Le concours

, par  Zouhir Koudia , popularité : 4%

Un de mes amis, écrivain de métier et linguiste connu, me confia un jour :

« J’ai participé une fois à un grand concours aux côtés des plus illustres hommes de lettres de la planète. Une seule directive au programme : Trouvez deux phrases correctes vides de sens.

Tous les participants sont demeurés perplexes devant l’absurdité et le non-sens de cette situation. A des femmes et des hommes sensés être les plus aptes à manier la langue pour en tirer un sens, au plus élevé, au plus prestigieux qui soit, on demandait de se casser la cervelle à la recherche de phrases non porteuses de sens ou porteuses de non-sens. Voilà en fait un discours des plus amphigouriques et une situation des plus paradoxales.

Moi-même, j’ai passé toute ma vie à fouiner dans la mémoire de cette humanité désorientée, en quête de sens à tout ce qui est et tout ce qui peut être. Et voilà que je suis appelé, après tant d’années d’efforts incessants et de recherches très poussées à démontrer que tout cela n’avait en fait aucun sens.

J’ai donc hésité avant de prendre ma décision de participer. Je ne devais tout de même pas cautionner la médiocrité en répondant à de telles inepties. Puis, je me suis dit que, tout compte fait, peut-être, était-ce pour moi l’occasion de décrocher mon premier prix de haut niveau. Je viens en effet d’un pays où ces expressions ne font pas défaut : « volontariat obligatoire, visite inopinée samedi à huit heures et demi, pauvres milliardaires », autant de phrases et d’expressions du genre qu’on peut entendre à tout coin de rue.

J’ai donc choisi deux de ces phrases qui défiaient la raison et qui me paraissaient les mieux placées pour séduire les membres du jury : « A quelle heure arrive le train de quatorze heures ? » et « Avancez à l’arrière ! »

Il n’est de citoyen de ma cité qui n’ait demandé un jour :

- A quelle heure arrive le fameux train de quatorze heures. ?

C’était en fait le seul train à destination de la capitale, et il n’avait pas d’horaire fixe. S’il avait eu par exemple toujours deux heures de retard, on lui aurait changé le nom pour l’appeler « le train de seize

heures ». Mais le comble c’est qu’il arrivait une fois à 15 heures 10 minutes et à 18 heures 25, le lendemain. Et le surlendemain, il était même en avance par rapport à son horaire et entrait en gare à 11heures 15.

Par ailleurs, pour aller au travail, j’ai toujours préféré parquer ma voiture et emprunter le bus ; ce qui m’évitait le casse-tête des embouteillages et me permettait, idéaliste que j’étais, de vivre dans le cœur même de ma société, de côtoyer les êtres de condition moyenne ou assez médiocre. J’allais donc à la rencontre de ces gens dans les mosquées, dans les marchés, chez le coiffeur ou dans le bus. Celui-ci n’avait de « bus » que le nom. C’était plutôt une cellule de prison ambulante où les passagers étaient entassés comme du bétail. Un bus qui, pouvant supporter la charge de trente personnes, par exemple, en transportait facilement cinquante. Et s’il arrivait à quelqu’un de se plaindre du manque d’air dans la boite, le receveur lui criait au nez avec une méchanceté inouïe :

- Mais il y a encore de la place. Avancez à l’arrière !

En optant pour ces deux phrases, j’étais presque sûr de décrocher le premier prix, tant, il ne pouvait exister pour moi, un langage aussi dépourvu de sens. Mais quelle fut ma déception de constater, en ayant connaissance des résultats, que, non seulement, je n’étais pas le premier de la liste, ni même pas classé dans les dix premiers, mais que j’arrivais au bas du classement.

Du président de jury, auquel je demandais des explications, j’eus droit à la mise au point suivante :

- Je suis désolé, monsieur, mais vous vous êtes certainement trompés de concours. Il n’y a point de phrases qui puissent donner du sens, avec une telle concision que les vôtres. Ces deux phrases, à elles seules, suffiraient à un sociologue pour étudier et comprendre la société dont vous êtes issu, ainsi que les causes des signes de névrose que vous présentez. Dans ce genre de concours où l’on demande le maximum de concision, vous auriez gagné facilement le premier prix. »

J’étais désolé pour mon ami, mais très heureux d’appartenir à une société aussi… riche.

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria