Constantalem

, par  Zouhir Koudia , popularité : 1%

- Regarde mon frère ! Regarde cette merveille ! Admire-la ! Ne la trouves-tu pas sublime ? As-tu déjà vu plus belle chose ? Penses-tu qu’il existe, dans tout cet univers une créature aussi élégante, aussi majestueuse, aussi parfaite que celle-ci ? Je crois que, jamais de mémoire d’homme, on n’a construit pareil édifice !

Regarde ses piliers. As-tu déjà vu plus beaux, plus solides ? Admire sa pierre, ce dôme majestueux surmonté du lanternon qui embrasse le ciel. Laisse voyager ton regard à travers ses vitraux, ses portes en chêne massif ornées de poignées de bronze, l’éclat de ses couleurs. Et l’intérieur ! Quel merveilleux espace surmonté de la coupole, d’où pendent d’énormes chandeliers en bronze. Et l’Arche sur le piédestal en marbre au-dessus duquel les tables de la loi sont supportées par deux orgueilleux lions en pierre ! Et les murs qui sont décorés de motifs de plantes et de versets éternels sculptés avec la plus grande minutie par des artistes qui y ont versé tout leur dévouement et leur amour ! Admire cette architecture pleine de sens. Ne vois-tu pas toute l’histoire de notre peuple sur ces murs qui débordent de vie et qui donnent l’impression de vouloir nous parler, nous exprimer leur joie, leur bonheur, leur gratitude ? J’ai l’impression de vivre un joli rêve. J’ai envie de chanter, de danser, de crier ma joie, de voler très haut dans le ciel, d’embrasser les nuages lointains.

-Mais mon frère, cela fait de longues heures que vous êtes là à la scruter. Ne serait-il pas préférable de….

- J’ai envie de rester ici, debout, encore et encore, à admirer ce joyau, à remplir mes yeux et mon âme de sa majesté, des lueurs qui s’en dégagent.

- Mais vous devriez vous reposer un peu avant…..

- Me reposer ? Mais pourquoi ? Je ne me suis jamais senti aussi bien. Le monde n’a jamais été aussi beau, la vie aussi heureuse. Les oiseaux n’ont jamais senti autant de chaleur que sur les cheminées de cette bâtisse. Ce rocher millénaire me parait chanter sa joie de soulever ce tas de pierres sacrées. Crois-tu qu’un homme qui porte sa mariée la nuit de ses noces peut avoir mal au dos ? Il aimerait la porter toute la vie. Te rends-tu compte que la pierre dont est construit cet édifice n’est autre que la sœur, la voisine ou la bien-aimée de ce rocher plein d’histoire ? Il voudrait la soulever à l’éternité.

C’est un honneur de porter un monument pareil. Je voudrais tant être à la place de ce rocher et en tirer les honneurs.

- Je comprends très bien votre enthousiasme mon frère, mais beaucoup de travail nous attend.

-Je sais mon ami, Je sais ! Mais ce qui nous reste à faire n’est certainement pas plus pénible que ce que nous avons entrepris ensemble. Et je pense qu’après tout, nous méritons ce moment de bonheur.

Le maire jette un dernier coup d’œil à travers la fenêtre entrouverte avant d’enfiler sa veste et, en compagnie de son adjoint, il rejoint la salle de réunion.

Il n’est pas encore dix heures, rendez-vous de la réunion hebdomadaire. Moshé, le premier adjoint voudrait que monsieur Ely, le maire, se repose un peu avant la réunion, il sait combien son ami a travaillé dur ces derniers temps, mais le premier magistrat de la ville semble prendre du plaisir à ce qu’il fait et s’obstine à rejoindre la salle avant les autres pour donner l’exemple en matière de ponctualité et de dévouement.

Monsieur Ely ouvre la séance, salue tous les présents avant d’annoncer l’ordre du jour :

- Deux points sont retenus dans l’ordre du jour à moins que vous ne désiriez en rajouter d’autres.

Un membre demande la parole pour faire remarquer que sept semaines seulement les séparent du premier anniversaire du grand retour et que les célébrations doivent être à la hauteur de l’événement.

- Je te remercie mon camarade de me le rappeler, mais je ne peux tout de même pas oublier l’anniversaire du plus grand événement du siècle. Seulement, j’ai estimé qu’il serait plus judicieux de lui consacrer la réunion de la semaine prochaine ; nous serions en de meilleures dispositions et aurions plus de temps pour discuter.

Monsieur Benhaim acquiesce de la tête et demande au président de lire l’ordre du jour.

- Comme je disais donc, deux points seront abordés aujourd’hui : la réception de la grande synagogue et le baptême de notre ville. Concernant le premier point, j’ai l’honneur et l’immense plaisir de vous annoncer que notre petite merveille est entièrement finie et que nous allons pouvoir la réceptionner aujourd’hui même.

- J’ai cru savoir, monsieur, qu’il y avait un petit problème au niveau de la chaufferie et du système de conditionnement de l’air.

- Rassurez-vous, madame Meyer ! Les ingénieurs qui ont travaillé sur ce projet sont de loin les meilleurs au monde. Et je peux vous assurer que tous les problèmes sont réglés et que la synagogue peut accueillir les fidèles dès demain Samedi, et dans les meilleures conditions.

- Pour le deuxième point, je ne vois aucune raison pour changer le nom de notre ville qui est aussi vieux que ses rochers…..

- Doucement monsieur Mohamedi, terminons d’abord le premier point.

- Votre synagogue ne me concerne en rien monsieur le président.

- Vous voulez dire « notre synagogue ? »

- Je voulais dire « votre synagogue ».

- Mais cher monsieur Mohamedi, nous appartenons tous maintenant à cette grande nation, vous en convenez, et nous avons tous les mêmes devoirs, les mêmes droits et les mêmes intérêts.

- Je vous rappelle, monsieur, que j’ai toujours été hostile à la construction de cette synagogue.

- Je sais, et je respecte votre opinion, mais l’assemblée a voté pour ce projet qui est celui de tous les citoyens, et ce n’est certainement pas un démocrate comme vous qui va s’opposer à la volonté de la majorité.

- Je me demande comment, intelligent que vous êtes, vous vous laissez séduire par une idée aussi abjecte que celle de construire un lieu de culte pour ces aliénés des temps modernes.

- Je n’ai pas cessé un seul instant d’être un laïque convaincu, mon camarade, tout le monde le sait…

- Et c’est pour cela que j’ai accepté de siéger avec vous dans cette assemblée.

- Mais tu dois comprendre que j’ai des obligations envers ces gens qui sont après tout mon peuple. C’est grâce à eux que je suis revenu dans cette ville, et c’est grâce à eux aussi que j’en suis le premier magistrat.

- Je me demande aussi comment un humaniste comme vous puisse accepter l’idée de coloniser un pays et d’asservir son peuple.

- Vous vous trompez mon ami. Je ne suis guère un colonisateur. Je me revendique de cette ville. Mes origines sont ici. Mes ancêtres ont vécu sur cette terre ; ils y ont laissé leurs traces. J’ai une histoire dans cette cité ; je n’y suis pas étranger. Et si mes ancêtres sont partis un jour, c’est parce qu’ils y ont été contraints. Certains d’entre eux sont, certes, partis à Jérusalem par conviction religieuse ; c’était pour eux la terre promise. Mais les autres ont été obligés de fuir cette terre qu’ils chérissaient tant et à laquelle ils tenaient plus qu’à toute autre terre au monde.

Moi, je rêvais depuis très longtemps de revenir sur ces lieux en dépit de l’amour que j’ai toujours voué à Jérusalem. J’ai toujours considéré que la terre promise est la seule chose au monde qui ait pu rassembler mon peuple jusque là déchiré, dispersé dans les quatre coins du monde. Mais cette ville représente beaucoup plus pour moi. Elle représentait aussi un rêve pour mon père qui ne songeait pas à y revenir tant nous n’avions pas encore assuré la sécurité de l’état que nous avons créé. Les conditions n’étaient pas encore réunies. Je me réjouis à présent de réaliser un vieux rêve que mon père avait traîné toute sa vie.

Beaucoup de juifs rêvaient autrefois d’aller à Jérusalem. Maintenant, nombreux sont ceux qui comme moi sont animés par la volonté de revenir dans leur terre natale, la terre de leurs ancêtres, mais cette fois avec ce sentiment de sécurité que le puissant état qu’ils ont fondé veille sur eux où qu’ils soient.

C’est le sentiment religieux qui a rendu possible ce miracle qu’est l’état d’Israël. Ce serait donc aujourd’hui une grave injustice de l’ignorer quand bien même beaucoup d’entre nous seraient athées, car nous sommes tous convaincus que ce qui assure la continuité de notre puissance, c’est ce sentiment d’appartenir au peuple de dieu. Voilà pourquoi cette synagogue compte tellement pour moi qui suis imprégné des idéaux humanistes.

- Si je vous ai bien compris, les juifs d’Israël vont effectuer un mouvement de retour dans leurs pays respectifs ?

- Avec ce détail près que l’état d’Israël va continuer en constituant le centre du monde juif.

- Et quelle serait alors l’identité de ces gens qui vivraient sur une terre tout en étant attachés à une autre ?

- Je crains que vous m’ayez mal compris. Eh bien, c’est simple ! Toute la terre représenterait un seul état dont la capitale serait Jérusalem.

- Vous voulez dire que vous allez coloniser le monde ?

- Eh bien, mon ami ! Nous estimons que chaque juif a le droit de revenir chez lui. Mais cette fois, c’est en maître qu’il sera traité. Je n’ai pas la foi comme je l’ai déjà dit ; et je ne crois point au mythe du peuple élu de dieu, cependant je crois fermement au peuple élu de la nature. Les juifs constituent une race supérieure qui mérite de régner sur le monde dans l’intérêt de tous les autres peuples.

- Et nous autres alors ?

- Eh bien, les meilleurs d’entre vous contribueront à nos côtés à l’édification du nouveau monde.

- Adieu donc Constantine !

- Et bonjour Constantalem.

Décembre 2007

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria