Lynda

, par  Zouhir Koudia , popularité : 1%

Sous la grande porte en chêne massif d’un somptueux immeuble, dormait une petite fille belle comme le jour. Elle dormait comme un ange. Le bout de chiffon qu’elle avait introduit sous son flanc droit, n’empêchait guère le froid et l’humidité du sol de traverser sa peau si délicate et de s’introduire douloureusement dans le plus profond de son corps et de son âme. Et pourtant, elle souriait.

La neige qui n’avait pas cessé de s’accumuler depuis les premières heures du matin, recouvrait maintenant toute la ville d’une blancheur éclatante épargnant le seul endroit protégé par une petite dalle où l’infante avait trouvé refuge.

Elle avait fait le tour de la ville en quête d’un abri qui pût lui éviter une mort atroce sous un ciel de plus en plus menaçant. Le froid qui se jouait d’elle, elle ne l’avait jamais ressenti auparavant. Il lui était déjà arrivé de passer la nuit dans la rue, mais une telle hostilité de la nature, elle n’en avait jamais connue. L’hiver, anormalement glacial cette année, semblait réunir toutes ses armes et exhiber toute sa cruauté en cette fin d’après-midi.. On eût dit que la nature était déchainée contre l’espèce humaine et qu’elle était entrain de déverser toute sa rage sur la petite, comme pour lui faire payer tous les torts de l’espèce à laquelle elle appartenait et dont elle n’était guère fière.

Lynda eut souhaité être un chat, un chien ou, peut-être même un rat ; elle aurait plus de chance d’échapper à son ennemi du jour. Les rats se seraient solidarisés avec un des leurs en péril ; les siens, passaient devant elle, la croisaient dans la rue ou, peut-être même, la heurtaient en s’empressant de regagner leurs foyers et retrouver leurs familles en cette soirée de fête, sans se soucier d’elle. Le froid de la neige n’était pas aussi pénible pour elle que celui des sentiments des hommes, et elle s’étonnait de l’indifférence que les gens affichaient à son égard. Se seraient-ils aveuglés par le rythme infernal de la vie ? Ou peut-être serait-elle devenue transparente tant elle était chétive et se gardait de déranger avec sa voix. Ses yeux étaient beaucoup moins paresseux que sa langue, et elle voyait la rue grouiller de gens qui allaient et venaient mais ne sentait point leur présence.

Le jour qui commençait à s’effacer au profit de la nuit tombante, le peu de lumière qui parvenait naguère à donner un semblant de sécurité à l’infante, s’apprêtait à disparaître à l’ouest comme s’il appréhendait le noir qui s’approchait en galopant.. Elle n’avait encore jamais eu aussi peur de la nuit. Elle tremblotait. La ville qui lui était pourtant familière, n’était plus hospitalière, et ses murs étaient devenus plus hauts, plus durs et moins accueillants. Des visages diaboliques lui semblaient s’y dessiner et des voix démoniaques y provenir. Elle courait, la malheureuse, espérant trouver une porte ouverte ou rencontrer un quidam qui daignât l’accueillir chez lui ne serait-ce que pour la nuit. Mais les portes n’avaient jamais été aussi scellées et les rues aussi désertes. Pas un seul passant, pas même un chat ou un chien pour lui tenir compagnie dans sa solitude meurtrière. Toutes les

créatures de dieu ont trouvé refuge quelque part sauf la petite Lynda.
Un silence inquiétant régnait sur la ville et le sifflement du vent, comme un chant funeste, était l’unique son qui parvenait à ses oreilles. Et, avançant dans l’obscurité en enfonçant ses savates dans la couche épaisse de neige, elle frissonnait, à chaque coin de rue, à l’idée d’être interceptée par quelque créature maléfique. Elle se consolait cependant en se disant que même les démons ne pouvaient courir les rues par un temps pareil.

Devant elle, dans un quartier de la ville qui sentait l’opulence, se dressa un immeuble imposant, fier de pouvoir résister à la hargne de la nature. Il semblait même se moquer de la neige qui se ruait impétueusement sur lui en dispersant ses flocons. Ses murs n’avaient aucune peine à repousser le vent et interdire au froid de séjourner dans les appartements de gens faits d’une autre pâte que celle de la petite fille.

La malheureuse, complètement exténuée par des heures de marche et de course effrénée, s’approcha de la grille de l’immeuble, et d’un geste hésitant de sa main droite glacée, poussa la porte qui s’ouvrit lentement. C’était peut-être son salut ! Elle posa, sur le sol marbré de l’entrée de l’immeuble, le bout de chiffon qu’elle trainait avec elle, se recroquevilla sur elle-même et plongea, malgré la faim, le froid et la peur, dans un profond sommeil.

Les loques qu’elle portait ne purent rien contre l’atrocité du froid et elle grelottait. Dans sa tête enveloppée d’un lambeau de foulard, naissait un rêve. Oh ! Un rêve qui défiait l’horrible armée du froid en cette nuit ténébreuse où aucune étoile ne daigna apparaitre dans le ciel pour l’égayer.

Elle se voyait dans le bel appartement familial de la banlieue algéroise. Sur la table de la salle à manger que sa mère avait soigneusement préparée, il y avait, au milieu, régnant en maître, ce qu’elle aimait le plus : une dinde qui venait de sortir du four ; elle transpirait encore au milieu de la jardinière garnie de petits dés de viande de veau. Des salades ornées de thon, de maïs et de différentes sortes de fromages accompagnaient le plat principal. Le jus préféré de la petite fille gâtée ne pouvait manquer à l’ensemble ni la pizza napolitaine que sa mère préparait pour elle à chaque occasion particulière. Elle voyait sa mère, vêtue de sa plus belle robe d’été, qui continuait de garnir la table répondant par un sourire gai au papa qui la taquinait…

La porte de la grille s’ouvrit ; une silhouette pénétra et vint s’installer près de la petite fille endormie. C’était un garçon qui devait avoir le même âge. Il s’immobilisa un moment scrutant la jolie fille que ne séparait du sol humide qu’un bout de chiffon et qui ne cessait de trembler dans son sommeil. Le garçon enleva le manteau de fourrure dans lequel il s’enfilait et laissa entrevoir un corps aussi frêle que celui de la petite malheureuse. Les haillons qui devaient protéger ce tas de chair humaine n’en cachaient qu’une petite partie. Et d’un geste plein de tendresse, il posa délicatement son manteau sur la petite fille qui dormait encore. Il mit ensuite son menton entre ses genoux et ses bras autour de ses jambes et commença à extraire toute la chaleur enfouie dans ses trippes pour réchauffer ses mains glacées tout en continuant d’observer tendrement la fille qui semblait sentir la chaleur de la
fourrure caressant sa peau…

Une fenêtre de l’immeuble d’en face s’ouvrit et des cris de liesse fusaient de l’appartement du deuxième étage. Lynda, qui dormait tranquillement fut arrachée à son rêve ; elle sursauta quand elle vit le môme en face d’elle pensant d’abord au pire, puis un étrange sentiment de sécurité vint emplir son cœur quand elle aperçut son sourire bienveillant. Il était quand-même beau le petit bonhomme en dépit de sa maigreur excessive, avec un brin de noblesse dans son regard de philosophe et ses traits fins. Il ne ressemblait guère à ces enfants de la rue que la dureté de la vie a transformés en spécimens étranges n’ayant plus l’apparence humaine, et qui étaient capables de planter leurs « griffes » dans la chair d’un homme pour une bouchée de pain.

L’infante, enveloppée dans le manteau de fourrure, s’exclama :

-  Tu es un ange venu du ciel ?

Le garçon sourit :

-  Pour Madame Goumani, je serais plutôt un diable.

-  Qui est Madame Goumani ?

-  C’est la propriétaire du manteau.

-  Tu as donc volé ce manteau !

-  Disons que je l’ai emprunté pour la nuit.

-  Mais c’est péché de voler !

-  Et n’est-il pas péché de se réjouir du spectacle d’un être humain qui meurt de froid ? Pensent-ils au péché ces bons musulmans qui mangent à satiété, qui déboursent des sommes inimaginables pour s’habiller à la mode alors que la mort ne daigne plus se nourrir de nous autres humains de la plus basse échelle. Le prophète n’a-t-il pas dit qu’il ne croit pas en dieu celui qui se rassasie tout en sachant que son frère a faim ? N’est-il pas dit qu’un bon croyant est celui qui offre ce dont il a envie ?

-  E tu vas rendre le manteau à sa propriétaire, j’espère !

-  Je ne suis pas un voleur et je sais ce qu’est l’honneur. Je l’ai pris pour éviter à ces gens respectables qui célèbrent l’anniversaire de la naissance du prophète, en cette nuit sacrée, le sentiment de culpabilité qu’ils ressentiraient si jamais je périssais de froid à leur porte. Je rendrai le manteau, ne t’en fais pas !

-  Tu parles bien mon frère, on dirait que tu vas à l’école !

-  L’école ! Oui j’avais le privilège d’y être. J’avais un beau cartable et de beaux vêtements. Mais un jour, et sans aucun avertissement préalable, tout a changé.

-  Que s’est-il passé ?

Le petit garçon, qui semblait très ému de remuer des souvenirs d’un passé douloureux, mais heureux de trouver quelqu’un à qui il pourrait enfin raconter son histoire se tut un moment avant de soupirer :

-  Mon père était un policier très apprécié dans son entourage. Sa vie était partagée entre sa famille et son travail qu’il accomplissait avec beaucoup d’amour et d’honnêteté comme en témoignaient ses collègues et tous ceux qui ont eu à le connaitre de près. Pour lui, il avait une noble mission à accomplir, celle de défendre les honnêtes citoyens contre le crime et il ne ménageait aucun effort à le faire jusqu’au jour où le sens même du crime l’échappa.

Vers la mi-aout de l’année 1994, je n’avais alors que quatre ans, mon père reçut l’ordre d’arrêter un de nos voisins connu pour sa probité et les excellentes relations qu’il entretenait avec son voisinage. Le monsieur portait une barbe, certes, et recevait des gens chez-lui, cela pouvait comme disait mon père lui attirer des ennuis, mais aucune preuve quant à son implication dans des actes subversifs n’a été établie. Papa ne pouvait qu’exécuter les ordres et l’homme fut envoyé dans un centre d’internement à l’extrême sud.

Cet événement envoya mon père dans une profonde mélancolie. Il s’était senti coupable d’une grave injustice en séparant l’homme de sa famille qui s’était complètement déchirée par la suite, d’autant plus qu’il y avait une présomption de sa culpabilité. Papa ne dormait plus la nuit car, disait-il, l’image de la femme et des enfants du criminel présumé hurlant de douleur et pleurant leur sort au moment où l’on embarquait leur bien aimé, cette image-là ne quittait plus ces rêves et ses nuits se sont transformées en de véritables cauchemars. Il nous arrivait souvent, pendant des semaines entières de nous réveiller sur les cris terrifiants de mon papa qui répétait sans cesse : « Je n’ai rien fait ! Je n’ai rien fait ! Je vous le jure ! Je vous le jure ! »

Le matin, il confiait à maman qu’il avait fait le même rêve : les regards haineux de la femme et de ses enfants qui le pourchassaient partout. « J’ai beau leur expliquer que je n’y suis pour rien, ils ne veulent rien comprendre. Ils veulent ma mort ! Ils veulent ma mort ! » se plaignait-t-il.

Cette situation a duré plus de deux mois au bout desquels papa prit la décision de donner sa démission. Les mois qui suivirent étaient durs pour nous. Le salaire d’institutrice de ma mère suffisait à peine à nous assurer la nourriture, les médicaments que mon père consommait sans arrêt grevant notre budget. Il était vraiment malade. Il ne sortait plus de la maison et commençait à manifester des signes inquiétants de phobie. Il avait peur de tout.

Maman était consciente de la sensibilité de la situation et elle savait que papa n’avait jamais eu autant besoin d’elle que pendant ces moments tragiquement difficiles. Aussi, avait-elle pris les choses en main avec beaucoup de courage et de responsabilité : elle était au travail pendant la journée et, en fin d’après-midi, elle s’occupait de mon père. Elle l’accompagnait dans une petite marche à pieds pendant une heure ou un peu plus, et le soir, elle lui parlait et essayait de le faire parler en dissimulant sa douleur derrière son éternel sourire.

L’attitude extraordinaire de ma mère a beaucoup aidé mon père à retrouver son équilibre et, à notre grand bonheur à tous, il commençait à renouer avec la vie ordinaire. Il sortait seul le matin, allait faire un tour en ville et faisait même quelques courses au marché. Il retrouvait aussi son tempérament jovial et se rappelait une blague qu’il m’avait racontée il y a des mois. Il était entrain de refaire surface.

Mais un jour, alors que je commençais à croire que les journées difficiles faisaient désormais partie du passé, papa qui rentrait de sa promenade quotidienne recommandée par le médecin, reçut un coup de fusil dans la nuque et en perdit la vie…

L’enfant se tut un moment comme ayant eu quelque chose en travers de la gorge avant de reprendre son souffle :

-  C’était horrible ! Maman était dans la cuisine. Elle sursauta en entendant simultanément le bruit de l’assiette qu’elle avait laissé tomber par terre et le coup de feu au dehors. « Mon dieu ! » s’écria-t-elle avant de sortir en courant dans la rue comme si elle s’attendait au drame qui allait s’abattre sur nous. Le spectacle auquel elle allait avoir droit la plongea dans la folie. Elle ne reconnaissait plus personne et ne parlait plus à personne. Pas même à moi…

Les mois qui suivirent étaient très durs. Ma mère et moi avons subi les pires des humiliations à commencer par le comportement des gens à notre encontre sans aucun égard pour la maladie de ma mère. Le regard des voisins est devenu suspicieux et accusateur ; nous étions pour eux la femme et l’enfant du « harki ». Vint ensuite, faute de paiement des mensualités, notre mise à la rue par le propriétaire de l’appartement dans lequel nous vivions depuis ma naissance. Mais le plus dur, c’était la rue, surtout au début. Nous avons été très mal accueillis par certains vagabonds qui voyaient en nous une charge supplémentaire pour eux. Nous étions donc chassés d’un « territoire » à l’autre de ces maîtres de la rue, et il était difficile pour nous de trouver quoi manger ou un endroit pour passer la nuit. Chaque jour était pour nous une nouvelle épreuve.

Ma mère qui n’avait ni la force physique ni mentale pour surmonter de telles épreuves dût quitter ce monde une certaine nuit d’hiver où la neige tombait comme elle ne l’avait jamais fait auparavant. Son cœur céda tout à coup, et je me suis retrouvé du coup seul dans ce monde…

La voix du garçon s’éteignit de plus en plus, et levant la tête pour continuer son récit, il aperçut des larmes qui embuaient les yeux de la petite fille et qui s’étaient glissées sur ses joues. Il frotta alors sa main droite contre sa cuisse avant d’essuyer les larmes de Lynda.

-  Et toi ma sœur, d’où viens-tu ? Tu n’es pas de cette ville, sinon je t’aurais reconnue.

La fille observa un long silence donnant l’impression qu’elle refusait d’en parler, puis se mit à vider ses trippes :

-  Voilà ! Mes parents ont été tués dans une embuscade que leur ont tendue les services de sécurité. Nous étions très heureux. Nous menions même une vie aisée jusqu’au jour où j’ai senti que notre destin allait basculer : mon père rentrait tard la nuit, ce qui n’était nullement dans ses habitudes. Je l’ai surpris une fois entrain de cacher quelque chose qu’il enveloppait dans un drap sous la baignoire. Il devenait irascible, et ses cris envahissaient l’appartement. Les randonnées hebdomadaires dans la campagne ou dans le zoo avaient complètement cessé ainsi que les visites familiales. Personne ne venait plus nous rendre visite hormis quelques étrangers qui ne se manifestaient que la nuit. Je ne connaissais pas ces hommes-là et ils m’inspiraient une certaine inquiétude, pourtant ils étaient très gentils avec moi, mais je sentais dans leur attitude quelque chose d’anormal. J’avais l’impression qu’ils étaient
annonciateurs d’un malheur pour nous.

Maman aussi semblait me cacher des choses et son comportement n’était plus le même…J’ai compris beaucoup plus tard que mes parents faisaient partie d’un groupe armé.

Un jour en rentrant de l’école, je fus surprise par le nombre de policiers qui assiégeaient notre cité. J’ai eu une peur terrible. Je ne pouvais imaginer que toute cette armada était là en fait pour neutraliser un groupe terroriste armée dont mes parents…

La voix de la petite s’étrangla et elle s’arrêta un moment avant de continuer :

-  J’ai su alors que tous les membres du groupe étaient tués. J’avais très peur et j’ai dû me sauver très loin. J’ai pris le train et je suis arrivée dans cette ville que je n’avais jamais connue auparavant. Et depuis, je n’avais plus personne dans ce monde…

La petite fille éclata en sanglots qui la secouèrent et des larmes ruisselèrent de ses yeux.

L’émotion du garçon allait crescendo en écoutant le récit de la malheureuse. Il s’efforça néanmoins de dissimiler son chagrin, prit tendrement ses petites mains entre les siennes et soupira :

-  Tu n’es plus seule ma petite sœur. Tu as désormais un frère qui veillera sur toi. Tu n’auras plus faim, ni froid ni peur. Je te le jure !

-  Même s’il s’avérait que mon père avait tué le tien ou le contraire ?

-  Je n’ai aucune haine envers celui qui a tué mon père. Il m’aura certainement fait un grand tort en me privant d’une vie heureuse, mais la rue m’a appris à comprendre la faiblesse des hommes. Et si mon père s’est rendu coupable d’un crime envers toi ou envers toute autre personne, je ne puis que m’incliner pour demander pardon à sa place. Ce qui est fait est fait ; nous ne pouvons changer le cours de l’histoire ; nous ne pouvons rendre justice aux morts ; que dieu s’en occupe. Tu es désormais ma sœur malgré tout.

Le jour commençait à respirer timidement, quand un policier surgit devant les deux gamins comme le génie d’Aladin :

-  Ah ! je t’ai pris sal gamin ! Tu vas regret

ter tout ce que tu as fais.

L’agent tira le manteau de la main gauche, et d’un geste brusque de la main droite, saisit violemment l’enfant et le poussa dans la rue en le grondant.

La petite Lynda le supplia en pleurant : « Laissez-le s’il vous plait ! C’est tout ce qui me reste dans ce monde ! »

Le policier ne l’écouta point et continua de trainer le garçon qui ne semblait guère impressionné par son détracteur. Il confectionna au contraire un joli sourire qu’il adressa à Lynda en lui criant : « Attends-moi petite sœur ! Je reviens tout de suite… »

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria