Cogitations d’écolier

, par  Mohamed Djaafar , popularité : 1%

Mon fils a 11 ans. Comme tous les enfants de son âge, il est très prolixe, s’intéresse à tout ce qui se passe autour de lui et pose énormément de questions. J’essaye, sans tabous, de satisfaire sa curiosité, bien que je n’y arrive pas à tous les coups. Au cours de l’année 2007, je décidai de prêter une attention plus soutenue à ses préoccupations à cause de son examen de 6ème.

Dès la fin de l’hiver, les élections présidentielles en France avec le duel Ségolène-Sarkosy monopolisèrent progressivement notre attention. Tous les membres de la famille en parlaient non sans une certaine ardeur à l’instar de nombreuses autres personnes de notre entourage. L’ambiance fiévreuse qui régnait en France avait rapidement dépassé les frontières pour s’installer dans nos foyers en Algérie grâce à la magie de la télé. Il faut dire aussi que les débats étaient passionnés et les enjeux réellement décisifs.

Comme nous tous, mon fils a suivi cette élection de bout en bout, s’intéressant à ses moindres aspects et ne manquant pas d’apprendre au passage plusieurs couplets de la fameuse chanson de Diam’s. Chaque fois qu’il en avait l’occasion, il donnait son point de vue, posait des questions, s’immisçait dans les discussions, avant de reprendre son jeu là où il l’avait laissé. Au fil des jours, ses questions, déjà fort pertinentes au début, sont devenues de plus en plus précises. L’inquiétude que suscitait le candidat de la droite, en France et ailleurs, semblait s’être emparée de lui aussi. C’est alors qu’il est devenu pensif. Ses questions, d’habitude si directes, sont devenues moins spontanées, plus réfléchies, calculées pourrai-je dire comme s’il craignait qu’on ne lui dise pas tout. La dureté qui se dégageait de certains discours semblait l’effrayer et je pense qu’il a fini par admettre qu’il ne serait jamais le bienvenu en France. Mais il se gardait bien de le dire et préférait souvent se réfugier dans ses jeux, à l’abri du monde des adultes somme toute effrayant. Ce jour-là, je crois qu’il a mûri d’un cran supplémentaire. Plus tard, il comprendra que les français comme tous les autres hommes de la planète, ne sont pas toujours disposés à partager ce qu’ils croient être leur bonheur.

En tant que père, j’observais attentivement ce bouillonnement intérieur et constatais que de nouvelles questions surgissaient peu à peu : dans quel pays sont fabriquées les consoles de jeu ? Qui fait le bon chocolat ? Que fabrique l’Algérie ? Etc… Ainsi donc, plus que la question d’être ou de ne pas être le bienvenu en France, il craignait plutôt qu’un gouvernement hostile à notre pays décide subitement de ne plus vouloir nous vendre toutes ces belles choses dont il raffolait. Contraint de devoir mettre fin à ses préoccupations à cause de son examen de 6ème, je déclamais sans rougir qu’avec notre pétrole, nous pouvions tout acheter, partout dans le monde !

- Oui, affirmai-je sur un ton péremptoire, nous sommes riches, nous avons du pétrole !

Ces affirmations aux relents d’autosatisfaction primaire ne me plaisaient pas spécialement, mais que lui dire d’autre pour mettre fin à son tourment ? En tout cas, il semblait les accepter et c’était pour moi l’essentiel à ce moment-là. Quand les élections françaises eurent pris fin, j’étais franchement soulagé… pour mon fils, bien sûr. Dommage pour le beau spectacle et la belle Ségolène !

Mais je n’étais pas au bout de mes peines pour autant et la version que je venais de lui servir sur notre richesse et notre pétrole allait brusquement se retourner contre moi comme un boomerang quelques semaines plus tard.

En se rendant tous les jours à son école, il s’est rendu compte que d’autres élections allaient avoir lieu, dans son propre pays cette fois-ci. Il ne pouvait pas ne pas le savoir puisqu’il en était le premier bénéficiaire : une semaine de vacances aux frais de la princesse durant laquelle il fera le plein de jeux vidéo ! Bien qu’à la maison nous ne nous intéressions guère à ces élections parlementaires, devenues avec le temps une banale formalité pour les postulants dont nous pensions peut être à tort qu’ils étaient désignés d’office, lui semblait vouloir comprendre. Le peu d’intérêt que nous leur manifestions aiguisait davantage sa curiosité et je le voyais parfois prêter une oreille, distraite il est vrai, à certaines déclarations télévisées que nous regardions malgré nous pour ne pas rater le bulletin météo. Il ne devait pas comprendre grand-chose car il ne quittait pas entièrement son jeu. Moi-même n’y comprenais rien du reste. Autant qu’il m’en souvienne, les mêmes incantations inintelligibles étaient ressassées par des orateurs interchangeables depuis des décennies.

Je remarquai cependant chez mon fils une inquiétude refoulée et décidai d’agir sans plus tarder ; il n’était pas question de permettre que le "choc Sarko", si je peux m’exprimer ainsi, se reproduise une seconde fois. Je menai une véritable enquête et engageai le dialogue avec lui. Il était convaincu que l’Algérie n’aurait plus une seule goutte de pétrole dans moins de vingt ans. Il avançait des arguments inédits et semblait même détenir des informations. Un de ces parlementaires en aurait-il fait son thème de campagne à mon insu ? Ou bien est-ce un maître d’école zélé ? Déjà indésirables hors de nos frontières, voilà qu’on allait peut être devenir misérables à l’intérieur de celles-ci. Le petit malin avait certainement calculé son âge et commençait déjà à paniquer. Sans pétrole, c’est la vie de galère garantie ! Adieu les consoles de jeu et les délicieux chocolats et bonjour la misère ! Je dois dire que j’étais mal à l’aise devant la mine renfrognée du petit. J’étais directement interpellé car il était en train de me dire sans détour aucun, que moi, enfin ma génération, avait fait preuve d’égoïsme en pompant sans vergogne le pétrole, épuisant les réserves et appauvrissant par là même un pays sensé être riche ! Constat impitoyable et sans nuances. J’étais le coupable et je ne pouvais pas me dérober.

Il me fallait donc réagir, en tant que père s’entend. Je ne pouvais pas laisser mon fils dans cet état, avec ces idées épouvantables dans la tête, d’autant que l’examen de 6ème se rapprochait. Je m’attelai donc à lui trouver une explication convaincante, même s’il fallait l’inventer de toutes pièces. L’essentiel est qu’il retrouve sa sérénité et chasse de son esprit ces idées noires pour se consacrer entièrement à ses révisions. Au besoin, nous chercherons une autre explication plus tard. Alors, il y eut ce dialogue entre nous.

- Le pétrole, mon fils, est une richesse qui s’est transformée en malédiction pour notre pays. C’est à cause de cette richesse que nous nous disputons sans cesse, que nous ne travaillons plus, que nous ne savons plus rien faire, pas même un clou ou un petit tournevis.

Offusqué par ma dernière allégation, le petit m’interrompit sur le champ.

- Et ces magasins à tous les coins de rue regorgeant de tournevis, de clous et de bien d’autres produits fabriqués en Algérie ?

- Je suis désolé de te décevoir, mais nous ne faisons qu’assembler les pièces qui sont fabriquées par d’autres. Les machines qui fabriquent les clous, les vis ou les bassines, nous les importons aussi comme le sucre ou l’huile que nous nous contentons de mettre en bouteilles !

Ma réplique cinglante était impitoyable, je le savais, mais je lui devais la vérité, me semblait-il, car il ne fallait pas le nourrir d’illusions, d’autant que, de mon point de vue, les gestionnaires de nos richesses n’avaient franchement pas de quoi être fiers. Il se tut et ne dit plus un seul mot. Je le sentis blessé, peut-être même m’en voulait-il. Il me fit de la peine. Je poursuivis néanmoins mon explication.

- C’est encore à cause de cet or noir qu’il y a des problèmes dans notre pays ; que ceux qui nous gouvernent n’arrêtent pas de se battre entre eux. Ils ne veulent pas partager les dollars et ne quitteront leurs fauteuils que pour une place dans les cimetières.

Je fis une pause pour m’assurer qu’il m’écoutait avant de continuer :

- Imagine un instant, mon fils, qu’il n’y ait plus de pétrole ! Ces gens qui nous gouvernent malgré nous n’auront plus de raison de se battre ; ils n’auront peut-être même plus envie de nous gouverner… Je parie trois Kinder Surprise qu’ils préfèreront quitter le pays, devenu pauvre, pour aller vivre là où ils ont caché les dollars volés.

Il releva les yeux, intéressé. Je poursuivis, satisfait de ma performance :

- Ils nous laisseront seuls et nous, nous serons bien obligés de survivre. Alors nous nous mettrons au travail et nous apprendrons à fabriquer les objets dont nous aurons besoin parce que nous n’aurons plus beaucoup d’argent pour tout acheter à l’étranger. Nous réapprendrons à fabriquer des tournevis et bien d’autres choses encore. Nous ne nous battrons pas entre nous puisque nous serons tous occupés à travailler. La vie deviendra bien plus simple.

En parlant, je l’observais et guettais l’expression de son visage. Il écoutait sans broncher mais je voyais son visage se détendre progressivement. Quand je lui demandai son avis, il changea immédiatement de sujet. Je pense que ma démonstration lui paraissait plausible, mais il demeurait quand même prudent. Il a du la mettre entre parenthèses quelque part dans un coin de son petit cerveau en attendant de pouvoir la vérifier quand il sera plus grand. Pour moi, le pari était gagné. Ses traits se sont complètement détendus, l’angoisse qui le terrassait s’est dissipée et il est retourné à l’insouciance de son âge. Ainsi pourra-t-il se préparer sereinement à son examen de 6ème.

Bon courage petit.

Par Mohamed Benmabrouk.

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria