longues mèches de cheveux ramenés sur le buste de l’héroïne. Les bras nus et ouverts pour tenir les volets, la femme semblait pensive et absorbée par son drame. La saison était à son comble.
Les autres illustrations à l’usage des écoliers de la troisième république, exhibaient de façon d’ailleurs suggestive quelques scènes clé du récit, facilité par le « lyrisme poitrinaire » et désenchanté du poète malheureux.

La dédicace, étrangement intacte, fut portée sûrement au stylo à plume puisqu’elle ne souffrait d’aucun raté dans le graphisme que pouvait faire un porte-plume ordinaire .En haut de la page , juste au-dessus du titre , on pouvait lire : « a notre fille cherie pour ses 10 ans ».

Le a minuscule qui ouvrait la phrase sur ses mystères et le e sans accent aigu de « chérie » laissent supposer que la mère ou le père de la petite avait bâclé son orthographe sous le coup de la fébrilité que pouvait procurer un tel moment de bonheur filial.

Le a de la préposition et celui de « ans » avaient des boucles ouvertes, tout comme les o des autres mots. A l’épaisseur de sa ronde, on remarque que le zéro de « 10 » a été tracé par deux fois, ainsi que le s de « ans ».
Les lettres étaient tellement serrées sous l’effet des consonnes pointues et des e sans boucles. Les i ne portaient pas de points. Et tandis que le f de « fille » avait une barre inférieure sans nœud, celle du h de « chérie » s’enflait en forme d’harpon, entre un c appliqué en arabesque et un e allongé par le geste. Le point final a été oublié par l’auteur de la dédicace.

Au-delà de leur futile graphologie, les mots ont un pouvoir magique inaltérable. Ils vieillissent mais survivent au temps.

A l’intonation de la phrase telle que je l’ai lue à haute voix, j’ai voulu par l’intuition accéder à sa faculté sonore. Je n’ai pas pu me dérober à l’émotion vraie qui s’en dégageait.

Il n’y a aucun doute qu’on devienne ici le témoin de ce sentiment intégral qu’auraient éprouvé les parents de cette petite fille pour leur enfant. Pensaient-ils aux bouquets de leurs noces, aux souvenirs évanescents des premières années de leur mariage, à cet immanquable besoin fusionnel d’un couple des colonies, uni pour le meilleur ou pour le pire, dans cette lointaine bourgade des hauts plateaux.

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que ces gens, comme je l’ai pressenti, avaient certainement un manque à résorber, une blessure à refermer, en se donnant en offrande à l’amour éperdu de leur fille unique. Je les imaginais perpétuer le sursis une gloire anonyme captée par une mémoire lacérée qui ne les retient qu’à l’instant même où elle les a déjà perdus.

Non loin de là, la petite ville blottie derrière les pierres ocre de ses remparts. Le soir s’arrache aux derniers bruits du jour. Le temps est gris. Il ne va pas tarder à donner au crépuscule ses autres lueurs. La nuit survint à l’heure où le silence de la plaine est à son terme. La tristesse aussi est une complice des hivers bordjiens. Elle a couvert de son manteau funèbre les murs hideux et décrépits, les ruelles muettes, les toits rouges de ces mornes demeures.
Dans l’une d’elle peut-être, deux êtres vêtus de noirs étaient déjà là, prés d’un feu nourri qui crépite dans le ventre de la cheminée. Ils murmuraient des mots qui se détachaient à peine de leur voix presque étranglées. Une petite fille à côté, sous le quinquet, jouait à table avec ses rêveries d’enfant. Nous sommes en 1937 .Demain, elle aura ses dix ans.

A l’heure où nous écrivons cette histoire ça lui ferait 83 ans si elle est encore vivante. C’est l’âge des ténèbres pour une petite « fille chérie » des colonies, rapatriée depuis longtemps dans les fourgons du siècle et qui a vu l’enfance des soirs de Bordj et les cigognes sur les étendues de ses grasses prairies.

Elle était donc née en 1927, soit la même année de la naissance de ma mère à Takerboust.

En 37, dans leur maison, jonchée sur les flancs rocheux de ce hameau, non loin du douar de Tassameurt, je doute fort qu’on ait pu offrir un roman à ma mère pour ses dix ans.

Un jour que j’ai visité les lieux où elle avait vécu son enfance, j’ai accompagné mon oncle métallurgiste retraité de l’émigration, de retour au bled .Je lui ai demandé de quoi était faite leur vie durant les années 20, dans ce pays de pierres pauvres et de suprême rareté où seuls pouvaient pousser quelques oliviers rachitiques et où seuls les corbeaux pouvaient passer une nuit entière sans crier leur détresse. Il me fit une réponse : « à vrai dire, nous ne vivions même pas. Nous attendions la bénédiction de Dieu avant mourir ».

A l’évocation de ces naissances parallèles où j’ai bien voulu mêler ma pauvre mère ; je n’ai enduré, bien loin de l’aigreur, qu’une profonde intimité avec la singularité du monde.

Laïd MOKRANI.
(A suivre)

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria