Identité

, par  Zouhir Koudia , popularité : 1%

Le soleil qui, par sa pâleur mélancolique, semble malheureux de se
séparer du ciel, plonge lourdement dans l’eternel azur, trainant sa queue
rougeâtre qui s’accroche encore a l’horizon comme refusant de sombrer
dans l’abime ténébreuse.

La lune comme enivrée, se hisse des profondeurs de la mer au lointain
pour embrasser le ciel dans ce jeu eternel de la montée et de la descente.
Entre bleu et rouge, mille couleurs emplissent le ciel et la mer en cette fin
de journée printanière éblouissante.

Nadir, parfait observateur du mouvement perpétuel de l’univers, est la
sur son rocher favoris admirant la magie de ce moment, éphémère certes,
mais plein de sens ou le jour et la nuit se rencontrent, se côtoient, se
dissolvent dans une atmosphère de fête pour annoncer dans la liesse, et un
peu de déception aussi, la fin d’un épisode et la naissance d’un autre dans la
vie de ce monde.

Une hirondelle survolant la baie, se hâte de regagner son nid avant que
le noir ne prenne possession de la vie. Un poisson fait un bond a la surface
de l’eau calme et limpide : "Et moi, j’ai mon royaume aussi !" semble-t-il lui
dire.

Un profond silence envahit ciel et terre, et n’est-ce ce mouvement lent
et paisible des vagues s’écrasant en douceur sur le rocher, Nadir n’entend
que le bruit du silence. Le silence, il en a besoin pour se réconcilier avec
soi-même et chasser le démon de l’angoisse.

Ce n’est guère une nouveauté pour lui, ce spectacle féerique du
crépuscule au bord de la mer, mais c’est chaque fois une nouvelle sensation
qu’il éprouve en plongeant dans la méditation a cette heure de la nuit
tombante ou l’harmonie des éléments constituant l’univers semble la plus
parfaite.

L’immensité du monde n’est rien comparée à la complexité des idées
qui se bousculent dans la petite cervelle du jeune homme : le soleil, dans
son voyage eternel se cacherait le visage ici pour apparaitre là-bas, au-delà
de l’horizon avec un visage peut-être plus doux. Il y aurait une terre
souriante ou un printemps égoïste s’accapare la vie. Il y aurait des jardins
verdoyants, un vrai paradis habite par des anges, et ou l’arc-en-ciel élirait
domicile a jamais. C’est a cet autre monde plein de couleurs que songe
Nadir a l’instant. Mais le visage tantôt souriant, tantôt triste de sa mère
s’interpose entre lui et l’horizon : son rêve est interrompu.

Nadir est un ogre d’amour. Il aime sa mère, la vénère. Elle est toute sa
vie. Elle est sa raison d’être. C’est elle qui lui a appris à aimer et ne point
haïr, même ceux qui sont a l’origine de sa souffrance. C’est elle, avec le
regard simpliste qu’elle porte sur la vie, qui lui a enseigne a aimer la terre
de ses aïeux, tous ceux qui y vivent et le ciel qui les couvre. Et ce sont, en
fait, toutes ces valeurs qu’elle a plantées en lui qui l’ont empêche, depuis
des années, de réaliser son rêve de partir.

Aujourd’hui, sa décision est prise, il va s’en aller loin, très loin, nulle
part peut-être, il le sait très bien, mais il va quand même partir. Il va réaliser
enfin un rêve qu’il traine depuis plus de dix ans. N’allez surtout pas penser
que Nadir est un de ces jeunes faibles, qui préfèrent tourner le dos au
destin plutôt que l’affronter. Au contraire. C’est le genre d’homme plein de
courage, ne reculant devant rien pour s’arracher une place, sa place dans ce
monde ou l’espace est de plus en plus exigu. C’est le genre d’homme plutôt
doué, d’une intelligence peu commune, et d’un savoir-faire enviable. Les
nombreuses épreuves auxquelles il a été confronte ont fait de lui un
homme, un vrai, malgré son jeune âge. Titulaire d’un diplôme universitaire
qu’il ne cesse de miroiter ca et la depuis des années en quête d’un emploi, il
a aussi une expérience non négligeable en politique. D’aucuns lui ont
prédit, d’ailleurs, une brillante carrière dans ce domaine si ce n’est son
idéalisme qui l’a dissuade d’aller plus loin avec des gens qui n’ont rien a
envier aux vampires.

