Le cauchemar

, popularité : 1%

Bloqué dans la circulation depuis plus d’une heure, Khair-Eddine n’arrivait pas à se concentrer sur un seul sujet de réflexion pour s’occuper utilement et surmonter le stress de la route. Dès qu’une histoire intéressante commençait à se dérouler sous ses yeux, dès qu’il s’installait dans une méditation agréable se rapportant à des perspectives optimistes, comme des projets de vacances par exemple, loin, très loin de la capitale, un automobiliste impatient et irrespectueux effectuant une manœuvre répréhensible, parfois même dangereuse, le tirait brutalement de sa douce somnolence. Il retournait alors à l’amère réalité de l’embouteillage monstrueux et quotidien à l’entrée d’Alger en fin de journée. Pare-chocs contre pare-chocs, les voitures se suivaient dans une procession ininterrompue sur des kilomètres alors que, ironie du sort, elles ne se trouvaient qu’à quelques centaines de mètres, tout au plus quelques milliers, de leur destination finale. Un bon marcheur aurait rapidement parcouru cette distance et serait sans doute déjà en train de siroter tranquillement un thé dans son salon face à la télévision sans avoir à se soumettre au contrôle des barrages de sécurité qui croient filtrer l’accès à la capitale. Les automobilistes coincés sur l’autre voie de l’autoroute dans la direction inverse, n’étaient guère mieux lotis. Quitter Alger après une journée de travail en direction de Rouiba, Reghaia et même au-delà vers Tizi Ouzou n’était certainement pas une sinécure. Heureusement pour Khair-Eddine, cette direction, il ne la prenait que le matin pour se rendre à son travail près de Reghaia. « En fin de compte, se dit-il en observant les visages hagards des automobilistes quittant Alger, en fin de compte, on peut dire que j’ai de la chance, je devrais sans doute m’estimer heureux ! »

La situation ne se présentait guère sous de meilleurs auspices sur les autres voies d’accès ou de sortie de la capitale. Aux heures de pointe, les voitures se bousculaient sur toutes les routes, paralysant la circulation pendant de longues heures dans toutes les directions. Certains chauffeurs, plus intelligents semble-t-il, faisaient bruyamment ronfler leurs moteurs pour intimider les autres automobilistes et passer les premiers. Combien de fois Khair-Eddine n’a-t-il pas eu un mouvement de recul en voyant un bolide foncer sur lui comme un vautour sur sa proie. Quand c’est un de ces modèles aux phares proéminents rappelant étrangement les yeux d’un reptile affamé, sa frayeur se trouve démultipliée !

Surpeuplée, surchargée, suffocante, Alger n’arrivait tout simplement pas à porter une population qui, loin de se stabiliser, croît de façon exponentielle. Avec les nouvelles villes qui allaient encore l’enserrer à l’est et à l’ouest, l’overdose n’est pas bien loin pour ainsi dire. Lors d’un séminaire sur la ville auquel il a pris part avec un collègue au titre de son entreprise, Khair-Eddine est resté sidéré ! Tout le monde trouvait géniale l’idée de construire des villes nouvelles à la périphérie d’une mégapole agonisante !

- Ils sont fous ! chuchota-t-il dans l’oreille de son collègue, ils veulent regrouper tous les algériens dans la capitale et vider le reste du pays !... Qu’adviendrait-il en cas de catastrophe naturelle ?... Je n’ose même pas y penser.

— Ces projets intéressent surtout les grandes entreprises de construction ! répondit son collègue non sans une certaine ironie, comme ce foutu chantier du tramway qui m’empêche de rentrer chez moi… Je parie qu’il va finir par ravir la vedette à notre célèbre métro !

— Oui, en attendant le prochain chantier impossible !... Mais tu ne te rends pas compte, les grandes puissances ont toujours besoin d’espace vital, de nouveaux terrains de chasse… Aujourd’hui, elles se battent entre elles pour défendre leurs intérêts chez nous, mais dès que les conditions objectives seront réunies, elles se mettront d’accord sur notre dos pour nous déposséder de ces territoires que sommes en train d’abandonner aux moustiques !

— Tu exagères !

— Pas du tout ! Tu sais, un pays délaissé c’est comme une maison abandonnée, elle finit toujours par être squattée…

- J’ai l’impression d’entendre Bennabi !

- Là, tu as bien raison, les incohérences algériennes ne datent pas d’aujourd’hui.

Il se rappela cette discussion avec son collègue et se demanda quel itinéraire il allait bien pouvoir emprunter pour se rendre à son travail quand les chantiers de ces nouvelles villes seront lancés ; car il était convaincu qu’ils ne seront jamais achevés totalement, en tous cas pas de son vivant.

En matière d’embouteillage, Khair-Eddine savait bien qu’il ne servait à rien de changer d’itinéraire ou de prendre un soit disant raccourci ou un chemin détourné réputé peu connu, pour ensuite se retrouver dans une situation inextricable et flirter gratuitement avec l’infarctus comme ce chauffard qui venait de l’agacer en le tirant de ses rêveries. C’est pourquoi, il restait tranquillement à sa place, toujours dans la file de gauche, à cause de ces nouveaux pirates planqués sur la bande d’arrêt d’urgence qui agressent les automobilistes distraits qui ont omis de verrouiller les portières. La nuit tombée, quand les proies se font rares, ces canailles lancent des cailloux contre les vitres des voitures, obligeant les automobilistes à s’arrêter pour les dépecer à leur aise, en toute impunité. Inutile de préciser que ces rapaces ont une prédilection pour les femmes seules qui se réfugient naïvement sur la voie de droite pour échapper aux chauffards qui écument les routes d’Algérie. Quant à tomber en panne, c’est une tout autre histoire et il vaut mieux ne pas y penser. Khair-Eddine cherchait sincèrement à comprendre pourquoi ces jeunes désœuvrés préféraient massacrer leurs semblables ou se jeter à la mer plutôt que de travailler honnêtement. Dans son entreprise, ils en parlent souvent entre collègues ; chacun avait son point de vue personnel sur la question mais tous ou presque s’accordaient à dire que l’absence d’exemple à suivre, en était la cause principale. D’autres, plutôt sévères, prétendaient que l’exemple existait bel et bien sauf qu’il était mauvais.

- Regardez les choses en face ! avait déclaré solennellement un adepte de cette assertion !... La canne est tordue à la tête !

Cette métaphore avait certes son charme mais n’expliquait pas tout. Pour Khair-Eddine, l’origine de cette violence extrême devait encore être cherchée ailleurs, dans les multiples injustices accumulées avec le temps. Ne dit-on pas qu’une injustice subie par les parents est une peine éternelle pour leurs enfants ?

De temps à autre, des automobilistes dont les nerfs craquent subitement se mettent à klaxonner avec frénésie. Quand d’autres leur emboitent le pas et s’en prennent eux aussi à leurs klaxons au risque de les griller, le vacarme devient tout simplement assourdissant. Khair-Eddine ne les imitait pas ; il savait par expérience que klaxonner ne servait à rien d’autre qu’à démultiplier l’angoisse et à provoquer des accidents inutiles. S’il lui arrivait quand même d’en donner quelques coups, c’est uniquement par solidarité avec ces pères et mères de famille enfermés des heures durant dans leurs voitures comme de pauvres oiseaux encagés. Parfois, quand des milliers de citoyens sont bloqués pour céder le passage à des véhicules officiels encadrés par des gardes fiers de leurs sirènes et gyrophares, soulevant sur leur passage des nuages de poussière en prime, il klaxonne franchement pour protester contre ce qu’il considère comme un comportement de sous développés. Un jour qu’il était rentré bien après le dîner, alors que ses enfants s’apprêtaient déjà à dormir, il s’était emporté pendant que sa femme réchauffait le souper :

- Tu te rends compte, ils nous ont bloqués pendant une demi-heure pour faire passer je ne sais quel dignitaire !... Ils n’ont pas pensé à ceux qui avaient un problème avec leur vessie ?! Et les enfants épuisés dans les voitures alors qu’ils avaient sûrement des devoirs à faire !... Ils n’ont qu’à prendre des hélicoptères !...

- Calme-toi, mon chéri, tu sais bien que l’hélicoptère n’est pas très sûr… Et puis, chaque jour, ils ont des problèmes urgents à régler… Tu veux plus de sauce ?

- Des problèmes urgents… ! Ah, la belle excuse ! Laisse-moi te dire ma chère épouse que quand c’est urgent, c’est déjà trop tard !

Rentrer chez-soi à la nuit tombée est devenu ainsi le triste sort de la grande majorité des travailleurs algérois. Il détourna son attention sur la mer à sa droite pour oublier l’automobiliste qui venait de se faufiler devant lui en changeant brutalement de file. Ses feux arrière l’éblouirent et il manqua de peu de lui rentrer dedans. « Connard ! » marmonna-t-il. Dans la baie, de nombreux bateaux, en rade, attendaient de rentrer au port pour décharger leurs cargaisons, des containers en général débordant de produits asiatiques de contrefaçon que Khair-Eddine qualifiait non sans arrière pensée de "moderne". Cette expression lui valut un jour une vive altercation avec un de ses collègues de bureau dont on disait qu’il était versé dans les affaires. Il ne s’en cachait pas du reste et arborait fièrement des signes de richesse ostentatoires.

- Que veux-tu dire par "contrefaçon moderne" ? l’interpella-t-il ce jour-là.

Khair-Eddine était un homme très abordable et même gentil mais il n’était pas du genre à renier ses convictions et encore moins à se laisser effaroucher par des "baggarines", affairistes incultes, sans foi ni loi. Il prit son air faussement détaché et lui balança à la figure :

- Je veux dire par là de la contrebande officielle !

- Attention à ce que tu dis !

- Tu vas peut-être encore faire un rapport à tes protecteurs ?

Khair-Eddine oublia cet individu somme toute médiocre et s’amusa à compter les navires pour passer le temps. Il y en avait autant que la veille et tous les autres jours de la semaine. A croire qu’ils avaient élu domicile dans la baie d’Alger ad vitam aeternam. « Mon Dieu ! se dit-il, le jour où nous n’aurons pas assez d’argent pour payer tout ce qu’ils nous apportent, ce jour-là, nous allons nous entretuer ! » Il pensa à ses enfants encore jeunes et cette pensée l’attrista ; mais il la chassa vite de son esprit comme on éconduit un visiteur indésirable. En fin de compte, il n’y avait guère de sujets plaisants à se mettre sous la dent. Il alluma la radio pour oublier ces pensées contrariantes. Une douce musique s’échappa du récepteur ; une mélodie du terroir qui précède généralement l’annonce de la prière. « Déjà le Maghrib ! Heureusement que je ne suis plus très loin de la maison… J’espère trouver rapidement une place de stationnement. »

Immédiatement après le dîner, Khair-Eddine vérifia les devoirs de ses enfants et sauta dans son lit. Il alluma la télé pour se détendre un peu et actionna plusieurs fois la télécommande sans se décider. Il s’attarda quelques instants sur un film, puis sur un autre… « Que des films stressants ! se dit-il, ce n’est sûrement pas ce qu’il me faut pour passer une bonne nuit. » Il finit par éteindre la télé. Au salon, les enfants suivaient une série télévisée avant de dormir. Il les entendit s’exclamer et pousser des ah ! puis des oh ! « Encore un film d’épouvante », pensa-t-il en se retournant dans son lit.

Il ne faisait pas encore jour quand Khair-Eddine sortit pour se rendre à son travail. Dès qu’il se retrouva à l’extérieur de l’immeuble, il fut surpris par le nombre impressionnant de voitures qui s’apprêtaient à démarrer simultanément ce matin-là. Feux de croisement allumés, elles faisaient vrombir leurs moteurs dans un immense vacarme. Il pensa tout de suite à un groupe de voleurs de voitures effectuant une descente en règle. Pendant un moment, il demeura perplexe, ébloui par les lumières. Une voiture sortit subitement du stationnement en montant sur le trottoir et fonça sur lui. Il eut juste le temps de se déporter sur la chaussée pour ne pas être renversé. « Salaud ! » cria-t-il. Mais à peine eut-il parlé, qu’une autre voiture arrivait déjà dans sa direction, le repoussant sur le trottoir. « Je suis le témoin à abattre ! » constata-t-il. Il chercha des yeux sa voiture en stationnement au coin de la rue là où il l’avait laissée la veille et courut s’y réfugier. Dès qu’il s’en approcha, ses phares s’allumèrent tandis que le moteur s’emballait. La voiture sortit de son stationnement et fonça sur lui. « Au voleur ! » cria-t-il en sautant sur le capot d’une voiture à l’arrêt dont le moteur démarra aussitôt. Il s’en écarta, faillit trébucher, se redressa et courut se mettre à l’abri à l’entrée de l’immeuble. Mais à peine arriva-t-il dans l’entrebâillement de la porte, qu’une voiture lui faisait déjà face, tous feux allumés, prête à foncer sur lui et à l’écraser sur le pas de la porte. Il était terrifié. En entendant le crissement des pneus, il virevolta et s’élança comme un cascadeur dans un film d’action. Il atterrit sur la chaussée et descendit la rue en courant, tout en sueurs. Mais le monstre d’acier le prit en chasse. Il ne faisait aucun doute qu’il allait le défoncer s’il ne trouvait pas une solution tout de suite. C’est alors que le coffre de sa voiture s’ouvrit devant lui comme par enchantement. Haletant, terrorisé, il s’y engouffra sans réfléchir. Le coffre se referma sur lui et il se retrouva dans l’obscurité totale dans sa propre voiture qui redémarra en trombe dans un crissement de pneus et un concert de klaxons assourdissants. « C’est un kidnapping ! » pensa-t-il. Quelque chose bougea à ses pieds. Son sang se glaça dans ses veines tandis que la chose remontait le long de ses deux jambes atteignant rapidement son bas ventre. Il paniqua, pensant à quelque reptile qu’il aurait ramassé à son insu sur cette maudite route de Réghaia et tenta sans succès d’ouvrir le coffre pour s’échapper. C’est à ce moment-là qu’il sentit un pincement terrible. Il cria de toutes ses forces : « Au secours ! » et se retrouva dans les bras de sa femme interloquée. « Tu as encore fait un cauchemar !... Je te ramène un verre d’eau tout de suite » dit-elle en sortant du lit.

Par Mohamed Benmabrouk.

Avril 2010

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria