Rendez-vous au paradis

, par  Zouhir Koudia , popularité : 1%

A plus de soixante-quinze ans, « Si Slimane » n’a rien perdu de sa lucidité, ni de sa vigueur. Il semble ignorer le crépuscule de la vie. Il est toujours cet homme robuste, dont le corps est très bien entretenu avec, même, une touche de jeunesse dans la stature bien droite et le regard pétillant. Et en dépit des rides qui ont déjà envahi son visage et de ses cheveux qui sont presque tout blancs, il a gardé l’âme fraîche. IL refuse de s’appuyer sur une canne pour se déplacer comme le font les vieux de son âge. « C’est trop tôt, disait-il souvent pour plaisanter. » On dit qu’étant jeune, il avait la force de trois hommes réunis, et que l’arbre le plus solide ne résistait pas à sa hache et à la force de ses bras. On raconte même qu’il a accompli le pèlerinage aux lieux saints en se fiant à la seule force de ses jambes.

« Si Slimane » est presque un saint. Sa sagesse, sa droiture, sa piété et la noblesse de son âme lui ont valu respect et considération de la part de tous ceux qui ont eu la chance de l’approcher. Sa vie, il l’a consacrée à la méditation et au service de sa communauté. Il est toujours là quand on a besoin de la justesse de son jugement ou de ses précieux conseils. Aussi fait-on appel à lui pour le partage de l’héritage, la répartition des horaires d’irrigation ou le règlement des rares différends qui peuvent éclater de temps en temps entre les habitants du village. C’est lui aussi qui officie les cérémonies de mariage et qui répudie quand il n’est plus possible de continuer à vivre ensemble. Et c’est encore lui qui concilie maris et femmes ou parents et enfants.

Jeunes et moins jeunes n’hésitent pas à lui demander conseil quand il s’agit d’entreprendre un projet important ou si quelqu’un prétend au mariage de leur fille. « N’est jamais déçu celui qui consulte Si Slimane », entend-on dire au village.

Le reste du temps, il est plongé dans l’adoration. Les heures de retraite dans la mosquée ou ce qu’il appelle « la part de dieu », sont ses moments préférés. Et ne sont-ce ses obligations envers les hommes, il préfère se retirer loin des regards et du bruit pour se ressourcer en faisant des prières ou en récitant des versets du coran. Quelques randonnées en montagne, au bord de la rivière ou dans les bois ne lui sont guère étrangères. Il profite, en effet, des quelques moments de répit pour aller harmoniser son âme avec les sons et les images de la nature.

Si Slimane est un homme heureux. Il ne demande pas à la vie plus que ce qu’elle lui a donné. « A quoi servirait l’argent ? disait-il. Le pain d’orge et l’huile d’olive me conviennent très bien ; je m’en régale. Mes deux gandouras et mon burnous me suffisent. Les voyages ? Je vole tous les jours avec mon esprit dans les cieux pour aller plus loin que peuvent voler les oiseaux. L’amour ? Ca ne s’achète pas avec de l’argent. Je suis, certes, privé d’une grande famille, d’enfants mâles, mais tous les garçons du village sont mes fils, et je sens que je suis l’homme le plus entouré d’amour et de tendresse ; ma vie en déborde ».

Cependant, un seul détail vient troubler la vie paisible et bien rangée de Si Slimane : sa fille unique Chafia. Elle est maintenant presque une femme, mais plus elle grandit, plus il s’inquiète pour elle. Elle venait de naître quand sa mère mourut suite à une maladie qui l’avait rendue à la peau et aux os. Si Slimane n’a ménagé aucun effort pour soutenir sa femme dans sa lutte contre la mort. Les gens parlent encore de cet amour pur, grandiose qui a accompagné cette femme jusque dans sa dernière demeure. Et depuis, c’est Si Slimane qui s’occupe de sa petite fille. Elle est toute sa famille ; elle est le souvenir de sa femme pour laquelle il a voué un amour idyllique, sans limites, presque légendaire ; sa compagne de plus de trente ans de bonheur, qui a su être à ses côtés dans les moments difficiles, et qui l’a soutenu dans ses peines. Si Slimane a su être, lui aussi, l’homme fidèle, qui s’offre corps et âme à son ange, à sa dulcinée qui est restée la seule femme de sa vie même si elle n’a pas su lui offrir une progéniture qui aurait amplifié encore davantage son bonheur. Pendant plus de trente années, Si Slimane n’a pas perdu l’espoir de voir sa femme enfin enceinte, et remplir leur petite maison calme et ordonnée de bruit et de mouvement de bambins. Plus d’une fois, Akila qui sentait cette envie, cet instinct naturel chez son mari, et dont aucun médecin n’avait certifié qu’elle était stérile, a supplié Si Slimane de se remarier. Et chaque fois celui-ci se mettait en colère, répondant à sa femme qu’il accepterait son destin et qu’il préférerait mourir plutôt que lui faire partager son lit avec une autre femme. Et au moment où Akila donnait la vie à une jolie poupée, elle était entrain de s’éteindre à jamais. On eut dit qu’elle ne supportait pas l’idée de partager l’amour de son mari avec une autre, fut-ce sa propre fille. Elle disparaissait de la vie de Si Slimane comme si le toit qui les avait réunis pendant un tiers de siècle était incapable d’abriter plus de deux personnes. Elle a préféré, elle qui était maintenant vieillissante, céder sa place à cette nouvelle venue à qui elle a confié la dure tâche d’éterniser le bonheur de son bien-aimé. Et Akila, grande femme qu’elle fut, était entrain de faire son dernier sacrifice en faisant don de sa propre âme à une autre personne qui put offrir à Si Slimane ce que, elle-même, était incapable de donner.

N’était-ce la venue au monde d’une petite fille adorable qui ressemblait fort bien à Akila, le temps s’était arrêté pour Si Slimane après la mort de l’être le plus cher pour lui. Et plus la fille grandissait, les ressemblances avec sa mère sont plus marquées : une silhouette délicate qui semble emportée par le vent. Un visage angélique dont les traits semblent l’œuvre d’un fin artiste épris du moindre détail. Moralement aussi, Chafia a hérité de sa mère sa bonté, sa grandeur et sa noblesse d’âme. Si Slimane voyait en elle la fille qu’il avait tant espérée mais aussi l’être qu’il ne parvenait pas à effacer de sa mémoire : Akila. Il l’aimait plus que tout au monde, et ses nombreuses obligations ne l’ont pas empêché de s’occuper d’elle et de veiller à son éducation si bien qu’il n’a même pas songé à se remarier…
Les années ont passé, et Chafia est aujourd’hui une grande fille. Dix huit ans se sont déjà écoulés depuis la mort de Akila, de longues années qui ont vu vieillir Si Slimane sans pour autant trop user sa santé ni avoir raison de sa ténacité ni de son courage, et pendant lesquelles grandissait, sous son regard bienveillant, sa fille bien-aimée, façonnée par ses mains avec la plus grande minutie. Si Slimane a su prodiguer à sa fille unique tout son amour et sa tendresse. Aussi, l’absence de la mère ne l’a-t-elle pas trop fait souffrir. Il a su prendre soin d’elle et la protéger. Il a su jouer le rôle du père mais aussi celui de la mère qu’elle n’a pas eu la chance de connaître. Il a fait de son foyer un petit paradis dans lequel évoluait Chafia comme un petit ange. Il a su faire d’elle une femme, une vraie, débordante de féminité, de douceur, de tendresse, mais aussi de courage et de patience. La femme toujours prête à donner le meilleur d’elle-même mais jamais son honneur ; qui tient fortement à sa pudeur et croit que c’est la meilleure chose qu’on puisse posséder.

Si Slimane est heureux de voir s’épanouir sa fille comme une fleur dans le pré ; il constate, jour après jour, que ses efforts de faire d’elle un joyau n’ont pas été vains. Mais si Chafia ne s’est jamais plainte de sa condition, son père est très sensible à ce sentiment de solitude qu’elle doit ressentir. Certes, elle va de temps en temps rendre visite à ses cousines ou les reçoit chez elle, mais elle passe la plupart de son temps, seule, à la maison. Si Slimane a pitié de sa petite fille chérie, mais que peut-il faire pour l’enlever à sa solitude ?

Aujourd’hui, merveilleuse journée du mois d’octobre, un soleil doux succédant à une semaine de vent et de pluie, fait son apparition dans le ciel. L’automne ne s’est jamais annoncé aussi beau et l’on peut lire la joie sur tous les visages. Un air de fête règne sur le village : c’est aujourd’hui que commence la campagne de la cueillette des olives. La tradition veut que toutes les femmes sortent ensemble dans les vergers en chantant en chœur des airs pleins de gaieté, alors que les hommes restent au village accomplissant toutes les tâches entreprises d’habitude par les femmes. Celles-ci passent toute la journée à cueillir les olives et ne rentrent qu’à l’heure du couchant annonçant leur retour par des chants sublimes. Le dîner leur est servi et leur lit est déjà préparé. Un égard particulier leur est réservé. Le même rituel dure plusieurs jours jusqu’à ce que tous les oliviers soient dégarnis.

Ce matin, Chafia s’est levée très tôt. Elle prépare le petit déjeuner de son père de retour de la mosquée après l’accomplissement de la prière de l’aube, met ses bottes et prend la longue canne qui va lui permettre d’atteindre les plus hautes branches de l’olivier. Son père se réjouit de la voir manifester tant de joie ; il l’aide à mettre son manger dans le panier puis l’accompagne devant la porte où l’attendent déjà ses deux cousines…

Le travail est dur, mais Chafia, qui a l’habitude des tâches ménagères, le fait avec beaucoup d’enthousiasme. Elle n’est pas du genre à se plaindre ; elle est plutôt du genre à endurer son mal en silence. Elle a ce pouvoir magique de transformer la douleur en gaieté et de transmettre cette gaieté à son entourage. Du coup, toutes les jeunes filles du village aiment à la côtoyer.

Le travail se fait donc dans la liesse, et l’on oublie le temps qui passe au point d’oublier le manger jusqu’au moment où une vieille femme s’écrie en plaisantant : « Je ne veux pas crever de faim, frêle que je suis, au milieu de ces jeunes filles pleines de vie ! »

Un éclat de rire retentit dans tous les coins du verger, puis chacune a droit à un petit festin suivi d’un peu de repos.

Chafia choisit, pour se reposer, l’ombre propice de l’olivier que sa grand-mère avait planté il y a très longtemps, et où sa mère venait très souvent passer de longues heures de rêve et de méditation. C’est son père qui lui a parlé de cet olivier centenaire auprès duquel elle éprouve des sentiments très profonds qu’elle ne ressent pas ailleurs…

Elle est sur un nuage blanc qui voyage entre ciel et terre obéissant à ses pensées, ignorant les frontières et se moquant des hauteurs. Elle vole dans tous les sens sans qu’un obstacle vienne se mettre en travers de son chemin. Elle ordonne à son nuage d’aller tout droit, de tourner en rond, de monter, de descendre, d’accélérer, de ralentir, de tracer des formes complexes dans le ciel. Des formes qu’il suffit d’imaginer puis laisser le nuage faire le reste. Une hirondelle passe à côté, lève délicatement son aile pour la saluer ; elle esquisse un joli sourire et tend la main pour caresser son plumage. Un paysage apparaissant au loin, sur terre, derrière la brume épaisse semble l’attirer vers lui. Une musique ensorcelante y provenant envahit l’espace comme pour lui souhaiter la bienvenue. Elle ne peut résister au charme de cet endroit magique, et, l’espace d’un petit instant, elle est là entrain de survoler une petite maison parmi l’avoine folle voyageant comme un papillon, d’une fleur à une autre au milieu de toutes ces couleurs qui sont l’arc-en-ciel de cet éden.

La petite maison a une apparence ordinaire ; elle témoigne même de l’humilité de la vie à l’intérieur ; cependant, elle semble abriter un secret millénaire entre ses murs : Chafia perçoit encore cette mélodie angélique qui transperce les murs de la maison pour venir s’installer dans son oreille. Elle décrypte un message d’amour et de tendresse emporté par le vent et emplissant son cœur. Elle berce dans son nuage au rythme de la musique qui s’amplifie maintenant, comme si sa source avait senti la présence d’une jolie fille sur un nuage blanc, complètement envoûtée.

La porte de la maison s’ouvre. Quelques secondes passent avant qu’une silhouette traverse le seuil de la porte. C’est un jeune homme de taille moyenne, d’assez forte corpulence, qui semble bien appuyé sur ses jambes tant il marche bien droit sans le moindre vacillement. Chafia, bien installée sur son nuage, suit du regard l’homme qui se dirige maintenant vers un coin du jardin où un joli rosier planté en surélévation semble régner en maître sur les lieux. La jeune fille ressent un profond désir de voir, de plus près, cet inconnu qui, à l’instant, lui fait oublier toute la beauté qui l’entoure. Elle s’approche, tente d’explorer son visage, et l’homme, sentant une présence bienfaisante, se tourne tout à coup comme voulant offrir la rose qu’il vient de cueillir, lève la tête et son regard rencontre celui de cette fée portée par un nuage blanc à quelques mètres au-dessus de sa tête. Les deux regards se croisent, et une lumière jaillit……

- Lève-toi Chafia, lève-toi, donc !

La jeune fille se lève. Elle vient de voir le plus beau rêve de sa vie, mais aussi le plus mystérieux. Elle passe tout l’après-midi à se rappeler le visage de cet inconnu qu’elle a juste eu le temps d’entrevoir. Sa cousine aurait dû patienter encore un moment avant de la réveiller ; elle aurait eu le temps d’imprimer son image dans sa mémoire.

La nuit, Chafia ne parvient pas à fermer l’œil ; elle passe en revue son voyage sur le nuage blanc, la petite maison de campagne, et surtout ce regard qu’elle n’a pas eu le temps de mémoriser.

Le lendemain, elle attend avec impatience le moment de la pause pour aller prendre un petit somme à l’ombre de l’olivier. Elle ne tarde pas à fermer l’œil sous le regard bienveillant d’un chardonneret perché sur une branche chantant sa plus belle mélodie…..

Cette fois, emportée par le courant, elle descend la rivière furieuse avec une vitesse vertigineuse. L’eau, d’une violence inouïe, se joue de son corps frêle tantôt immergé, tantôt flottant comme une feuille emportée par la crue. Elle se défend, tente de nager pour atteindre la berge, mais le courant est plus fort que ses bras si délicats, et la volonté des démons de la rivière à l’envoyer à trépas semble l’emporter sur toutes les forces bienfaisantes de la vie. Elle a peur, très peur. Elle ne veut pas mourir. Elle n’a jamais ressenti autant d’attachement à la vie, mais elle n’y peut rien contre la force extraordinaire de la mort. Et, perdant tout espoir de regagner la rive, elle se laisse emporter par ce courant mortel qui s’acharne sur elle comme une bête féroce assoiffée de sang. Elle ferme les yeux pour éviter de voir le visage sinistre de la mort. Soudain, une main surgit du néant, et, d’un geste aussi spontané que doux, la tire de l’eau. Les yeux encore fermés, elle ne sent plus la fraîcheur de l’eau, mais la chaleur du bras qui entoure sa ceinture. Elle ouvre les yeux, et c’est le visage du jeune homme de la petite maison de campagne contre le sien. Et c’est ce regard plein de secret qu’elle reconnaît…

- Chafia ! Mon petit bébé ! Mais qu’est-ce que tu as à dormir comme çà ?
- J’ai vu un rêve, Tante Aida.

- J’espère qu’il est beau au moins !

- Oh, tu peux le dire.

Le soir, Si Slimane est là, comme d’habitude, au seuil de la porte à attendre le retour de sa fille. Il est content de lui annoncer l’arrivée de son oncle Rabah. Rabah est le cousin de Si Slimane. Il habite en ville avec sa famille. Si Slimane parle de lui très souvent. Il garde toujours les mêmes sentiments pour lui en dépit de la distance qui les sépare et l’absence qui a trop duré. Il n’omet jamais de rappeler que tous les deux, ils ont grandi ensemble, et que la décision de Rabah de quitter le village, un certain jour d’automne, était aussi pénible pour lui que la mort d’Akila. Depuis, il n’est plus revenu au village. Toutefois, les deux cousins ont gardé le contact pendant toutes ces longues années.

Si Slimane ne peut cacher sa joie d’accueillir un être aussi cher, et il sait que sa fille n’en sera pas moins contente. Rabah va venir, avec sa femme demain, pour passer quelques jours chez eux, et ils seront certainement accompagnés de leurs deux enfants, la fille qui a l’age de Chafia et son frère aîné…

Ce matin, Chafia s’est levée avant la prière de l’aube ; elle laisse cuire à petit feu la soupe qu’elle vient de préparer, et s’en va nettoyer tous les recoins de la maison jusqu’au jardin. La maison n’a jamais semblé aussi gaie et Si Slimane est heureux de voir sa fille comblée de joie. En effet, elle est impatiente de revoir son oncle après tant d’années ainsi que sa tante Tassadit. Elle se rappelle encore d’elle comme d’une mère qui l’a nourrie de son sang et qui s’est occupée d’elle comme sa propre fille. Le jour où la femme de Si Slimane était entrain de donner la vie à Chafia, la femme de son cousin accouchait d’une adorable petite fille, Djohra. Les deux filles « jumelles » ont vécu ensuite sous le même toit, comme deux vraies sœurs jusqu’au jour où le destin obligeât Rabah à s’exiler en ville. Si Slimane n’a jamais évoqué les raisons qui avaient poussé son cousin à partir..

Chafia a longtemps attendu le jour où elle pourrait enfin serrer sa sœur contre elle et l’embrasser comme elle faisait autrefois.

Elle vient de sortir la dernière galette du feu, quand des voix s’élèvent devant la porte. Elle reconnaît celle de son père, puis une autre qui la renvoie des années en arrière quand elle était toute petite et que son oncle les taquinait sa cousine et elle. Chafia ouvre la porte, et c’est d’abord sa tante Tassadit qui l’enchante par son regard doux. Elle est maintenant une vieille femme mais elle a gardé les mêmes traits et surtout un sourire frais comme le jour. Chafia se jette sur elle et l’embrasse en versant des larmes de joie et de douleur. Elle se tourne ensuite pour admirer cette jolie demoiselle qui est déjà à l’intérieur de la maison entrain de l’examiner avec un large sourire aux lèvres. Elle tire ses deux oreilles avec ses mains et fait une grimace et sa cousine en fait de même pour se rappeler les jeux de l’enfance, et c’est un éclat de rire qui retentit dans toute la maison suivi de larmes d’émotion et de longues accolades. Rabah s’approche ensuite, lui prend délicatement la tête entre ses deux mains et l’embrasse sur le front :

- Regardez-moi cette jolie demoiselle, comme elle a grandi.

- Elle est le portrait craché de sa mère ! s’exclame Tassadit en l’arrachant à Rabah et l’embrassant sur la joue.

Plus tard, dans la grande salle aménagée en salle à manger, la réunion familiale est une occasion pour plonger avec beaucoup de plaisir dans de profonds souvenirs.

Sirotant son thé après un festin soigneusement préparé par Chafia, Si Slimane s’enquit de Brahim, l’aîné de Rabah.

- Vois-tu ces jeunes ! Il a préféré effectuer le voyage en compagnie de sa nouvelle mariée. Ils seraient probablement là dans quelques instants.

Rabah n’a pas fini ses propos que l’on entend frapper à la porte. Si Slimane s’en va ouvrir. Une jeune femme vêtue à la mode de la ville, fait son apparition dans la salle, alors que la voix de Brahim saluant son oncle se fait entendre au dehors. La belle citadine salue délicatement Chafia et prend place à côté de Tassadit qui invite sa bru à s’asseoir.

Brahim fait son apparition ensuite, et Chafia, les yeux fixés au sol, lève timidement la tête pour saluer son cousin…Les deux regards se croisent et Si Slimane allume la lumière dans la salle à manger obscurcie tout à coup par de grosses nuées qui commencent à se former au dehors…….C’est à peine croyable ! C’est lui. Sans l’ombre d’un doute. Elle ne peut pas se tromper, c’est bien lui, l’homme qu’elle a vu dans ses rêves. Il est là devant elle en chair et en os. Elle est tétanisée et n’arrive plus à détourner le regard, elle qui n’osait même pas regarder un homme en face. Le jeune homme, quant à lui, donne l’impression de quelqu’un qui sort d’un rêve. Il reste perplexe pendant un laps de temps scrutant le visage de sa cousine avec un vif étonnement. Un silence glacial envahit la salle pendant un petit moment. Et Rabah, ne comprenant pas trop l’attitude des deux jeunes, et comme voulant réchauffer l’atmosphère, fait remarquer de sa voix rauque :

- C’est bien long dix huit ans, heu !

-L’émotion des retrouvailles ! réplique Tassadit qui semble un peu embarrassée par l’attitude inhabituelle de son fils.

Brahim prend place à côté de son oncle et plonge dans un profond silence…

Une semaine de présence permanente de cet homme dans la vie de Chafia a suffit pour que naisse dans son cœur un sentiment aussi violent que délicieux, un sentiment qu’elle n’avait jamais eu auparavant.

L’homme de la petite maison de campagne n’était qu’un joli rêve dans lequel la fille de Si Slimane avait trouvé une aubaine pour rompre la monotonie dans laquelle elle vivait. Mais maintenant qu’il est là, plein de vie à évoluer matin et soir, sous son propre toit ; maintenant qu’elle est assiégée par ce regard magique qui ne cesse de la harceler tendrement dans tous les recoins de la maison et du verger, elle ne peut que capituler devant toute la puissance et la majesté de cette armée nommée l’amour. Chafia sent grandir en elle ce sentiment naissant, mystérieux en fait, car elle est à la fois heureuse de sentir la présence de Brahim, de croiser discrètement son regard, et malheureuse de constater que cet homme appartient à une autre femme, que la distance qui les sépare est aussi grande que celle qui sépare le rêve de la réalité, qu’il ne serait plus là dans quelques jours et qu’elle ne pourrait peut-être plus jamais le revoir. Elle se tord à l’idée d’ouvrir les yeux un matin et ne pas voir cette silhouette à laquelle elle s’est très vite habituée et au rythme de laquelle son cœur bat.

Un grand amour est né dans le petit cœur de cet ange. Un amour tellement puissant dont un cœur aussi fragile que celui de Chafia ne pourrait supporter le poids. Un sentiment tellement pur et saint que la jeune fille voudrait le partager avec toutes les filles du monde.

Chafia sait que son amour est sans lendemain : Brahim est un homme marié, et espérer l’avoir à elle serait une utopie. Elle profite donc de chaque minute qui passe pour se désaltérer de son visage, de sa voix, de son odeur.

Chafia, n’a jamais connu un garçon auparavant, et voilà que le premier homme qui apparaît dans sa vie n’est en fait qu’un mirage et ne peut exister que dans ses rêves. Elle s’est toujours satisfaite de sa condition et ne s’est jamais plaint, et le jour où un espoir est entrain de naître dans sa vie, ce jour même, elle voit mourir cruellement cet espoir naissant.

Elle est heureuse de voir l’amour qui jaillit des yeux de Brahim, mais elle est malheureuse de constater combien cet amour est négligeable devant la volonté extraordinaire du sort. Elle serait plus malheureuse encore si elle bâtissait son bonheur sur l’infidélité ou sur le malheur d’une autre personne. Aussi, se résigne-t-elle à subir son sort comme elle l’a toujours fait : elle se contente d’aimer Brahim de toutes ses forces et se sentir aimée par lui, sans rien d’autre.

La semaine de vacances arrive à son terme. Rabah et sa famille repartent aujourd’hui en ville avec des promesses de revenir au printemps. Les adieux se font avec autant d’émotions que les retrouvailles dans le petit jardin qui entoure la maison. Chafia souffre comme elle ne l’a jamais fait. Elle tente de regarder une dernière fois Brahim en face, mais elle n’y parvient pas à cause du regard inquisiteur de sa femme. Tout ce qu’elle obtient de lui, cependant, avant son départ, c’est un petit regard furtif suivi d’un chuchotement dans l’oreille : « la petite maison, la rivière… »

Si Slimane, qui a une grande expérience de la vie, a très vite compris ce qui se passe dans le cœur de sa fille, cependant il préfère ne pas intervenir, ayant confiance en la sagesse et le bon jugement de Chafia. Aussi, suit-il le cours des événements, prêt à intervenir quand c’est nécessaire…

Le dernier jour de la cueillette des olives arrive ; c’est une journée particulière pour les habitants du village, mais pour Chafia, tous les jours se ressemblent désormais depuis le départ de Brahim. Et ce qui l’incite à se rendre au verger, c’est seulement cette volonté d’aller rêver à l’ombre de son olivier préféré…

C’est une belle journée printanière. Elle est là sous l’olivier. Brahim arrive comme promis, vêtu de son burnous blanc. Il s’approche d’elle, s’approche encore jusqu’à ce qu’elle sent son haleine ; il tente de l’embrasser sur le front mais elle le repousse tendrement : « Vois-tu, Brahim, ces oiseaux dans le ciel ! Ils chantent la mélodie de notre amour. Vois-tu toutes ces fleurs dans le pré ! Elles sont l’image de notre amour ; ces senteurs agréables qui emplissent l’univers ! Elles émanent de notre amour. Veux-tu que tout cela cesse ? Que tout cela disparaisse ? Que tout cela se dissoute dans le néant à cause d’un petit geste d’infidélité presque insignifiant ? Je voudrais te garder pour moi, serait-ce dans mes rêves plutôt que te perdre à jamais. Sais-tu, Brahim, ce qui nourrit notre amour, ce qui le rend éternel ? C’est sa pureté, c’est la vertu dont il est l’émanation. Conservons cette pureté et glorifions la vertu pour que s’étende notre amour au-delà même de cette vie, pour qu’il transperce les limites du temps et soit conté aux générations futures. Je voudrais tant caresser ta peau si douce et sentir ta main caresser la mienne, sentir ton haleine, mais tout en étant ta femme, sans avoir l’impression d’être une voleuse et sans ce sentiment de culpabilité de jouir d’un bien qui n’est pas le mien. Je me résigne donc à endurer mon mal et à enfouir mon amour au plus profond de moi-même espérant être récompensée un jour pour tant de sacrifice.

Il est écrit, le sais-tu Brahim, que les bienheureux auront le privilège de choisir leur conjoint au paradis ? Je sacrifie toute ma vie espérant être celle que tu choisiras là-bas. Rendez-vous donc au paradis… »

- Mais qu’est-ce que tu as à pleurnicher comme çà mon petit ange ?

Réveille-toi, ce n’est qu’un rêve…..

C’est en fait le dernier rêve de Chafia car ne se réveille plus.

Février 2008-02-17

Météo

Bordj Bou Arreridj, 34, Algeria