Par ailleurs, son âme sensible et son esprit délicat ont fait de Nadir un
fin artiste épris de tout ce qui touche a la beauté : théâtre, musique, cinéma,
littérature… Il est non seulement attire par tous les arts mais y a laisse ses
empreintes.

Et Nadir, philosophe et rêveur, voit s’envoler toute cette énergie qui est
en lui. Il constate, avec beaucoup de déception et d’amertume que, pendant
que le temps passe, ni lui, ni sa famille, ni son pays n’ont bénéficie de ses
innombrables qualités. Sa décision de partir est, du coup, justifiée.

N’importe quelle autre terre accueillerait un tel prodige les bras ouverts. Il
aurait la chance d’exprimer ce dont il est capable et de servir son prochain ;
c’est une grave injustice que de taire des énergies aussi prodigieuses ! Mais
sa mère, elle, ne comprendrait rien a toute cette philosophie ; pour elle, il la
fuirait ainsi que la terre qui l’a fait ; elle mourrait de chagrin et de déception.
Sa décision, Nadir l’a prise ; il va partir. Il aurait voulu prendre le large
a bord d’un grand paquebot au milieu de centaines de visages rayonnants,
être sur le pont a faire ses adieux aux amis et aux proches âpres avoir
entendu les prières de sa mère et reçu sa bénédiction. Mais le sort a voulu
qu’il parte en pleine nuit, sur une embarcation de fortune et sans dire au
revoir. Il sait, par ailleurs que la traversée ne va pas être facile : sans aucune
connaissance des règles de navigation et sur un pneumatique qui céderait a
la première vague si la mer se déchainait, ses chances d’atteindre l’autre
rive sont minimes. Cependant, il a pris toutes les précautions pour arriver
au bout de son aventure : la météo annonce une mer calme pour, au moins
les trois jours qui viennent et les informations qu’il a pu recueillir auprès de
gens plus expérimentes ainsi que les manœuvres qu’il a entreprises depuis
des semaines vont lui être d’un apport certain…

Le renflement de la vieille auto de Djamel, son ami d’enfance, se fait
entendre dans l’obscurité de la nuit. Le rendez-vous est pris à vingt et une
heures avec Adnane qui, du siège de droite ou il est installe, clignote avec
sa torche, émettant des signaux en direction du grand rocher. Nadir fait
bouger la sienne verticalement puis horizontalement, lui indiquant que la
voie est libre. La vieille 404 bâchée approche et les trois amis déchargent le
pneumatique, son moteur et le piètre bagage dont ils auront besoin dans
leur voyage. C’est Adnane, un jeune homme bien du quartier qui va
accompagner Nadir. Quant a Djamel, il les a beaucoup aides depuis le jour
ou ils lui ont fait part de leur intension de partir, mais il ne va pas être du
voyage aujourd’hui. Il les rejoindra dans deux ou trois semaines, le temps
de régler quelques petites affaires…

La mer est calme. Ils avancent lentement a la rame évitant de faire un
quelconque bruit qui pourrait attirer l’attention des garde- cotes, de plus en
plus vigilants ces derniers temps, et détermines a aller en guerre contre le
phénomène de la "Harga" qui ne cesse de prendre de l’ampleur parmi les
jeunes.

Des milliers et des milliers d’étoiles ornant le ciel, semblent souhaiter
la bienvenue aux deux aventuriers. C’est beau, et c’est calme. Et l’on entend,
de temps a autre, des poissons jouer a la surface de l’eau. Tout semble
paisible et bienveillant.

Plus de trois heures deja depuis leur depart ; ils doivent etre bien loin
maintenant. Ils ont fait expres de s’eloigner au large, loin des cotes au
risque d’ajouter quelques dizaines de noeuds a leur parcours deja assez long,
pour dejouer la vigilance des garde-cotes. Adnane, mecanicien de
formation, a pris soin, pendant des semaines, de ne rien laisser au hasard
concernant le fonctionnement du moteur de leur zodiac. Etant sur d’etre loin
de toute ame qui vive, Il le met en marche, et la barque avance a present a
toute allure. L’autre rive semble maintenant a leur portee et les deux amis
sont combles de bonheur.

Pendant pres de quatre heures encore, le zodiac glisse sur l’eau
miroitante de la mediterranee, sous la lumiere pourpre de la lune, jusqu’au
moment ou les premiers rayons du soleil commencent a se reapproprier
l’horizon. Les deux amis sont epuises ; ils decident de prendre un petit
somme a tour de role afin d’etre dans leur meilleure forme pour continuer le
voyage. Adnane se repose d’abord et Nadir, en poupe tient le gouvernail
dans la direction que lui a indiquee son ami. Il pense a sa mere ; elle a du
s’inquieter pour lui, veillant toute la nuit attendant son retour au seuil de la
porte de la maison, lui qui n’a pas l’habitude de passer la nuit dehors. Elle
doit etre a l’instant entrain de faire sa priere du matin implorant dieu de
garder son fils cheri. Elle a du remarquer, ces derniers temps, certains
signes d’enervement chez lui, chose tout a fait ordinaire chez les jeunes de
son age qui, comme lui veulent changer le monde avec leur idealisme, mais
elle ne se serait jamais doute que son enfant a lui puisse un jour prendre le
large comme ca a son insu. Elle ne se serait jamais doute qu’il puisse
respirer un air autre que celui qu’elle respire, et fouler un sol autre que le
sien. Nadir se demande, a l’instant, s’il n’a pas commis une grave erreur en
quittant de la sorte, sa mere et la terre de ses ancetres. Sa patrie. Mais
quelle patrie ? Sa patrie a lui c’est la terre toute entiere. Les siens, ce sont
tous les hommes qui croient au geni humain, a l’unicite de l’homme, a ses
vertus. Pour lui, un homme qui persiste a vivre sur une terre sterile, avec
des gens qui le privent du droit le plus elementaire de vivre comme un etre
humain. Cet homme ne merite pas le respect. Il ne merite pas la vie. Pour
lui, toutes ces frontieres et tous ses obstacles sont l’expression de la
deshumanisation de l’espece humaine. Il s’est toujours considere comme un
citoyen du monde, et s’est revendique le droit de vivre la ou ses talents
seraient le mieux exprimes. Ce qui le rassure, cependant, c’est qu’il sait que,
si les autres partent pour la gloire, dans un interet strictement personnel, lui,
en s’en allant, il fait un grand sacrifice pour faire profiter les autres de ses
dons o combien nombreux !

Nadir regarde droit devant lui tout en jetant, de temps a autre, un coup
d’oeil a la boussole placee en face de lui pour s’assurer qu’il va dans la
bonne direction. Le soleil est maintenant haut dans le ciel annoncant une
belle journee. Il fait, certes, un peu frais mais les rayons du soleil ne vont
pas tarder a rechauffer l’atmosphere, et la mediterranee n’a jamais semble
aussi amicale tant elle ressemble a un tapis bleu ou la moindre petite vague
n’apparait a la surface, si bien que Nadir eprouverait l’envie de se baigner si
les circonstances etaient autres. Cependant, un leger fremissement vient
traverser tout son corps a l’idee d’etre seul avec son ami dans cette etendue
qui semble interminable. Nadir a deja ete dans le desert. Il a deja eprouve
ce sentiment de solitude dans son immensite, cette melancolie induite par la
monotonie, par le silence. Mais la-bas, au moins, le bleu du ciel rappelle
que le monde connait une couleur autre que l’ocre. Ici, le bleu est maitre des
lieux, et le jeune homme a beau l’aimer, il commence a en avoir peur…

Nadir a pris sa part de repos, et les deux compagnons ont grignote
quelques biscuits et une pomme. Ils commencent a scruter l’horizon dans
l’espoir d’apercevoir des albatros qui viendraient les accueillir a l’approche
de ce nouveau monde. Ils ne devraient pas etre bien loin maintenant. Ils
souhaiteraient arriver juste avant la tombee de la nuit ; ils sauraient ainsi ou
mettre les pieds et seraient a l’abri des jumelles des garde-cotes.
Adnane apercoit soudain, au sud-est, un point minuscule qui semble
avancer dans leur direction. Les deux amis ne tardent pas a s’apercevoir que
c’est en fait un bateau qui s’approche. Ils tentent un instant de changer de
direction pour s’eloigner mais le bateau est plus rapide, et il a suffit de
moins d’une demi-heure pour que les deux embarcations soient cote a cote.
Nadir ne peut pas se tromper sur l’identite des hommes qui les regardent du
haut de la passerelle, d’un air peu amical, en les sommant d’arreter leur
barque. Les uniformes qu’ils portent prouvent sans l’ombre d’un doute que
se sont les redoutables carabiniers. Les fusils braques sur eux ne leur
laissent, par ailleurs, aucune chance de manoeuvrer ; ils se plient donc aux
exigences des hommes en uniforme.

Nadir est decu. Il s’en est fallu de tres peu pour que ses pieds foulent le
sol europeen. Ils ont risque leur vie, son ami et lui, pour esperer tenter une
autre vie ailleurs, mais au moment ou leur reve est entrain de se realiser
enfin, le sort intervient et fait que ces garde-cotes interceptent leur chemin.
Nadir est vraiment decu, mais il tente de convaincre ces hommes debout sur
la passerelle comme des manutentionnaires de faire une exception pour son
compagnon et lui. Il essaye donc de faire appel a leur humanisme en
s’adressant a eux dans leur langue qu’il maitrise assez bien, et dans un
langage digne de leurs intellectuels. Mais, grande est sa deception encore
une fois de se heurter a une attitude a laquelle il ne s’attendait guere. Les
hommes en uniforme ordonnent aux deux clandestins de jeter tout leur
bagage en mer puis de reprendre le chemin du retour sur le champ sous
peine d’etre cribles de balles et jetes aux poissons. Nadir et son ami ne
discutent pas. Ils rebroussent chemin immediatement sous les huees et les
railleries des garde-cotes. Ils savent que leurs chances de regagner une cote,
n’importe quelle cote, sont minimes, maintenant qu’ils n’ont ni vivres ni
meme pas une boussole pour s’orienter dans cette immensite ou tout se
ressemble. Mais, vu la determination des hommes en uniforme, et leur
attitude qui ne laisse planer aucun doute sur leurs intentions, ils preferent
tenter leur chance plutot que perir immediatement…

Une autre nuit en mer. Puis une autre. Puis le troisieme jour, sous un
soleil de plomb et sans rien au ventre, si ce n’est quelques gorgees d’eau qui
etait dans une bouteille dissimulee dans un bout de tissu auquel les gardecotes
n’avaient pas fait attention. Le crepuscule au sud est splendide,
cependant quelques petits nuages commencent a se former de ce cote-la
engendrant une sorte d’inquietude chez Nadir qui, pour chasser sa peur,
tente de lire quelques versets du coran en depit de son epuisement.
Nadir n’a jamais eu autant peur de l’obscurite. Les etoiles qui
eclaircissaient naguere le ciel n’y sont plus, et le jeune homme n’arrive
meme plus a voir son ami qui dort a cote. Un vent frais commence a
fouetter la surface de l’eau, et la barque se met a se balancer plus fort. Une
tempete s’annonce. Nadir reveille Adnane. Ils s’accrochent tous les deux
aux cordes. Le vent redouble maintenant de violence, le tonnerre gronde, la
mer se dechaine. La barque est soulevee par les vagues devenues de plus en
plus hautes et agressives. Nadir ne voit plus rien dans l’obscurite de la nuit.
Un eclair laisse entrevoir, cependant, le spectacle terrifiant d’une mer
furieuse ou les vagues ont l’air plutot de deux armees qui s’affrontent avec
une telle violence. Le jeune homme sent approcher le spectre de la mort,
mais il s’accroche de toutes ses forces aux cordes ; il s’accroche a la vie.
Soudain il entend un cri de detresse :" Nadir". Puis d’autres entrecoupes :"
Nad…Nad". Puis…plus rien…

Une semaine plus tard, les gens sont ahuris par le spectacle desolant du
corps d’un jeune homme en decomposition avancee qui n’a pu etre identifie
en depit des efforts deployes…

Deux mois se sont succede, et la mere de Nadir, toujours sans nouvelle
de son enfant, recoit enfin une lettre. Il y est inscrit : " Je t’aime maman. J’ai
une identite maintenant."

15/05/2008

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria