Le printemps éternel

, par  Zouhir Koudia , popularité : 4%

Bonjour,

Je viens de terminer la dernière nouvelle de mon prochain recueil et j’ai voulu partager avec vous le plaisir que j’ai eu à la lire. En attendant vos commentaires et suggestions , je vous souhaite bonne lecture.

Zouhir Koudia

- Où vont ces oiseaux, maman ?

- Là où le printemps est éternel.

- Euh !...Quoi ?...Le printemps éternel ?

- Oui mon bien aimé, le printemps éternel ! Les oiseaux ont la chance de posséder des ailes. Ils migrent d’un bout du monde à l’autre, ignorant les dunes et les frontières. La planète bouge mon enfant ! Elle tourne offrant à chaque lopin de terre sa part de printemps.

Les oiseaux voyagent avec le temps, se posent là où atterrit le printemps et reprennent le vol quand celui-ci s’apprête à refaire ses bagages.
- Maman, pourquoi notre printemps est-il si éphémère ?

- Pas du tout, mon enfant ! Nous les humains, nous avons la chance de vivre le printemps sans avoir à nous déplacer sans cesse. Il est là dans notre jardin. Vois-tu, quand je plante un lys, un jasmin ou un olivier, c’est en fait une nouvelle vie que je donne au printemps sur notre terre. Alors, je m’en occupe : j’arrose, j’entretiens et j’attends que ça fleurisse. Et pendant tout ce temps, je sens le printemps qui éclot, qui jaillit dans mon cœur. Le printemps, c’est nous qui le faisons, mon fils !

L’enfant, dont les propos de la mère ne semblaient guère apaiser le profond chagrin qu’avait provoqué en lui le départ des oiseaux, soupira longuement :

« Oh ! Si seulement j’avais des ailes… ! »

Khaïra, lisant les pensées de son fils, lui lissa tendrement les cheveux et, arborant son sourire éternel, reprit :

- Ecoute mon chéri ! Que mon effort profite aux autres, voilà la source de mon bonheur. Et si « avoir », « posséder », « s’approprier »sont les mots clés dans la vie de certains, mes mots magiques à moi sont « donner », « offrir », « prodiguer ». Et si les autres voient là une preuve de ma candeur, je me vois tout autrement : égoïste. Oui, égoïste ! Je sème l’amour pour récolter le bonheur...

Rabie percevait mal cette philosophie consistant à se dévouer, à se sacrifier pour son prochain afin d’être heureux. Pour lui, user ses forces pour produire un fruit que d’autres, sans le mériter, s’en régalent était une grave injustice.
Il se tut un moment l’âme bercée par le chant mélodieux des quelques chardonnerets qui, peut-être soit avaient été contraints de rester là, soit avaient choisi ne pas être du grand voyage.

Khaïra profita de ce moment de répit pour passer des coups de pioche autour du jasmin. C’était arbre son préféré.. Souvenir de son défunt mari Abderrahmane qui l’avait planté à cet endroit précis, contre le flanc droit de la cabane tout prêt de la fenêtre de leur chambre, il y a plus de sept ans, déjà. Sa fragrance leur parvenait matin et soir comme pour leur exprimer sa gratitude de lui avoir donné la vie.

Rabie suivait toujours des yeux les oiseaux qui jouaient à cache-cache dans les branches de l’abricotier qui commençait à se dégarnir de ses feuilles à l’approche de la saison froide, quand un coup de fusil retentit le faisant sursauter. C’était sans aucun doute Mouloud, le voisin qui s’amusait encore à massacrer les oiseaux.

Rabie haïssait cet homme cruel et sa progéniture. C’était un pervers qui prenait un malin plaisir à faire du mal. Il ne ratait aucune occasion pour rappeler, à qui voulait l’entendre son influence et sa capacité de nuire. On disait qu’il avait la faveur de personnalités très influentes dans les hautes sphères, et qu’il était, disait-on aussi, capable du pire sans avoir à craindre l’épée de la loi.

Plus d’une fois, il avait harcelé Abderrahmane pour qu’il daignât lui concéder son beau jardin ; en vain : le jeune homme était tellement attaché à son bien.
Après la mort d’Abderrahmane, il n’avait pas cessé de maintenir sa pression sur Khaira pour lui acheter sa terre. Celle-ci refusait à chaque fois répétant sans cesse : « Tout l’or du monde ne vaut pas une seule fleur de mon jardin ». Elle s’étonnait de son acharnement à s’approprier cette modeste terre sachant que les siennes s’étendaient à perte de vue. Surtout qu’elles étaient toutes mal entretenues. Un jour, elle lui expliqua qu’elle était disposée à lui partager son bien à l’unique condition de se partager aussi l’effort de l’entretien. Mais ce que voulait l’homme, en fait, c’était satisfaire son égo en exerçant son pouvoir sur les autres en les expropriant de gré ou de force.

Les enfants de Mouloud n’étaient pas mieux que leur despote géniteur. Le garçon était gâté et égoïste, la fille hautaine et méprisante. Et tous les deux étaient incapables de tisser des liens d’amitié avec leur entourage tant ils étaient différents des autres enfants.

Mouloud s’attaquait une fois de plus aux pigeons mais aussi aux fruits du figuier. C’était sa tactique : oppresser inlassablement la veuve et l’orphelin pour les contraindre à déserter les lieux.

Rabie, offusqué par le comportement barbare de cet homme sans scrupules s’écria, furieux :

- Partons maman ! Allons très loin ! Quittons cette maudite terre !

Khaïra, comme recevant une gifle de la part de l’héritier d’Abderrahmane, réagit vivement à l’attitude désespérée de son fils :

- Je n’ai pas tenu bon toutes ces années pour céder à présent. Jamais je n’abandonnerai cette terre sacrée, dussai-j’ en périr.

Ni la mère ni l’enfant n’avaient remarqué la grosse nuée qui, tout à coup avait envahi le ciel, éclipsant le beau soleil dont la timidité avait contraint de disparaitre au profit de l’horrible orage qui s’annonçait. La lumière éphémère de l’éclair suivie du grondement du tonnerre avertit de l’éminence d’une forte tempête.

Khaïra et Rabie se précipitèrent dans la cabane fermant soigneusement porte et fenêtres. Un vent d’une extrême violence fouettait maintenant les arbres et les fleurs qui se débattaient pour leur survie. Une averse menaçait d’inonder le jardin si des rigoles n’avaient été creusées pour permettre l’évacuation des eaux qui, telle une rivière déchainée, coulaient dans tous les sens.

A travers la fenêtre de sa chambre, Khaïra, inquiète et impuissante, observait dans la pénombre, le spectacle infernal du combat inégal que livraient les forces extraordinaires de la nature toutes réunies à son petit jasmin.

Elle eut un petit moment d’hésitation avant d’ouvrir la porte et de plonger de toutes ses forces dans la bataille pour sauver son jardin. La pioche à la main, elle fraya des passages à l’eau devenue de plus en plus rapide et menaçante, et avec témérité, affronta le vent qui la frappait avec une brutalité inouïe.
Rabie, se rendant compte de l’absence de sa maman, regarda dehors et l’aperçut entrain de mettre en danger sa vie pour sauver son jardin. Il n’hésita point et alla à son secours. Il tenta d’abord de la convaincre de rentrer étant persuadé de l’impossibilité de la mission même à deux. Mais devant son obstination, il se résigna et alla chercher de l’aide chez les voisins. Désespéré, Il tambourina sur la porte de la somptueuse villa de Mouloud. Pas un quidam ne daignât lui répondre et pourtant de la musique et des cris de joie fusaient des fenêtres de la villa laissant penser à une fête. L’enfant, découragé, n’insista point et revint dans le jardin avec la ferme intention d’obliger sa mère à se mettre à l’abri des éléments. Khaïra, trempée jusqu’aux os, gisait, inanimée, dans une flaque d’eau. Il la souleva avec l’élan de sa désespérance et de sa peur ses forces et l’aida à regagner la chaleur de leur maison…
Une bonne partie du jardin fut sauvée grâce au courage et à l’amour de Khaïra, mais la pneumonie qu’elle avait contractée ce soir-là semblait déterminée à l’envoyer à trépas. Un mois passa sans donner le moindre signe d’amélioration à la santé de la malade. Elle ne quittait plus le lit et Rabie s’occupait d’elle avec attention.

Un jour, une voix douce comme celle du chardonneret qui colonisait les lieux depuis des millénaires, apportée par le vent matinal, se répandit dans le village. C’était, le marchand ambulant.. « Ami Larbi » avait l’habitude de passer quatre fois par an comme les saisons. Et à chaque fois qu’il arrivait, tous les enfants du village allaient à sa rencontre dans une liesse indescriptible, non seulement pour lui acheter ses objets insolites et ses délicieux gâteaux, mais aussi parce qu’il était d’une gentillesse extrême et qu’il leur racontait de belles histoires pleines de sagesse. L’homme apportait de la chaleur humaine et du bonheur.

Une des chansons favorites de « Ami Larbi » que les bambins aimaient à répéter en chœurs sans se lasser c’était : « Un petit sou à donner, beaucoup d’amour à gagner ».

Rabie, au chevet de sa mère, préoccupé par son état qui ne cessait de se dégrader, feignait de ne pas entendre cette voix mélodieuse qu’il chérissait tant. Mais Khaïra qui savait très bien ce que représentait la venue du marchand ambulant pour son petit, le supplia d’aller à sa rencontre comme à son habitude.

« Ami Larbi » avait déposé son lourd fardeau à même le sol et étalé une nappe bleue sur laquelle il commençait à disposer soigneusement ses beaux objets en fredonnant un air angélique. Il y avait de la vaisselle en porcelaine et en bronze, des vêtements rares et extravagants et des jouets. Les enfants formaient un grand cercle autour de lui et lui souhaitaient la bienvenue.
Seule une écharpe rouge en laine semblait intéresser Rabie. Il la souleva, l’admira puis la remit à sa place. Ami Larbi, remarquant l’hésitation de l’enfant, s’approcha de lui :

- Pour ta mère ?

- Oui, pour la plus belle femme du monde !

- Prends-la !

Rabie se tut.

- Prends-la, je te dis !

- Je n’ai pas de quoi la payer. J’ai dépensé tout ce que j’avais pour les médicaments de ma mère.

- Prends-la, mon enfant ! Tu me paieras une autre fois.
- Je ne peux pas, Ami Larbi.

Au même moment, Nassima, la fille de Mouloud s’empara violemment de l’étole, comme si elle craignait de la perdre au profit d’un ennemi :

- C’est combien ?

Le marchand hésita un moment en scrutant le visage triste du garçon avant de répondre d’une voix étouffée :

- Cinq cent.

La fille retira aussitôt de la poche de sa robe un billet de cinq cent dinars qu’elle remit au marchand. Celui-ci mit du temps pour le saisir. Et, lisant, dans le regard de Rabie, la déception et un nuage d’inimitié à l’égard de cette fille qui semblait ne s’être appropriée l’écharpe que pour l’empêcher de l’offrir à sa mère, il chercha des mots pour consoler l’enfant mais n’en trouva point.

- Ne sois pas triste, mon enfant ! Je te promets que je te ramènerai la prochaine fois une écharpe bien plus belle que celle-ci tu offriras pour ta maman…

Khaïra, très souffrante, sentant sa fin prochaine, supplia son enfant de s’approcher d’elle afin qu’elle pût sentir une dernière fois son haleine et toucher la peau de sa main et lui dicter sa dernière volonté : entendre la promesse de Rabie de préserver leur terre et de ne point s’en débarrasser. Quand l’enfant consentit à le faire, elle laissa glisser une petite larme sur sa joue avant de s’éteindre à jamais…

Le printemps qui succéda au long hiver mélancolique n’avait jamais été aussi morose pour Rabie. Il lui semblait que les fleurs du jardin n’osaient pas exhiber leur beauté pour accueillir la belle saison. Le lys, comme perdant toute raison d’être, ne donnait aucun signe de gaieté. Les oiseaux, qui avaient l’habitude de devancer le printemps de quelques jours pour lui préparer leur symphonie d’accueil avaient dérogé à la règle, et les arbres, tristes, s’étonnaient de leur absence.

Rabie, déterminé à tenir la promesse qu’il avait faite à sa mère de ne ménager aucun effort pour entretenir le jardin, se mit tout de suite au travail, mais avec la ferme intention d’interdir d’approcher de son bien ceux qui s’étaient alliés à la tempête pour tuer sa mère.

Nassima et son frère, habitués à passer le clair de leur temps dans le jardin de Khaïra pendant les journées ensoleillées, se hâtèrent d’y pénétrer. Mais il y avait, cette fois-ci, Rabie qui les en empêchait. Il y eut une dispute qui faillit dégénérer et qui fut stoppée nette par la voix douce et pleine de chaleur d’Ami Larbi qui retentissait au loin. Alors, les enfants de Mouloud se précipitèrent pour devancer les autres curieux afin de s’emparer de ce qu’il avait de meilleur.

Ami Larbi, qui connaissait tous les gamins de la région, remarqua très vite l’absence de Rabie. Nassima et son frère ne ratèrent pas l’occasion pour déverser toute leur rage sur leur petit voisin qui, pour eux, après la mort de sa mère, s’était arrogé le droit d’ériger une barrière les empêchant de jouir de la beauté et des fruits du jardin.

Le marchand, qui avait une grande estime et un grand respect pour la défunte, attristé par cette funeste nouvelle, tint à présenter ses condoléances à Rabie.

Aussi, se dirigea-t’il vers sa cabane sans perdre une minute.

L’enfant, arrivant vers lui, semblait porter sur son dos tous les malheurs du monde.

- Je sais que tu es en colère contre moi mon fils. Je t’ai privé d’une écharpe qui aurait fait plaisir à ta maman.

- Ce n’est pas grave Ami Larbi ! Tu n’y es pour rie !

- Oh ! Que je m’en veux ! Écoute mon enfant. Emmène-moi jusqu’à sa tombe !

- Les morts n’ont rien à reprocher aux vivants.

- Emmène-moi je te dis. Je t’en supplie ! Je dois déposer cette écharpe là-bas.

Arrivant à hauteur de la tombe en plein milieu du jardin, le marchand ne manqua pas de s’étonner :

- Dieu ! Quelle grandeur ! Une marguerite éclose sur sa tombe ! Elle plante des fleurs là où elle est !

Et se retournant vers Rabie, il enchaîna :

- Toi, héritier d’Abderrahmane et de Khaïra. Emplis ton cœur de grandeur et enlève ces barrières qui ne font pas honneur à la mémoire de tes géniteurs.
- Mais ils ont tué ma mère, Ami Larbi

- Non mon enfant ! Elle a plutôt préféré mourir comme les grands de ce monde. C’était son choix, et tu dois en être fier !

- Elle avait besoin d’aide pour sauver le jardin.. On aurait pu la sauver si….

- Emplis ton cœur d’amour mon enfant, et oublis tout le tort qu’on a pu te faire ; tu seras le plus heureux des hommes.

N’oublie jamais, ô héritier de Khaïra et d’Abderrahmane, que ta mère s’est sacrifiée non seulement pour toi, mais pour que sa terre ne soit que paix et prospérité pour ceux qui s’y réfugieraient. Pour qu’elle soit une terre d’amour et de concorde..

- C’est vrai, mais….

- Ote donc cette haine qui te fait tant de mal et respire l’amour qu’a planté ta défunte mère ici-même dans ce merveilleux jardin.

Rabie hésita, puis, comme sortant d’un rêve, s’écria :

- . Je tiendrai ma promesse. J’ouvrirai le jardin. Mais que le monde sache que c’est ma propriété et que quiconque lui veut du mal ne sera pas le bienvenu.
- Regarde là-haut mon enfant ! Tu vois tous ces oiseaux qui emplissent le ciel ? Ils sont de retour sur cette terre et j’en suis heureux.. Je suis heureux que cette contrée ait séduit encore une fois le printemps pour qu’il y élise domicile.
Maintenant, je peux m’en aller tranquille, ayant l’assurance que le printemps est dans chacun de vos cœurs.

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria