Lettre de Guantanamo

, par  Zouhir Koudia , popularité : 1%

Guantanamo, pour ceux qui auraient le tort de l’ignorer, est un grand centre d’idéo thérapie aménagé par l’armée US au profit de ceux qui, dans le monde musulman, ont la manie de penser ou d’agir autrement que souhaité par l’Oncle SAM.

Les services qu’il offre à ses pensionnaires seraient uniques au monde, nous n’en savons rien nous autres, pauvres malheureux, qui n’avons pas eu le privilège d’y être. Mais les échos qui nous parviennent de là-bas font mordre les doigts d’envie aux plus réticents. Surtout que la durée de séjour est illimitée pour la plupart des pensionnaires et les conditions d’accueil reflètent, ô combien, l’hospitalité bien connue des cow-boys qui, après avoir dompté des chevaux en furie ou des bœufs surexcités, tentent à présent d’apprivoiser des hommes égarés.

D’aucuns se demandent pourquoi ce centre de détente n’a pas été installé sur le sol américain. La réponse est toute simple : les cow-boys ne sont nullement égoïstes. Au contraire, ils sont très heureux de voir se généraliser ce genre de centres. La preuve est qu’ils en ont un presque dans toutes les régions du monde. Mais le plus prestigieux, destiné aux plus chanceux, est sans aucun doute celui de Guantanamo, site se trouvant sur le territoire d’un pays dont les relations diplomatiques avec le gouvernement des Etats-Unis sont de loin les meilleures au monde.

Les dizaines d’hommes et de femmes, dieu seul sait le nombre exact, qui sont en service à Guantanamo et dont la mission est de rendre agréable le séjour des curistes, gardent en secret tout ce qui se passe à l’intérieur des murs de cet espace de rêve. Ce n’est certainement pas pour empêcher la presse, et à travers elle le monde, d’avoir un droit de regard sur les dernières techniques en usage dans ce centre spécialisé. Mais c’est surtout pour permettre aux pensionnaires de mieux se concentrer et de profiter au maximum de leur cure. Personne donc ne sait ce que font ces experts chevronnés pour guérir leurs invités de leur manie, ni comment ils réussissent à remettre ces sauvages dans le droit chemin.

Néanmoins, nos lecteurs auront l’immense chance de découvrir certains aspects de la vie quotidienne dans le centre de Guantanamo à travers la lettre dont une copie est parvenue il y a quelques jours à notre rédaction. C’est une lettre envoyée par l’un des pensionnaires qui aurait eu l’idée ingénieuse d’utiliser un pigeon voyageur pour crier sa joie et la partager avec d’autres hommes. Notre devoir de journaliste nous incite à faire profiter nos lecteurs de quelques moments de bonheur en mettant à leur disposition le contenue de ce message :

« Moi, Mohammed Mansour, je ne peux m’empêcher d’exprimer mon bonheur d’être parmi les rares chanceux qui ont été triés sur les bouts des doigts pour séjourner dans cet endroit magnifique qu’est Guantanamo. J’y suis arrivé un certain jour d’hiver. Je sais que c’était l’hiver parce que, ce jour-là, j’avais très froid, sachant que j’étais tout nu. Ils m’avaient dit à l’époque que rien n’était aussi profitable à l’homme que d’être dans sa nature. Ils avaient bien sûr raison. Ils ont d’ailleurs toujours raison. La preuve est que, depuis, je n’avais plus ressenti ni le froid ni la chaleur. Je me suis habitué aux deux.
Je ne sais pas s’il faisait jour ou nuit quand j’étais arrivé, parce que j’avais les yeux bandés. Etait-ce peut-être pour m’éviter le choc de la première rencontre avec ce lieu paradisiaque ?

Depuis combien de temps je suis ici ? Eh bien, je n’en sais rien. Eh puis, pourquoi chercher à le savoir ? C’est sans intérêt. Pendant un laps de temps impossible à définir, je n’avais en face de moi que la lumière d’un projecteur. Oh, elle était belle cette lumière et très intense ! Tellement intense que je commençais à douter qu’il put exister quelque chose qu’on appela obscurité. Le jour. Rien que le jour ! La nuit n’existait plus pour moi. Et le temps ? Ca ne veut absolument rien dire le temps.

Seul, la plupart du temps, loin de toutes les tentations de la vie, çà ne pouvait que me faire du bien en s’élevant au-dessus des faiblesses humaines. C’est ce qu’ils m’avaient toujours enseigné. Les rares personnes que j’ai eu l’occasion de voir, c’était des gens ordinaires comme moi. Il n’y avait parmi eux ni chef d’état, ni ministre ni même un haut responsable. C’est une preuve que les cow-boys ne font aucun favoritisme ni aucune complaisance. Ce qui les anime, c’est seulement leur devoir d’apprivoiser les bêtes que nous sommes. Certes, je me demandais parfois si nos responsables n’avaient pas besoin eux aussi d’une petite cure, mais j’avais immédiatement la réponse : bien sûr que non. Ils sont civilisés eux. Certains d’entre eux sont même plus civilisés que les cow-boys. Ce qu’ils ont enduré les malheureux pour nous apprivoiser nous autres ! Bien sûr qu’ils ont fait leur devoir. Qu’ils ont fait de leur mieux. Seulement nous n’étions pas disposés à changer. Heureusement qu’il y a eu ces cow-boys, qui tombent toujours à pic, pour s’occuper de nous.

Ils m’ont impressionné ces américains avec leur ténacité et leur endurance. Ils sont toujours là à nous apporter leur assistance et ne se plaignent jamais, même si je sens parfois la lassitude qu’ils éprouvent face à des bêtes aussi farouches que nous. Ils ne nous quittent pas d’une semelle. Nous avions toujours de la compagnie : qui nous apprend à réfléchir comme il faut, qui nous enseigne à faire un bon choix de nos rêves, qui nous apprend à dire les choses comme il se doit, qui nous enseigne les bonnes manières. Ils n’oublient rien ces diables de cow- boys. Figurez-vous ! Un jour j’ai voulu faire un de mes anciens rêves, proscrits bien sûr ici. Je me voyais avec des ailes bien loin dans le ciel, et soudain, un de nos hôtes, je ne sais par quel diable il l’a su, me tapa « gentiment » sur la tête, m’intimant de revenir sur terre. Ils m’ont toujours dit que la hauteur provoquait le vertige. Bien sûr qu’ils ont toujours œuvré dans notre intérêt ! J’ai donc essayé, depuis ce jour d’éviter ces rêves qui ne me valaient, en fait, que de petits coups de rappel sur la nuque. Mais j’avoue, insubordonné que j’étais et que je suis encore, que je continue d’en faire en cachette.

Nous sommes très bien nourris ici à Guantanamo. Nous n’avons pas à nous plaindre. Là aussi, les cow-boys ont fait preuve de beaucoup d’imagination. Rien ne nous arrive de l’extérieur. Ils nous apprennent ici à ne compter que sur nous-mêmes. C’est vrai que, nous autres musulmans, nous avons toujours dépendu des autres nations, notamment dans le domaine de l’agro-alimentaire, mais, ici, ils nous ont rendu un grand service en nous contraignant- en douceur bien entendu- à l’indépendance. Même si pour certains, cela parait un peu dur, pour moi, ce qui compte le plus, c’est l’aboutissement. Ce que nous sommes devenus. Nos hôtes ont mis en place un nouveau système très efficace qui consiste à considérer Guantanamo comme un écosystème isolé où l’existence des uns et des autres est interdépendante. Vous pouvez facilement imaginer le reste.

Il est vrai que nous éprouvons un peu la nostalgie d’être loin de chez nous, de ne recevoir aucune visite, ni avoir des nouvelles de l’extérieur, de nos proches notamment. Mais après tout, ces diables de cow-boys, comme je vous l’ai déjà dit, pensent à tout. Ils nous offrent ainsi une très bonne opportunité pour vivre pleinement notre foi en dieu. Nous avons toujours prétendu qu’Allah récompensera ceux qui souffrent pour lui. Eh bien, ils nous font souffrir pour être le mieux récompensés. Nous avons toujours dit que dieu s’occupe de nos familles pendant notre absence. Eh bien, ils ont fait durer notre absence pour nous permettre de le constater.

Il m’est arrivé une ou deux fois de penser à tort, que nos hôtes faillent aux droits de l’homme. Mais je me suis tout de suite rendu compte que c’est une de mes tares qui n’en finissent pas. Et les quelques « supplices » qu’ils nous infligent et qui me paraissent parfois à la limite de la sauvagerie ne reflètent en fait que le respect qu’ils témoignent à notre égard. Ils nous ont toujours considérés non seulement comme des hommes ordinaires, mais comme des surhommes ayant des pouvoirs extraordinaires et pouvant résister aux contraintes les plus inimaginables.

Je viens de découvrir une autre qualité chez les cow-boys : leur sens de l’humour. Ce qu’ils sont drôles ces espèces de….. ! Ils nous font marrer mais de quelle manière ! Ils nous mettent dans des cages de moins d’un mètre cube de volume pendant des heures, voire des journées entières. Et à la sortie, nous avons perdu le sens de l’orientation ; notre démarche chancelante les fait marrer.

Plus d’une fois, pour nous distraire, ils nous mettent un masque qui nous couvre entièrement le visage et qui nous donne l’aspect d’un sanglier. Ils nous « demandent » ensuite d’enfoncer notre groin dans le sol. C’est leur jeu préféré, ils n’arrêtent pas de rigoler, et nous en faisons de même mais…..à notre manière.

En somme, je me rends compte maintenant que je me trompais autrefois sur le compte des américains. J’ai toujours cru que leur civilisation avait dénaturé l’homme, qu’elle l’avait rendu plus compliqué et plus mauvais, qu’elle était responsable de tous les maux que nous vivons. Ces cow-boys, répondent toujours par des faits. Ils nous ont permis, mes semblables et moi, de revenir à l’état primitif de l’homme. C’est çà ce que nous désirions en fait.

Maintenant, je dois m’arrêter ici, puisque l’oiseau qui doit porter mon message présente déjà quelques signes d’impatience. Je le comprends ; il doit partir tout de suite avec ses semblables dans une autre région du monde. Je sais qu’il voudrait tant rester ici, mais c’est la loi de la nature. »

Cette lettre est parue dans un quotidien américain quelques jours après son départ de Guantanamo. En la lisant, j’ai cru un instant que l’oiseau s’était trompé d’adresse. Mais en y réfléchissant un peu, je me suis rendu compte que cet oiseau était plein de bon sens. Car, s’il l’avait remise à un journal de chez nous, elle ne se serait peut-être jamais rendue publique.

24/05/2008

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria