L’intrus

, par  Zouhir Koudia , popularité : 4%

Je l’avais bien dit à monsieur le wali de l’époque que je ne comprenais rien à la politique.. Il m’avait exprimé son admiration pour le spectacle que j’avais donné ce jour-là. C’était une opérette dont le texte parlait d’amour, de concorde, de pardon, et dont le jeu, l’éclairage, la musique, le décor débordaient de beauté et de sentiments. Le wali connaissait alors monsieur Nouri, le membre élu de l’assemblée de wilaya et ignorait tout de l’artiste que j’étais. Et lui qui était –je l’avoue- un être très sensible- chose peu ordinaire chez un responsable- a été emballé par la beauté et la dimension humaniste du spectacle.

Je lui avais expliqué alors que c’était cela mon milieu naturel, celui de la sincérité, de la vérité, de la pureté. Et que la politique n’était en fait qu’une parenthèse dans ma vie.

Le spectacle dans lequel j’ai fait parler les animaux, les insectes, les arbres, les fleurs, les montagnes, les rivières ne laissait planer aucun doute quant à mon aptitude à appréhender le langage de tout cela. Je pouvais déchiffrer le chant de la cigale ou celui du rossignol ; je pouvais décrypter les messages envoyés par telle clématite, tel lys ou telle marguerite. Je comprenais le langage du soleil étalant ses splendeurs sur la plaine, la main du soir sur les collines infinies. Je pouvais même comprendre le silence, celui qui précède ou qui suit la tempête, ou encore lire dans les yeux de ceux qui m’aiment, de ceux qui consomment leurs souffrances dans l’indifférence ou ceux qui s’envolent avec l’espoir de trouver le bonheur tant espéré là-bas dans l’immensité du ciel. Cependant, je me suis senti impuissant, incapable de saisir un sens quelconque de ce discours prononcé pourtant dans ma langue maternelle par ce
monsieur d’apparence impeccable qui prenait la parole, l’autre jour, en plénière de l’assemblée où étaient réunis tous les responsables de la wilaya pour dire dans ces termes : « Ecoutez messieurs ! Nous voulons faire le …truc, mais nous manquons de….truc !…Où voulez-vous qu’on aille chercher le… truc ? »

Tous mes sens qui avaient pourtant l’habitude de voyager très loin dans la méditation, épiant le moindre mouvement, le moindre chuchotement dans ce monde, étaient comme paralysés. Mon esprit habitué aux problèmes de mathématiques les plus complexes était perplexe et ne répondait plus. J’avais perdu toute notion de communication.

J’ai tenté de résoudre cette équation à trois inconnues, en vain. Il m’était en fait impossible de délimiter le sens du terme récurrent dans le discours du monsieur : « truc ». Je me demandais si, pour lui, ce terme était polysémique, mais je me trouvais dans l’incapacité, vu la morphologie de la phrase, de distinguer le sens du premier « truc » du deuxième du troisième.

Je commençais donc à douter de tous les progrès enregistrés dans le domaine de la communication, à m’interroger sur l’opportunité de toutes ces sciences, de toutes ces recherches, de tous ces efforts consentis pour faire évoluer le langage humain, puisqu’en fin de compte, il a suffit d’un seul mot pour qu’un homme parvienne à communiquer avec ses semblables.

J’ai regardé autour de moi ; aucun signe d’étonnement .Tout le monde semblait être sur la même longueur d’onde que ce monsieur-là. Certains membres acquiesçaient même de la tète comme si leur collègue venait de dire une sagesse.

J’ai compris alors que je n’avais rien à voir avec ce monde, que j’étais un intrus. J’ai dit à monsieur le wali : « Je suis désolé, monsieur, mais je ne comprends rien au langage de vos politiciens ! ».

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria